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Coupe du monde - Angleterre - Colombie : This is England

This is England

Le 02/07/2018 à 23:03Mis à jour Le 03/07/2018 à 19:07

COUPE DU MONDE - Fort d'un discours rassembleur et d'une équipe résolument tournée vers l'avenir, Gareth Southgate, son sélectionneur, tente de réunir toute une nation, fracturée, morcelée depuis le vote du Brexit. Et ça marche.

Jeudi dernier, un très bon ami anglais m'a sollicité pour retweeter un billet qu'il avait écrit sur le sentiment d'appartenance en cette période de Coupe du monde ou comment exprimer sa fierté de soutenir l'équipe d'Angleterre était devenu un exercice délicat en ces temps de relents nationalistes post-Brexit. Derrière ses nombreux tatouages et son vocabulaire souvent fleuri qui reflètent finalement une grande sensibilité, ce talentueux réalisateur de film résume le feeling qui habite de nombreux supporters anglais depuis le début du tournoi : "Cette année particulièrement, il a été difficile d'être fier en Angleterre et cela joue dans la fierté que les gens ressentent à l'égard de cette équipe. Que l'on gagne ou perde, nous pouvons être fiers de ces garçons et peut-être, juste pour un petit moment, fiers d'être Anglais."

Pour comprendre, il faut se souvenir de ce par quoi est passée cette nation depuis deux ans : du vote de la sortie du Royaume Uni de l'Europe qui a divisé tout un peuple et précédé de quelques jours seulement celle de son équipe à l'Euro 2016 – tout un symbole ! - jusqu'à la démission forcée de son nouveau sélectionneur, Sam Allardyce, et la nomination à la surprise générale de Gareth Southgate qui, il faut bien le dire, n'enthousiasma pas grande monde à l'époque. Entre une nation morcelée et une équipe nationale risée de toute l'Europe, le moral était au plus bas.

"Une équipe qui représente une Angleterre moderne"

L'une comme l'autre tente, depuis, de se reconstruire, se rassembler et trouver sa voie. C'était en tout cas la mission confiée à Gareth Southgate à la tête de ces Three Lions. Or, outre-Manche, on dit du poste de sélectionneur de l'Angleterre qu'il est le plus difficile, juste derrière celui de Premier Ministre, au point d'être surnommé The Impossible Job. Mais Southgate, lui, endosse pleinement ce double rôle, celui de sélectionneur mais également celui de rassembleur qui va bien au-delà du football. L'adage "le groupe vit bien" n'a jamais été aussi vrai au sein de la sélection anglaise où les divisions passées entre rivaux de Manchester United, Liverpool et Chelsea ont laissé place à d'autres générations de joueurs mais également de clubs. Tottenham, club le plus représenté avec cinq joueurs (Kane, Alli, Dier, Trippier, Rose), n'a pas vraiment de rivalité historique ni exacerbée avec Manchester City - où évoluent Walker, Stones, Sterling et Delph – tandis qu'un seul joueur de Liverpool (Henderson) et Manchester United (Young) font partie des cadres.

"Nous sommes une équipe avec notre diversité, notre jeunesse qui représente une Angleterre moderne, confiait Southgate dans une interview à ITV. En Angleterre, nous avons perdu un peu de temps à chercher ce qu'était notre identité moderne. Et je pense qu'en tant qu'équipe nous représentons cette identité moderne. J'espère que les gens peuvent se relier à nous." Le sélectionneur sait qu'il sera jugé d'abord et avant tout sur les résultats sportifs. Néanmoins, il voit plus loin : "Nous avons une chance d'affecter d'autres choses qui sont encore plus grandes."

