On caricaturait volontiers, jadis, les propos des coureurs cyclistes. "Je suis content d'avoir gagné la course" ou "J'essaierai de faire mieux la prochaine fois", étaient-ils censés répondre aux questions des journalistes. Ils en disaient bien plus, évidemment. Mais pas de la manière réfléchie, structurée et souvent introspective qui est celle de leurs discours d'aujourd’hui.
L’évolution du niveau d'études, l'arrivée des capteurs sur le guidon et des préparateurs mentaux y sont évidemment pour beaucoup. Mathieu Van der Poel, épuisé au point d’être incapable de lever les bras en gagnant la 5e étape de Tirreno-Adriatico le 14 mars, ne dit pas seulement "Je ne me souviens plus être allé aussi loin dans l'effort", il ajoute : 'Je ne pouvais plus pousser 200 watts." Un nouveau vocabulaire a fait son apparition, comme dans le reste de la société.

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S'ils disent encore "fringale", les cyclistes préfèrent souvent avouer qu’ils ont "fait une hypoglycémie". Ils n'évoquent plus "L'homme au marteau" ni "La sorcière aux dents vertes" qui firent le bonheur des dessins de Pellos dans Le Miroir du cyclisme (mon premier abonnement après Le journal de Mickey). Mais on les entend affirmer qu’il faut "remétaboliser l'acide lactique", dire plus souvent "à la jambe" ou "à la cuisse" qu'"à la pédale" et parler de PMA (Puissance maximale aérobie), de "gérer les toxines" et de "faire monter les endorphines" pendant que les commentateurs, et on ne leur dit pas merci, adoptent le langage footballistique en affirmant, quand un coureur est en panne de victoire, qu'il va bien finir par "la mettre au fond".
Au-delà du vocabulaire, c’est la manière de parler de leur sport, qui est aussi leur métier, qui a évolué chez les coureurs. Ils analysent beaucoup plus, intellectualisent, s’interrogent, n’hésitent pas à avouer qu’ils doutent. Ainsi Romain Bardet, en novembre 2019 dans Le Monde : "J’ai perdu de vue le coureur que j'étais (…) Je voudrais arrêter de courir comme si j’avais quelque chose à défendre. Ma vraie nature, c’est de courir chaque course comme si c’était la dernière de ma carrière." Revenant sur son Tour raté de 2019, il ajoutait : "Le stimulus n’était plus là. Je ne dépassais plus ma souffrance. Je ne l’acceptais plus." Un an plus tard, entre le premier confinement et le Tour de France disputé en septembre, Romain Bardet confiait à L’Equipe : "Je sens que la charge mentale est moindre par rapport à d’autres années", même si " le delta en termes de condition n’est pas si important".
La souffrance sur le vélo, Guillaume Martin, le philosophe du peloton, en parle très bien. Ainsi dans Le Journal du Dimanche du 30 août 2020 : "À vélo, on se fait mal pour trouver des sensations. Ressentir l’extase au point où la souffrance s'annihile, c'est très rare mais ces rares instants de plénitude justifient les longues heures de souffrance pure et brute." Tout en relativisant de manière inattendue l'importance de son sport : "C'est idiot de s'aligner tous ensemble sur une ligne de départ et d'avoir pour seul but d’être le premier à franchir une ligne d'arrivée située un peu plus loin."

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Primoz Roglic n'est pas très loin de cette appréciation quand il déclare (L’Equipe, 28 janvier 2021) : "Je préfère le chemin plutôt que l'arrivée. C’est très nocif de n’avoir que la victoire pour objectif. Oui, je veux être numéro 1 mais en vérité, ce que j'aime, c'est la démarche qui entoure tout ça. Comment atteindre mes limites ? Comment pousser mes coéquipiers, mon staff ?"
On ne sait ce que ses mésaventures dans la dernière étape de Paris-Nice lui auront inspiré. Elles n'étaient dues qu'à une malchance qui s'acharne, alors qu'il avait tiré d'autres conclusions de sa "défaite" dans le Tour 2020 : "On n'était pas du tout dans le fun, l’instinct. On a trop voulu contrôler, c'était un choix et on s'est un peu recroquevillés."
Dans une enquête de Libération, en septembre 2020, d'autres coureurs avaient évoqué cette souffrance qui rime avec Tour de France. Anthony Perez expliquait comment il était "descendu à 3% de masse grasse" après l’étape de la Planche des Belles-Filles en 2019, où il "avait cru mourir". Mikaël Cherel évoquait "une exploitation de soi-même". Nans Peters décortiquait : "C'est mon mental qui dicte à mes jambes de continuer. Ça passe par la tête et ça circule ensuite jusqu’aux jambes. Parfois, tu lâches tout : ton cerveau, ton cœur, tes jambes (…) Ce que j’aime, c’est l’approche, comprendre pourquoi je me fais mal." On apprend au passage que Mathieu Van der Poel, qui a passé des tests neuromusculaires dont Jacques Anquetil et Eddy Merckx n'auraient même pas eu l'idée, bénéficie d’une "transmission cerveau-muscles" nettement plus rapide que la norme…
Est-ce parce qu'ils réfléchissent trop que beaucoup traversent des périodes de burn-out, prenant comme Marcel Kittel des années sabbatiques qui se transforment en retraite, ou arrêtant brutalement juste avant le début de la saison 2021 comme Tom Dumoulin, qui lâche alors : "Depuis un an, je me suis oublié. Qu'est-ce que l’homme Tom Dumoulin veut faire de sa vie aujourd’hui ?"

Tom Dumoulin (Jumbo-Visma)

Crédit: Getty Images

Julian Alaphilippe, qui se livre peu ("Je ne suis pas du genre à pleurnicher sur mon sort, ni à me trouver des excuses quand je merde") semble à l’abri du coup de blues. En revanche Thibaut Pinot doute et doute encore, reconnaissant qu’il a "toujours eu peur de gagner le Tour de France", ce que n’aurait jamais exprimé Raymond Poulidor. Solitaire, fuyant la foule, Thibaut Pinot exprime aussi une étonnante nostalgie de la part d’un homme d'à peine 30 ans : "Le vélo des années 80 m'aurait plus convenu dans la manière de courir et de vivre mon métier. J'ai l’impression que c'était plus cash, avec moins de calcul. Les temps ont changé. Quand Bernard Hinault met un coup de poing à un spectateur, je crois que ça, on ne le verra plus. Tout est tellement dénaturé aujourd’hui, en partie à cause des réseaux sociaux" (Vélo Magazine, novembre 2019).
Son co-leader David Gaudu revient lui aussi sur sa gestion de la souffrance en course (Vélo Magazine, mars 2020) : "Je suis meilleur dans la sixième heure de course parce que j’arrive à reproduire des valeurs de puissance sur des temps d’effort type PMA (5’) qui sont identiques à ceux du début de course". Mais s'il vante "les séances lactiques pour préparer les cyclo-cross" il retrouve aussi une bonne vieille expression du cyclisme de papa : "Une bonne giclette au sprint, ça marche toujours !" Ouf.
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