Il est l’homme qui permet à l’Ukraine de toujours croire en sa qualification. Fin décembre, Mykhaylo Fomenko remplace Olexandr Zavarov, venu faire une pige d’un match en tant qu’intérimaire pour remplacer Andriy Bal, lui-même venu prendre l’intérim d’Oleg Blokhine, qui avait démissionné fin septembre pour rejoindre le banc de son club de toujours, le Dynamo Kiev. C’est bon, vous suivez toujours ? Bref, un beau bordel qui a eu quelques répercussions et qui a possiblement coûté un vol aller-retour pour le Brésil à l’Ukraine.
À sa prise de fonction, la sélection est mal en point : après trois matches dans le groupe H des qualifications à la Coupe du monde 2014, elle compte seulement deux points, obtenus en Angleterre et en Moldavie. Ajoutez à cela une défaite à domicile face au Monténégro et le Brésil semblait déjà bien loin. "Il y a toujours de l’espoir, même là où il ne semble plus y en avoir", avait déclaré Fomenko avant son premier match amical face à la Norvège.
Un doublé en 93 et… c’est tout
Mykhaylo Fomenko a beaucoup de clubs sur son CV. Débutée en 1979 après qu’il ait prématurément dû mettre fin à sa carrière de joueur suite à une vilaine blessure au dos, la carrière d’entraîneur de Fomenko est faite d’expériences, généralement courtes et anonymes, à droite, à gauche. Un vrai bourlingueur notamment passé par la Guinée et l’Irak, qu’il a dû quitter à cause d’Uday Hussein, fils de et président du Comité olympique irakien, qui était constamment sur son dos. Une aventure d’entraîneur qu’il avait commencé à Sumy, sa ville natale et là où il avait démarré en tant que joueur.
Alors, à l’annonce de sa nomination à la tête de la sélection ukrainienne, les interrogations fusent. Mykhaylo Fomenko a apporté des résultats partout où il est passé, mais n’a jamais eu de poste d’une telle importance. Lui qui était chargé de trouver un sélectionneur le devient par défaut, après qu’Andriy Shevchenko, Sven-Goran Eriksson et Harry Redknapp aient poliment refusé. Lui n’était pas très chaud non plus : un mois avant qu’il ne soit nommé, il avait déclaré ne pas être intéressé et qu’il préférait rester à son poste de patron des entraîneurs des sélections nationales à la Fédération ukrainienne.
Si les expériences sont nombreuses, le palmarès de Fomenko n’en mène pas large et ne compte que deux titres à son actif, acquis lors de la même saison. En 1993-1994, à la tête du Dynamo Kiev, il réalise le doublé "coupe-championnat". Un peu plus tôt dans la saison, son équipe avait créé l’exploit de battre le FC Barcelone de Johan Cruyff lors du 1er tour de la Ligue des Champions, qui se jouait alors en match aller-retour. À Kiev, lors du match aller, Fomenko et ses hommes remportent le match, 3-1. Conscient de n’avoir fait que la moitié du chemin vers la qualification, Mykhaylo Fomenko arrive alors dans le vestiaire et hurle sur ses joueurs qui étaient trop heureux d’avoir gagné à son goût. La défaite 4-1 et l’élimination qui ont suivi lui ont donné raison.