Des propos optimistes et rassembleurs rares par les temps qui courent de l'autre côté de la Manche, salués par une grande partie du pays. "Quelqu'un doit m'expliquer comment nous en arrivons au point où le sélectionneur de l'équipe de football de l'Angleterre est plus intelligent et plus éloquent que la Première Ministre (Theresa May) et le leader de l'opposition (Jeremy Corbyn) combinés", pouvait-on lire sur Twitter. "S'ils (l'Angleterre) remportent encore une victoire, Gareth Southgate mènera également les négociations pour le Brexit !", ira même jusqu'à plaisanter un membre du parti conservateur au Parlement britannique après le premier match. Ce qui fait dire à Thomas Hitzlsperger, son ancien coéquipier à Aston Villa : "Gareth n'était pas un joueur lambda et il donne de plus en plus l'impression de ne pas être un sélectionneur lambda."

Gareth Southgate après Angleterre - Belgique à la Coupe du monde 2018

La chanson "It's coming home" a refait surface

Aujourd'hui, la magie Southgate semble donc opérer aussi bien à l'intérieur de l'équipe que dans les tribunes où il gagne de nombreuses voix. Ce n'était pourtant pas gagné au départ. Jamais aussi peu de fans anglais n'ont fait le déplacement pour un grand tournoi que cette année en Russie. Près de 6000 seulement sont attendus à Moscou ce mardi pour le match face à la Colombie. Il y a plusieurs raisons à cela : le fiasco au Mondial 2014 et à l'Euro 2016, le coût, la peur de l'hooliganisme avec le souvenir des supporters russes à l'Euro et les mises en garde répétées des autorités britanniques sur la sécurité durant les mois qui ont précédé la Coupe du monde allant même jusqu'à conseiller à leurs fans de rester à la maison cet été. Quelque part, la peur de l'autre, de l'étranger qui a cimenté le vote en faveur du Brexit et qui se ressentait chez les supporters ayant fait le déplacement en Russie. Chris, un fan anglais de 48 ans originaire du Staffordshire, racontait dans les colonnes de The Independent à quel point il avait peur, au départ, de porter son maillot de l'Angleterre. "Hier, je ne le portais pas et personne ne venait me parler. Aujourd'hui, je le porte et tout le monde vient me souhaiter la bienvenue en Russie."

Jeudi, lors d'Angleterre-Belgique à Kaliningrad, de nombreux drapeaux anglais – blanc avec une croix rouge – et de tout horizon - Bradford, Chelsea, Coventry, Portsmouth, Charlton, Sheffield Wednesday, Nottingham Forest, Hull City, Stoke, Crystal Palace, Bolton, Huddersfield, Millwall et beaucoup d'autres… - ont été aperçus dans la tribune où s'étaient massés les supporters donnant l'image d'une nouvelle unité tandis que le chant "It's coming home" a refait surface. Cette chanson ("Three Lions" en référence à l'emblème de l'équipe qui apparaît sur le maillot) fut écrite par The Lightening Seeds en 1996 à l'occasion de l'Euro organisé sur le sol anglais et dont la version est actualisée à chaque tournoi.

Elle retrace les déboires de l'équipe d'Angleterre depuis son sacre à la Coupe du monde 1966 : "It's coming home… Football's coming home (Le football rentre à la maison)… Three Lions on a shirt… Thirty years of hurt ("30 ans de souffrance")… Never stopped me dreaming (Ne m'ont jamais fait cesser de rêver")." Une chanson teintée d'optimisme et portée par le rêve que le trophée reviendra un jour à la maison, dans le pays qui a inventé le football. Evidemment, on n'en est pas encore là alors que la Colombie se présente en huitième de finale. Mais Southgate a déjà réussi son pari : redonner espoir et un brin de fierté à toute une nation.

Bruno Constant fut le correspondant de L'Equipe en Angleterre de 2007 à 2016. Il collabore aujourd'hui avec RTL et RFI en tant que spécialiste du football anglais et vous livre chaque semaine sa chronique sur la culture foot de Sa Majesté. Pour approfondir le sujet, retrouvez mon Podcast 100% foot anglais sur l'actualité de la Premier League et du football britannique.

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