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La Provence, premier rendez-vous et nouvelle histoire à écrire

La Provence, premier rendez-vous et nouvelle histoire à écrire

Le 13/02/2020 à 00:52Mis à jour Le 13/02/2020 à 22:09

TOUR DE LA PROVENCE - Dirigée par Pierre-Maurice Courtade, “autodidacte” au parcours atypique, remis d’un cancer à l’enfance, l’épreuve du groupe de presse s’est imposée en très peu de temps comme une référence du début de saison cycliste. Pour sa 5e édition, le Ventoux est au programme et 14 équipes World Tour seront de la partie, avec la reprise très attendue de Pinot, Quintana et Barguil.

A 39 ans, Pierre-Maurice Courtade n’a pas l’âge de sa fonction. Il pourrait être le fils de la plupart de ses collègues en France. Alors quand le journal La Provence lui a proposé de devenir le directeur de sa course cycliste, le costume lui semblait bien trop grand : "C’est impossible, je n’ai jamais fait ça de ma vie ! se remémore-t-il. Dans ma tête, il fallait avoir 70 ans pour être organisateur. Aujourd’hui, il y a très peu de jeunes qui le sont, même si ça commence à arriver. Je me disais que je n’avais pas l’âge, pas l’expérience." Mais l’inconnu, les défis, le danger, le Bisontin a l’habitude de foncer dedans la tête la première. Et avec succès, bien souvent.

Depuis que le groupe de presse provençal lui a confié son épreuve cycliste, celle-ci est sérieusement montée en grade. En 2019, pour sa quatrième édition, et sa première avec Courtade à la direction, la moitié des équipes World Tour était présente (9). Contre deux seulement l’année précédente. Ce jeudi, elles seront 14 au départ, sur un total de 21 équipes, Astana ayant rappliqué au dernier moment suite à l’annulation du Tour d’Oman. Et certaines d’entre elles ont sorti l’artillerie lourde. Comme l’an dernier, Thibaut Pinot fait ici sa rentrée après un stage au pied du Volcan Teide, en compagnie de ses lieutenants David Gaudu et Rudy Molard. Nairo Quintana va faire ses grands débuts sous les couleurs d’Arkéa-Samsic, en compagnie de Warren Barguil et Nacer Bouhanni, invité de dernière minute qui a débloqué son compteur la semaine précédente sur le Saudi Tour, après 17 mois sans victoire.

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Il faut aussi citer Alexey Lutsenko, Wilco Kelderman (4e de la Vuelta 2017). le Franco-Russe Pavel Sivakov (9e du dernier Giro) et le tenant du titre Gorka Izagirre. Un sacré plateau pour un début de mois de février. L’empoignade promet d’être belle durant les quatre jours de course, avec en point d’orgue l’ascension du Mont Ventoux samedi, jusqu’au Chalet Reynard, l’un des premiers grands temps forts de la saison cycliste, avant Paris-Nice et le début des classiques.

Plus d'exposition, plus de références

Les fans de vélo du monde entier pourront s’en régaler. Le Tour de la Provence sera diffusé à l’international. Une grande première, suite à un partenariat avec ASO, qui va permettre d’atteindre 140 pays et 500 millions de foyer. L’an dernier, la course passait seulement en France. Sacré bond médiatique, donc.

Autre cap franchi, le Tour de la Provence fait partie du circuit UCI Pro Series, un nouveau label, l’échelon intermédiaire entre les classes 1 et le World Tour, que seuls les 4 Jours de Dunkerque et les Boucles de la Mayenne possèdent aussi en France. Au-dessus, il n’y a que les trois mastodontes d’ASO, à savoir Paris-Nice, le Critérium du Dauphiné et Tour de France. Malgré sa jeunesse, le Tour de la Provence, héritière des défunts Tour du Vaucluse et Tour Med, s’est donc vite fait une place de choix dans le calendrier national. Et ne compte pas s’arrêter là. A terme, le World Tour est même envisagé.

"Pourquoi pas, oui, explique Courtade. L’actionnaire du groupe est un fou de vélo. C’est Bernard Tapie. II a laissé une trace de légende dans tout ce qu’il a entrepris dans le sport. Dans la voile, il fait la traversée de l’Atlantique, il bat le record. ll arrive dans le cyclisme avec la Vie Claire et il gagne le Tour. Et dans le foot, il gagne la Ligue des Champions avec l’OM. Ce Tour de la Provence, qui est son bébé, doit monter en gamme. On se le devait. Et déjà, on peut dire qu’on a bien progressé. Ce label, on l’a pour trois années (2020 à 2022). Après, on verra comment va évoluer le cyclisme. Nous ne sommes pas à l’abri qu’une épreuve World Tour sorte au Moyen-Orient, en Colombie, et que cela ne rebatte les cartes. A nous d’être très bons cette année pour que l’on reste dans le paysage."

