On meurt sur les chantiers des stades qu'une Coupe du monde atteinte de gigantisme exige qu'on bâtisse ou qu'on rénove. Mourir pour qu'on puisse frapper dans une balle devrait nous être insoutenable, mais la plupart du temps, presque toujours en fait, on détourne le regard, on se bouche les oreilles et on demeure muet. On dénombra deux décès sur les sites de construction sud-africains pour le Mondial de 2010, huit sur ceux du Brésil pour l'édition de 2014, vingt-et-un en Russie avant le tournoi de 2018. On en est aujourd'hui à trente-sept à l'approche de Qatar 2022.
Mais attention : trente-sept sur les seuls chantiers de stades, sans tenir compte des morts survenues sur d'autres projets qui sont inséparables du grand festival de football autour duquel le Qatar bâtit son futur depuis plus d'une décennie. La Coupe du Monde de 2022, ce n'est pas que des arènes rutilantes, c'est aussi de nouvelles infrastructures de transport, de nouveaux hôtels, et même une ville toute entière, Lusail City, qui pourra accueillir jusqu'à 450 000 habitants - alors que la population actuelle de l'émirat n'est que de 2,8 millions de personnes, dont 300 000 seulement environ sont en possession d'un passeport qatari.

La défense peu convaincante de la FIFA

Coupe du monde
La campagne de boycott de Qatar 2022 : une chance pour le football de sauver son âme
08/04/2021 À 22:17
La Coupe du monde n'est pas un simple tournoi pour l'émirat. Plus qu'un horizon, La Coupe du monde est un tremplin, la fondation de la transformation du Qatar en une nation qui, espère-t-on à Doha, n'aura plus à craindre la fin de l'ère des hydrocarbures ; et n'aura plus à craindre ses voisins, protégé par la dimension globale que le sport - le football - lui aura fait prendre. Or, quand ce sont tous les projets associés au Mondial qui sont pris en compte, le coût humain est multiplié jusqu'à l'insoutenable. Une enquête de The Guardian a établi qu'au moins 6750 travailleurs immigrés, pour la plupart venus du Népal, d'Inde, du Bangladesh, du Pakistan et de Sri Lanka avaient péri au Qatar depuis que Sepp Blatter révéla l'identité de l'hôte du Mondial de 2022, le 2 décembre 2010.
La FIFA, à qui le Guardian a fait part de son enquête, a répondu que, "avec les mesures de santé et de sécurité très rigoureuses en place... la fréquence des accidents sur les chantiers de la Coupe du monde est basse, comparé aux autres grands projets de construction dans le monde". D'où la FIFA tire ses statistiques, et à qui ou à quoi elle compare le bilan des accidents mortels survenus au Qatar, on l'ignore ; et, évidemment, elle s'en tient aux trente-sept victimes recensées sur les stades en construction et eux seuls. Mais ces stades ne sont pas construits dans un vide. Les routes qui y mènent et les hôtels qui accueilleront le million et demi de supporters que le Comité Suprême de la Coupe du monde attend dans l'émirat font aussi partie de l'infrastructure du Mondial. Mourir dans leur construction, c'est toujours mourir pour le football.

Le Mondial 2022 au Qatar, plus que jamais "une erreur" ?

Crédit: AFP

La gronde vient de Scandinavie

Si la FIFA n'a rien trouvé à redire, il en va autrement des ONG de défense des droits de l'homme et, désormais, en Scandinavie, de quelques acteurs de moins en moins isolés du monde du football. A la suite d'articles publiés dans l'hebdomadaire Tipsbladet et de l'appel au boycott de Qatar 2022 par le politicien radical Jens Rohde, des supporters de plusieurs grands clubs danois, dont le FC Copenhague, Brondby, et Aalborg ont lancé une pétition qu'ils espèrent voir conduire à un débat parlementaire sur le boycott de la Coupe du monde de 2022 par le Danemark. Le sélectionneur danois Kasper Hjulmand a indiqué qu'il respecterait la volonté de ceux de ses joueurs qui refuseraient de participer à la compétition, et le fan power, ça compte au Danemark : le FC Copenhague a dû annuler un stage à Dubai après les protestations de supporters qui refusaient que leur club serve de caution à un autre pays accusé de violations des droits de l'homme.
En Norvège, ce sont quatre clubs, et pas des moindres, qui se sont placés en première ligne de la campagne. Ce 26 février, suite à la publication de l'enquête du Guardian, sous la pression des supporters, c'est tout d'abord Tromsø, club de D1, qui a formellement demandé à sa fédération de boycotter un Mondial pour lequel la Norvège de Haaland, King, Sorløth et Odegaard a une vraie chance de se qualifier au vu de la composition de son groupe. Quelques heures plus tard, un autre club de Eliteserien, Strømsgodset emboîtait le pas, vite suivi par un troisième club de D1, et pas le moindre, Viking FK. Ce lundi, au tour de Odds Ballklub, le doyen des clubs norvégiens, de suivre leur exemple, et d'autres suivront, assure-t-on du côté des activistes. La fédération norvégienne pourrait-elle résister à la pression si le mouvement en faveur du boycott continuait de prendre de l'ampleur - ce qui semble devoir être le cas ? Vraisemblablement pas.

Erling Haaland avec la sélection norvégienne, en octobre 2020 à Oslo

Crédit: Getty Images

Qui détient le pouvoir de coercition ?

On dira : "La Norvège, c'est quoi ?" Comme Staline a pu dire à Laval : "Le Pape... combien de divisions ?" Si on parlait de l'Allemagne, du Brésil...ou de la France, ce serait autre chose. Or il serait pour le moins étonnant que l'un de ces ténors prenne une telle décision. Sacrés Scandinaves, toujours là pour donner la leçon, du haut de leurs principes, de leurs libertés et de leurs démocraties. Une Coupe du monde sans la Norvège, ou le Danemark, personne ne s'en soucierait ; un Qatar sans Coupe du monde, par contre...
Mais si l'on dit cela, on oublie ce qui constitue l'essentiel : que, pour la première fois, sous la pression des fans et de leurs clubs, une fédération aurait choisi - probablement au risque d'une suspension de la FIFA - de dire "non". Bien des compétitions ont fait l'objet de boycotts dans l'histoire du sport, les Jeux Olympiques en particulier. Mais à chaque fois que le boycott avait eu lieu, Montréal 1976, Moscou 1980, etc, ç'avait été suite aux décisions de gouvernements, pas d'associations sportives et encore moins de supporters. Le Mondial argentin de 1978 avait suscité des états d'âme (chez Michel Hidalgo, entre autres), mais les rebelles avaient fini par obtempérer.

Révolte ascendante

Cette fois-ci, c'est différent. Le mouvement, même s'il se limite pour le moment à deux pays scandinaves, vient de la base, de ce supportérisme qui gagne du terrain dans toute l'Europe. Il sera intéressant, par exemple, de voir comment les ultras allemands, y compris et surtout ceux du Bayern, dont les liens avec le Qatar créent tant de tensions au sein des membres du club, réagiraient si leurs amis norvégiens obtenaient gain de cause.
La tentation sera, une fois de plus, de détourner le regard, de se boucher les oreilles et de rester muet, comme on l'a toujours fait jusque-là, et d'aller au stade en oubliant que nous y serons accompagnés de fantômes. Ce que font les supporters danois et norvégiens relève peut-être du don quichottisme. Mais ils auront eu moins le mérite de nous rappeler qu'il s'agit bien d'un choix. Ils ont fait le leur. Ayons le courage de faire le nôtre.

Didier Deschamps - France

Crédit: Getty Images

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