Mykhaylo Fomenko, le Soviet’ moderne

Crédit: Sharkfoot

Élève de la légende Lobanovskiy
Il est vrai que l’homme sourit rarement. "Oh. Je n’ai jamais demandé à ses joueurs s’ils l’avaient déjà vu sourire", raconte un journaliste ukrainien à son confrère anglais avant de poursuivre : "Je ne l’ai jamais vu sourire. Je ne sais pas si quelqu’un l’a déjà vu le faire." Il est l’archétype du cliché soviétique un peu psychopathe, qu’il admet d’ailleurs être : l’air sévère, strict, qui n’a pas signé pour faire de la figuration mais pour avoir des résultats et arracher une qualification pour la Coupe du monde que l’Ukraine a raté en Afrique du Sud. En conférence de presse ou lors de ses interviews, pas de tirade, il n’est pas un grand fan de l’exercice. Sur son banc, Fomenko ne laisse paraître aucune émotion. Un visage impassible et un calme qui laissent se dégager une grande confiance en ses joueurs.
Sur les neuf entraîneurs qui ont été en charge de l’Ukraine, il y a eu Lobanovskiy, ainsi que six sélectionneurs qui ont joué sous les ordres  – rigoureux – de Lobanovskiy lorsqu’ils étaient encore joueurs ou ont entraîné à ses côtés et, finalement, les deux autres n’ont pas duré une année à la tête de la sélection. Mykhaylo Fomenko était de la fabuleuse équipe du Dynamo Kiev des années 70, coachée de main de fer (et de maître) par le Colonel. Défenseur central à la lecture du jeu parfaite et un état d’esprit à toute épreuve, il fut des trois titres de champion et de la coupe d’Europe remportée en 1975. En 1980, alors que Lobanovskiy est toujours au Dynamo, Fomenko devient un de ses adjoints. Il est le premier élève de la légende ukrainienne et le plus talentueux, selon Lobanovskiy. Une approche du football très spéciale, rigide à souhait où chacun doit faire son boulot à la perfection, et avant tout basée sur les statistiques. Lobanovskiy était aussi un scientifique.
À l’instar de son mentor, Fomenko est un féru de travail. Oleg Fedorchuk, un autre entraîneur ukrainien, dit de lui que les 24 heures de ses journées sont consacrées au football. Lui aussi procède à des études théoriques du football. Il a analysé et récolté beaucoup d’informations sur les joueurs avant de les sélectionner pour la première fois. Mais c’est son travail sur l’homme plus que sur le joueur qui ressort après bientôt un an passé à la tête de la sélection. À sa prise de fonction, Fomenko avait trouvé que les joueurs n’étaient pas dans les meilleures dispositions mentales et physiques et que cela avait eu des répercussions sur leurs performances : "Les raisons me sont actuellement inconnues. Il est nécessaire de comprendre la situation, parler aux joueurs." Des méthodes confirmées par le gardien, Andriy Pyatov : "Après avoir été nommé sélectionneur, il a eu beaucoup de conversations avec les joueurs. En général, il adore ça. Il demande souvent comment ça va, il essaye de comprendre nos mentalités. On peut voir qu’il a déjà trouver un langage commun avec nous." Contrairement à ses prédécesseurs despotiques, Fomenko a compris qu’il valait mieux avoir la confiance et le soutien de ses joueurs plutôt que de les menacer et les voir jouer avec le frein à main.
Une approche tactique moderne
Mykhaylo Fomenko est jusque-là invaincu avec l’Ukraine, et les doutes se sont envolés. Après 10 matchs, son bilan est de 8 victoires et de 2 matchs nuls. Plus qu’un changement radical par rapport à Oleg Blokhine, Fomenko a apporté son état d’esprit de gagnant et une cohérence dans la tactique adoptée. "Il demande de la discipline sur le terrain et de la détermination dans les duels" explique Pyatov. Un simple 4-2-3-1, agressif et offensif face aux équipes réputées plus faibles et plus conservateur face des équipes plus solides, comme face à l’Angleterre, ce qui lui a d’ailleurs valu quelques critiques puisque l’Ukraine pouvait passer devant les Anglais en cas de victoire début septembre. Le choix de placer pour ce match-là Oleg Gusev – habituellement ailier, voire latéral – derrière le seul attaquant était le parfait exemple de la prudence adoptée face aux Three Lions. Au final, le match ne sera terminera que sur un triste 0-0 sans relief.
"On voit rarement de modèle tactique rigide en football de nos jours. On doit changer de formation plusieurs fois dans un match et celui qui ne le fait pas s’impose un désavantage évident." Mykhaylo Fomenko oblige ses joueurs à regarder des matchs du Bayern Munich et du FC Barcelone : "Garder la possession du ballon vous permet d’attaquer et d’empêcher l’adversaire de le faire." À l’inverse de ses confrères ukrainiens beaucoup moins flexibles, Fomenko laisse beaucoup de liberté à son équipe pour un homme élevé par la pensée lobanovskiyenne : "Le football avance et il faut avancer avec le football" a déclaré sobrement le mentor ukrainien. Il est vrai que des joueurs comme Konoplyanka, droitier jouant à gauche, ou Yarmolenko, gaucher jouant à droite, ne pourraient pleinement s’exprimer sans une certaine liberté d’exécution. Comme le génie ukrainien des 70s, Fomenko a réussi à évoluer avec son temps et ses idées sont plutôt modernes pour un homme de 65 ans.
Concernant la qualification pour la Coupe du Monde, Fomenko est parvenu à persuader ses joueurs qu’ils pouvaient le faire et il n’a cessé de le répéter au fil des conférences de presse. Il a réussi à transmettre l’état d’esprit qui était le sien sur le terrain, non seulement à ses joueurs, mais également à toute la nation. Quand on lui demande quel est le secret de sa réussite, Fomenko répond modestement : "J’ai essayé de leur expliquer qu’ils devaient se concentrer à 100% sur leur travail en équipe nationale, qu’ils avaient le pays tout entier derrière eux et que jouer pour l’Ukraine était la chose la plus importante pour eux." Il a gagné le respect de ses joueurs que Blokhine avait acquis naturellement grâce à sa carrière et son statut. "Fomenko préfère écouter et réfléchir avant de prendre des décisions. Blokhine était plus émotif, il agissait à l’instinct", explique Oleksandr Glyvynsky, le responsable de la communication de la Fédération ukrainienne. "Le fait que l’on accomplisse toutes ses demandes se voit dans nos résultats. De ce fait, le coach a tout bon" affirme Pyatov. En un an, Mykhaylo Fomenko est parvenu à transformer les doutes en certitudes. La cerise sur le gâteau serait une qualification pour la Coupe du monde, inespérée à sa prise de fonction. Inespérée, si ce n’est peut-être par lui-même.
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