Le peloton du Tour de La Provence 2019

Le peloton du Tour de La Provence 2019Getty Images

Des Tour Operator remplis de Chinois et d’Américains

Pour atteindre l’étage supérieur, Courtade estime qu’il faudrait entre "1,8 et 2 millions", contre 1,15 million cette année. Une augmentation substantielle, qui passera avant tout par une volonté "politique", notamment au niveau des collectivités locales, source première de financement. Les principaux partenaires sont le département des Bouches-du-Rhône (où se déroule l’essentiel de la course) et les mairies, qui sont à 80% les mêmes que lors de la première édition et ont accepté d’augmenter leur dotation pour accompagner l’évolution de l’épreuve. Comme toute course cycliste, le Tour de la Provence dépend des subventions publiques. Une corde au cou que veut dénouer Courtade à long terme.

"On sait que les parts des collectivités vont baisser de plus en plus. Il faut réfléchir au financement de demain, innover. Cette année, on a décidé d’ouvrir de la billetterie, de l’hospitalité tout en sachant que le plus complexe dans notre sport, contrairement à ceux en salle ou en circuit, c’est qu’il s’agit d’un sport gratuit." Rassurez-vous, l’idée n’est pas de faire payer chaque place au bord de la route. Mais seulement de proposer à quelques-uns une prestation de choix, des "hospitalités" payantes (des espaces réceptifs). "On doit montrer le Tour de la Provence comme une destination touristique, puisqu’on dispose d’un des terrains de jeu les plus riches en France. On a fait des tests cette année. Des Tour Operator vont venir sur notre épreuve, des Chinois, des Américains."

Cette nouvelle manne, qui prend aussi en compte l’accueil d’entreprises, représentera entre 100 et 150 000 euros de recette. S’il ne s’attend pas à que cette "première dans l’histoire du vélo, hors ASO" soit une totale réussite, Courtade entend faire de ces hospitalités nouvelles une vraie force à l’avenir, en s’inspirant notamment du monde de la F1, puisqu’il travaille aussi depuis deux ans à l’organisation du GP de France, où il mène quelques expériences qu’il préfère garder secrètes.

" En F1, l'hospitalité, c'est une piscine. En cyclisme, c'est un camion à étages depuis 20 ans""

"Aujourd’hui, sur certains GP comme celui de Mexico, l’hospitalité, c’est une piscine. Les gens sont en maillot de bain avec une coupe de champagne à la main pour voir un Grand Prix. En cyclisme, depuis 20 ans, ça se résume à un camion à étages sur une arrivée… Evidemment, tout n’est pas bon à prendre dans la F1. Il y a un côté élitiste que l’on n'aura jamais dans le cyclisme, et on doit garder ce côté populaire. Mais en revanche, on peut créer des choses de manière similaire. Les deux mondes ne sont pas si éloignés. L’équipe Bahrain travaille désormais avec McLaren et Ineos avec Mercedes." Il développe : "Je peux entendre que nous sommes un sport qui se déplace, rempli de contraintes. Mais si on ne se lance pas de défi, il n’y aura plus personne dans notre sport. Aujourd’hui, je me mets à la place d’un chef d’entreprise en Provence. On va lui proposer le Tour de la Provence, l’Open 13, le GP de F1, un match au Vélodrome… Qu’est ce qui va lui donner envie d’aller sur une course de vélo ? Plein de personnes me disent : 'Oui, ça m’intéresse, mais seulement parce que j’aime faire du vélo. Je n’y associerai pas mon business.'" Ainsi, Pierre-Maurice Courtade court derrière l’impératif de "rendre le cyclisme plus sexy" : "Je pense qu’on a trouvé des prémices pour faire une hospitalité unique dans le vélo. Mais ça nous demandera encore un peu de temps."

L'histoire singulière du patron

Derrière ces idées résolument novatrices, cette envie de redonner un coup de jeune à un sport vieillissant, se cache un "autodidacte" à la trajectoire très atypique, toujours en quête d’adrénaline. "Mon passé prêche pour ça aussi". Si La Provence lui a confié les rênes de l’épreuve cycliste, c’est que le presque quadragénaire a déjà une sacrée réputation derrière lui, forgée au prix d’un parcours à peine croyable qui débute dans une enfance dévastée par la perte du père puis la révélation d’un cancer, à 14 ans à peine. Alors qu’il commence à assouvir sa passion cycliste en roulant à l’AC Bisontine, aux côtés notamment du futur pro Laszlo Bodrogi, il est diagnostiqué de la maladie de Hodgkin.

