Le jour où Raymond Poulidor a maté Eddy Merckx en grand d'Adet
Publié 13/07/2024 à 00:12 GMT+2
Raymond Poulidor est fini, pense-t-on. On le croyait parti pour une retraite méritée. Mais dans ce Tour 1974, à 38 ans, il retrouve ses jambes d'antan à la surprise générale. Dauphin d'un Eddy Merckx qui contemple son règne du haut de son 5e maillot jaune, le Limousin trouve tout de même le moyen en chemin de remporter une étape de prestige au Pla d'Adet. Cela valait bien une statue.
Raymond Poulidor (Gan-Mercier), lauréat de la 16e étape du Tour de France 1974 au Pla d'Adet
Crédit: Getty Images
Elle ne trône pas à Saint-Léonard-de-Noblat, sa patrie haute-viennoise. Pas même à Masbaraud-Mérignat, là où Raymond, le fils de métayers, a vu le jour dans une ferme de la Creuse en 1936. Il faut faire quelques centaines de kilomètres supplémentaires pour la trouver. Œuvre du sculpteur Bernard Potel, la statue est là. Lui, en danseuse, dans son attitude caractéristique, la casquette sur la tête, visière relevée, presque retroussée. Elle trône à Saint-Lary-Soulan, au sommet du Pla d'Adet, et on ne pouvait imaginer meilleur endroit pour un hommage.
C'est là, dimanche, que le Tour de France connaîtra une des batailles importantes de l'édition 2024. C'est ici que, 50 ans plus tôt, 50 ans moins un jour plus tôt, le 15 juillet 1974, Raymond Poulidor obtint la plus célèbre et la plus éclatante de ses victoires. Il est souvent associé au Puy-de-Dôme, coude-à-coude avec Jacques Anquetil. Sa bataille la plus célèbre. C'était en 1964. Mais c'est bien dix années plus tard, à 38 piges, que le grimpeur limousin, qui savait aussi gagner, a connu son plus beau jour de gloire sur la Grande Boucle.
/origin-imgresizer.eurosport.com/2022/10/27/3479956-70946288-2560-1440.jpg)
Le Puy de Dôme, théâtre du mythique duel Poulidor - Anquetil en 1964
Video credit: Eurosport
Après s'être farci l'ère Anquetil, il subissait alors, comme tout le monde, le joug de Merckx. Tout le monde, même ses supporters les plus acharnés, avait compris qu'il ne gagnerait jamais le Tour. Dire qu'un an plus tôt, son abandon près sa chute dans le Porte d'Aspet avait semblé marquer la fin de sa longue carrière sur la Grande Boucle. Poupou s'était relevé de bien des choses mais, cette fois, ce serait le coup d'arrêt de trop.
Mais le vieux, que Blondin surnommerait le "quadragêneur" quand il secouerait encore le cocotier à 40 piges, avait encore de l'envie et des jambes. Alors il est reparti au combat. Sa récompense, ce ne serait jamais le sacre. Pas même le maillot jaune, que tant d'anonymes ont porté ne serait-ce qu'une malheureuse journée en 105 ans d'existence, mais qui s'est toujours refusé à lui, à moins que ce ne soit le contraire, comme s'il avait compris que cette carence-là contribuerait à sanctifier sa légende.
/origin-imgresizer.eurosport.com/2024/07/11/4001302-81201748-2560-1440.jpg)
Eddy Merckx et Raymond Poulidor lors du Tour de France 1974
Crédit: Getty Images
Son cadeau, son manteau de gloire, c'est là, sous le soleil des Pyrénées, qu'il va se l'offrir, ce 15 juillet 1974. Sans lui, il ne resterait rien de cette étape, la 16e d'un Tour survolé par Merckx et d'ores et déjà dépourvu de suspense à une semaine de l'arrivée à Paris. Dans sa chronique quotidienne dans L'Equipe, Antoine Blondin s'en plaint. Dix jours plus tôt, il a déjà lancé un "Allons enfants de l'apathie" pour déplorer la léthargie ambiante.
Dans ce 16e acte, cinq cols sont au menu. "Cinq cols à la Une", dixit Blondin. Tous escamotés. Tous, sauf le Pla d'Adet, montée finale vers Saint-Lary-Soulan, où Poulidor choisit de faire le spectacle. Il part, s'envole et s'impose seul, loin devant un Merckx en souffrance. Le Cannibale termine 5e de l'étape. Au micro, juste après son arrivée, les premiers mots de Poulidor ne témoignent pas de sa joie, mais de ses regrets : "Ça me donne encore plus de regrets pour le Galibier", peste-t-il.
Dans l'étape du géant des Alpes, il a sombré. Il n'a compris ni pourquoi ni comment mais il a tout perdu ce jour-là. "Je ne m'explique pas du tout ma performance, ou plutôt ma contre-performance dans le Galibier. J'avais beaucoup d'ambitions le matin, elles se sont envolées dans le Galibier", déplore l'idole des foules. Ce jour-là, il a fait son âge. Puis à Saint-Lary, la métamorphose. Ainsi va et a toujours été Poulidor. Grandeur et décadence. Décadences et grandeurs, plutôt. Ce 16 juillet, il est grand. Très grand.
Le respect après l'amour
"Vous l'attendiez depuis plusieurs jours cette victoire, Raymond ?", l'interroge-t-on. "Depuis plusieurs années même, car ça faisait longtemps que je n'avais pas gagné une étape sur le Tour de France", rétorque-t-il. Sept ans, exactement. Il n'avait plus connu le succès depuis sa victoire dans le chrono final de l'édition 1967. Ce sera la dernière de ses sept victoires sur le Tour. La plus inattendue, la plus fameuse et peut-être la plus belle de toutes. Ce retour de flamme à l'approche de la quarantaine (puis à 40 ans avec sa 3e place en 1976) fera beaucoup pour sa postérité. Il avait déjà l'affection du public, son amour même, mais ses deux derniers podiums à un âge si avancé lui apporteront un respect qu'il n'avait peut-être jamais eu.
Dans sa chronique sur cette étape, l'hommage, plein d'affection, de Blondin, qui avait parfois eu la plume au vitriol pour Poulidor, sera superbe. Il salue le panache du vieux, seul à la hauteur d'un tracé escamoté dans les grandes largeurs. "C'était bien un spectacle à montrer aux enfants des écoles que celui du vétéran creusant le vide derrière lui d'une pédalée à laquelle le grand développement utilisé conférait une majesté implacable", écrit l'auteur d'Un Signe en hiver.
Puis il finit ainsi : "A consulter ma feuille de route, je constate que nous partageons la résidence de l'équipe GAN-Mercier. J'avoue que je ne suis pas mécontent de m'endormir sous le même toit qu'un homme qui sait forcer la fatalité." Oui, tout cela valait bien une statue.
/origin-imgresizer.eurosport.com/2024/07/11/4001306-81201828-2560-1440.jpg)
Tour de France : Cycling - Tour de France - Stage 14 - Clip - Map
Video credit: Eurosport
Sur le même sujet
Publicité
Publicité