C'est une salle d'environ quinze mètre carré. Entièrement dans la pénombre ou presque. Trois murs noirs, le quatrième occupé par un écran. Sur celui-ci, en boucle, défile la vidéo du but d'Alcides Ghiggia, à la 79e minute de l'ultime match de la Coupe du monde 1950. L'attaquant uruguayen déboule de son aile droite. Il court. Il frappe. Il marque. Moacir Barbosa, le gardien brésilien, se relève, lentement. Dans les tribunes, une femme pleure. Puis revoilà Ghiggia. La séquence silencieuse se répète ainsi à l'infini. Des trois pans de mur qui cernent l'écran s'évaporent des battements de cœur. Ceux des 200.000 supporters du Maracana. Leur vitesse varie à mesure que se déroule l'action fatale. Oppressant.

Coupe du monde
Pour le Maracanazo, Moacir Barbosa a pris perpétuité
17/07/2015 À 08:25

Cette pièce hors normes, située dans le Musée du football, à Sao Paulo, a été baptisée "le rite de passage". Elle contraste de façon singulière avec le reste de cet édifice à la gloire du foot brésilien et de sa Seleçao. On en ressort, véritable coup de maître sensoriel, avec l'impression d'avoir effleuré ce qu'a pu vivre ce jour-là, ce 16 juillet 1950, le peuple brésilien, meurtri par la défaite de son équipe. Au sein du musée, c'est l'unique évocation de cette quatrième Coupe du monde de l'histoire, la seule, jusqu'à 2014, organisée par le Brésil. Rien sur le reste du tournoi. Les huit buts d'Ademir. Le talent de Zizinho. Non, ne subsiste que cette séquence de quelques secondes qui a marqué à jamais la Seleçao et, au-delà, un pays tout entier.


Une salle consacrée au Maracanazo dans le Museu do futebol, à Pacaembu.

Crédit: Eurosport

Cette Seleçao devait être "à jamais la première"

Depuis, le Brésil a remporté cinq Coupes du monde, s'imposant comme l'incontournable référence planétaire. Mais ces triomphes successifs, s'ils ont fait la fierté et la joie du peuple, n'ont pas pour autant atténué la blessure de 1950, connue à jamais sous le nom de "Maracanazo". Il demeure une blessure ineffaçable, quoi qu'il arrive. Cette Coupe du monde, c'était celle du triomphe annoncé, presque programmé du Brésil. Le gigantesque et flamboyant Maracana avait été construit pour l'occasion. Le plus grand stade du monde, déjà mythique du haut de ses quelques mois d'existence. La Seleçao, complète, avait du talent à revendre. Elle devait être la pionnière, à jamais la première équipe du Brésil championne du monde.

Après son impeccable parcours, il ne lui restait plus qu'à assurer un petit match nul face à l'Uruguay pour être sacrée. Le jour de la "finale", les journaux cariocas titraient déjà "champions du monde". "Franchement, au sein de l'équipe, personne n'imaginait que l'Uruguay pouvait nous battre", avouera plus tard le redoutable Ademir. A leur décharge, même Jules Rimet, le président de la FIFA, ne l'imaginait pas. Il avait d'ailleurs préparé un seul discours… en portugais. Pour tous, ce fut la stupeur. Pour le Brésil, elle s'est doublée d'une profonde consternation. Une sorte de géante dépression collective. On a même parlé d'une vague de suicides. Il y en eut, même si son nombre a sans doute été exagéré.

Une tragédie nationale, racontée par la FIFA

Hiroshima, Waterloo, Pearl Harbour

Mario Filho, le célèbre journaliste et écrivain, dont on accolera le nom à celui du Maracana après sa mort en 1966, a dépeint mieux que tout autre le sentiment collectif qui a envahi le Brésil après cette défaite : "La ville a ferméses fenêtres, plongeant dans la tristesse. C'est comme si chaque Brésilien avait perdu au même moment l'être qui lui était le plus cher. Pire que cela, tout Brésilien venait de perdre honneur et dignité". Le Maracanazo a bien été perçu comme une honte collective, que l'on transmet de génération en génération. Même les enfants des enfants de ceux qui ont vécu les faits connaissent tout du Maracanazo. C'est un héritage. Lourd à porter.

Le fantôme du Maracana tel qu'il est "célébré" par une publicité de Puma.

Crédit: DR


Le Brésil a vécu ce jour-là ce que le dramaturge Nelson Rodriguez qualifia "d'Hiroshima, de catastrophe nationale". Prise au pied de la lettre, la comparaison est évidemment hors de propos. Il évoquait simplement la puissance fédératrice d'un évènement ressenti douloureusement par l'ensemble d'un peuple. Le Brésil n'a jamais connu de conflit armé de grande ampleur sur son sol. Son Waterloo, son Pearl Habour, ce fut le Maracanazo. Il n'y a probablement qu'au Brésil qu'un match de football puisse prendre une telle proportion et faire office de tragédie nationale.

Video : la historia del Maracanazo

Le blanc banni, ainsi naquit le maillot jaune

Après cela, plus rien n'a été comme avant. Le Brésil a fait table rase, allant même jusqu'à changer de couleurs. Parce que la télé n'existait pas ou peu, et parce que les rares images des premières Coupes du monde étaient en noir et blanc, on oublie parfois que la célébrissime tenue auriverde, probablement la tenue de sport la plus célèbre du monde, est née sur les ruines du Maracanazo. A l'époque, le Brésil jouait en effet en blanc. Des pieds à la tête. La défaite contre l'Uruguay a tout changé. Le blanc, devenu synonyme de porte-malheur, a été banni. C'est la dernière fois que la Seleçao a joué dans cette tenue en Coupe du monde. Dès 1954, en Suisse, le bleu et l'or avaient pris le pouvoir.

Brésil, Coupe du monde, 1950

Crédit: Eurosport

64 ans après, le football brésilien vit donc toujours dans le souvenir du Maracanazo. 64 ans après, la Coupe du monde est de retour au Brésil et le fantôme de ce match n'en ressurgit que plus fortement. Mais précisément, peut-être le temps est-il venu solder un vieux compte. Si tout va bien, les Brésiliens disputeront le 13 juillet prochain la finale de leur Mondial au Maracana. Peut-être face à l'Uruguay, conformément au vœu de Pelé... On mesure sans doute mal à quel point le poids de l'histoire sera colossal sur les épaules de Neymar et ses amis ce jour-là. L'Uruguay, l'Italie, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Argentine et la France ont été sacrées championnes du monde à domicile. Le Brésil, jamais. Un deuxième échec similaire serait intolérable. Pas sûr qu'après ça, les Brésiliens se reportent jamais candidats à l'organisation d'une autre Coupe du monde...

Notre #CDMFact consacré à Pelé

La video : le jour où le Brésil a pleuré

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