"J’ai été opéré une première fois pour enlever le plus gros. J’ai subi une année de chimio, puis une autre année de radiothérapie." Il dit que le vélo lui a sauvé la vie. "J’ai vu la mort de très, très près. Pour me changer les idées, ma mère m’emmenait chaque week-end sur les courses. On a sillonné toute la France, on allait même en Belgique et en Suisse. C’est là que j’ai commencé à collectionner les maillots. Le fait de voir ma mère se mobiliser comme ça, ça m’a fait grandir de 50 ans. Pendant mes séances de chimio, qui duraient jusqu’à 6h, j’écrivais aux coureurs pour avoir un maillot, une casquette, un souvenir de vélo. Et après, j’en ai fait mon métier."

Après la rémission du cancer (il en garde toujours des séquelles) débute un autre combat, insidieux : la réinsertion dans la vie normale. Il ne parvient pas à rattraper son retard scolaire de deux ans et décharge des camions dans des supermarchés pour devenir chef de rayon. Il a 22 ans... Et Marc Madiot lui tend alors la main. Les deux hommes s’écrivaient depuis quelques années lorsque le manager de la FDJ lui propose d’intégrer l’équipe en tant que responsable merchandising. "J’étais fan de leur équipe, du coup il m’envoyait un maillot chaque année et on s’écrivait. Un jour, il m’a dit que la la F1 était très forte dans le merchandising et que dans le vélo, en revanche, il n’y avait rien : 'Si tu veux, tu viens, on te file le SMIC, et tu vas essayer de vendre des maillots'. Il a créé le poste pour moi, ça n’existait dans aucune autre équipe. J’ai commencé à vendre des maillots au pied du camping-car de l’équipe, à tenir les roues sur les secteurs pavés pour dépanner. J’allais chercher les coureurs à l’aéroport, les McGee, Casar, Cooke. Pour un passionné, c’était magnifique."

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Le symbole Tapie

L’aventure dure quatre ans. Et lance le jeune homme dans une carrière dans l’événementiel sportif. Les expériences s’enchaînent. Arrive alors 2018, année charnière. Le circuit Paul Ricard fait appel à lui pour aider à l’organisation du GP de France - "ça m’a donné une autre vision de l’événementiel" - et le journal La Provence lui propose de reprendre en main son épreuve cycliste. Il accepte à condition de pouvoir constituer un binôme avec Marion Rousse, l’ancienne championne de France devenue commentatrice chez Eurosport puis France Télévisions, sur qui il s’appuie pour réseauter avec les coureurs. "On a monté notre équipe autour de nous. J’ai emmené des gens de la F1 sur tout ce qui était technique." Sur le volet sportif, il s’entoure de gens d’expérience comme Jean-Claude Bagot, l’ancien coureur pro devenu pilote sur le Tour de France. "Je voulais faire un mix entre jeunes et anciens. La transition, dans le cyclisme, me semble un enjeu majeur. S’il n’y en a pas, dans dix ans, il n’y aura plus de cyclisme. Qu’en sera-t-il de l’Étoile de Bessèges, des 4 Jours de Dunkerque, des courses qui font la légende du cyclisme si on ne transmet pas les choses ? J’espère que les instances ont à l’esprit que c’est un vrai sujet."

Lui dit s’inspirer des anciens, de Jean-François Pescheux (ancien directeur technique du Tour de France), de Marc Madiot. Et de Bernard Tapie. L’an dernier, pour sa première journée avec la casquette de directeur de course, le patron de presse était dans sa voiture pour suivre le contre-la-montre de Saintes-Maries-de-la-Mer. Un moment très symbolique pour Pierre-Maurice Courtade, alors que l’homme d’affaires se bat, à son tour, contre un cancer. "Lorsque j’ai été guéri, ma première sortie post-traitement a été de voir sa pièce de théâtre 'Vol au-dessus d’un nid de coucou', raconte Courtade. Je l’avais attendu derrière le théâtre avec mon grand-père. Jamais je n’aurais pu imaginer que 23 ans plus tard, je travaillerais pour lui, pour livrer ce Tour de la Provence. Alors, le voir faire l’aller-retour en avion de Paris, alors qu’il était très affaibli, juste pour venir nous voir une demi-heure sur la course, c’est un geste que je n’oublierai jamais".

Et Courtade de rajouter : "Comme l’a dit Tapie, le vélo doit être une lueur d’espoir pour les gens en galère".