Didier Deschamps, 14 ans sur le banc des Bleus - Episode 2 - "La chatte à DD ? Mon cul, oui !"

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Une vieille rengaine accompagne Didier Deschamps. Si les Bleus ont connu autant de succès, c’est parce que leur sélectionneur est accompagné d’un bol monstre : adversaires qui se blessent, tirages au sort aux petits oignons, génération bourrée de talents etc. La "chatte à DD" est surtout une façon de minimiser ce qu’il accomplit. Voici le 2e épisode de notre série consacrée à ses 14 ans de règne.

"L'équipe titularisée face à l'Irlande du Nord débutera la Coupe du monde mais ne la finira pas"

Video credit: Eurosport

"Napoléon disait que pour gagner des batailles, il faut de bons soldats et de la chance. Didier en a toujours eu. Je me demande d'ailleurs si quand il est né, il n'est pas tombé dans un bénitier." Dès 2012, alors qu’il vient tout juste de prendre en main l’équipe de France, Didier Deschamps voit sa réputation le précéder et, dans un petit tacle vachard dont il a le secret, Michel Platini plante le décor.
Depuis, "la chatte à DD", expression triviale popularisée par des détracteurs aux porte-voix puissants, par les réseaux sociaux et par quelques dessins de presse souvent très drôles, fait fureur aux quatre coins de la France. Pour le dire plus poliment, Didier Deschamps aurait une bonne étoile au-dessus de la tête qui lui permettrait de franchir tous les obstacles avec une réussite insolente.
Sur le banc, tout aurait pu s’arrêter dès 2013 mais un but en position de hors-jeu de Karim Benzema et les deux seules réalisations de la carrière internationale de l’homme qui ne marque jamais, Mamadou Sakho, ont permis aux Bleus de signer le miracle de Saint-Denis, de qualifier la France pour le Mondial 2014 et de sauver les fesses de leur sélectionneur. Merci qui ? Merci la chatte à DD.

Tirages au sort, Cavani et 'csc' de la Croatie : merci qui ?

Au Brésil, la France n’est pas tête de série mais atterrit dans le groupe de la Suisse, de l’Equateur et du Honduras. Karim Benzema bénéficie de la goal line technology pour la première fois de l’histoire du Mondial. Merci qui ? Merci la chatte à DD. Quatre ans plus tard, le tirage est encore plus favorable avec l’Australie, le Danemark et le Pérou.
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Le tirage au sort de la Coupe du monde 2014

Crédit: Getty Images

Pour la première fois de l’histoire de la Coupe du monde, le VAR intervient pour offrir un penalty à Antoine Griezmann. Edinson Cavani, monstrueux alors, se blesse juste avant le quart de finale face à l’Uruguay. Jamais, en finale, une équipe n’avait marqué un but contre son camp… avant la Croatie cette année-là. Merci qui ? Merci la chatte à DD.
Face à l’Argentine en 2018, alors que les Bleus sont mal barrés, Théo Hernandez centre et Benjamin Pavard envoie une demi-volée exceptionnelle. Les deux hommes doivent leur place aux blessures de Benjamin Mendy et Djibril Sidibé. Merci qui ?
"Il y a vraiment une part d’irrationnel, parfois, reconnaît Deschamps. Le but de l'égalisation, celui du 2-2, c’est mon latéral gauche qui centre pour mon latéral droit et sa volée finit dans la lucarne. Si je vous dis que c’est travaillé à l’entraînement, vous allez rigoler." Irrationnel ? Ses contemplateurs, ou en tout cas les plus sévères d’entre eux, préfèrent parler de veine, de réussite, de baraka. La chatte à DD est un running gag, efficace, devenu une grille de lecture paresseuse.
on se dit : ‘S'il gagne, c'est parce qu'il a du bol.’ 
Parce que Deschamps gagne, partout et tout le temps, ou presque, et qu’on a parfois du mal à l’expliquer simplement. Il n’est pas un génie tactique à la Pep Guardiola, il n’a rien inventé comme Jürgen Klopp ou Luis Enrique, il n’est pas un tyran comme José Mourinho qui met un vestiaire au pas. Si Zinedine Zidane a, lui aussi, connu une réussite insolente comme joueur et entraîneur, on convoquera son talent, son aura et son magnétisme.
Les accomplissements du Basque, et ses compétences moins visibles (gestion du groupe, lecture des compétitions), bousculent tout ce que l’on croit savoir et brouillent notre lecture. Dès lors, puisqu’il faut trouver toujours une explication, autant se retrancher derrière la plus simple et la plus réductrice : la fameuse chatte à DD.
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Didier Deschamps

Crédit: Getty Images

Sur ce point, c’est son ancien président à l’OM, Bernard Tapie, qui l’expliquait le mieux : "Deschamps, c'est le plus grand palmarès du foot français mais il ne la ramène pas. Il n'est pas prétentieux et ne montre pas beaucoup de panache. Du coup, on se dit : ‘S'il gagne, c'est parce qu'il a du bol.’ De ce point de vue, sa communication très modeste le dessert un peu." Et, disons-le, réduire Deschamps à sa supposée chance, c’est aussi un moyen de discréditer son travail.
Parfois, tu peux avoir un coup de pouce sur un tirage mais quand ça dure 30 ans...
"Ça m’énerve, c’est trop réducteur, nous confie Hervé Renard, qui a côtoyé Deschamps en équipe de France jeunes et à Clairefontaine quand il fut sélectionneur des Bleues. Mais je n’écoute pas. On sait de qui ça vient, de gens qui font le show. Vous le savez, vous êtes journaliste : il faut savoir pointer du doigt exactement où ça va alerter et toucher les gens. Ça fait du bruit, ça marche mais ça ne vaut rien."
La chatte à DD, c’est oublier aussi que le sélectionneur a dû affronter toute une palanquée de forfaits lors des différents tournois des Bleus (Franck Ribéry en 2014, Raphaël Varane et Lassana Diarra en 2016, Laurent Koscielny en 2018, Karim Benzema, Paul Pogba et N’Golo Kanté en 2022, Hugo Ekitiké en 2026 pour ne citer qu’eux).
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Hugo Ekitike souffre d'une rupture du tendon d'Achille, il sera forfait pour la Coupe du monde 2026

Crédit: Getty Images

"La chatte à DD ? Mon cul, oui, réagit René Girard, adjoint de Roger Lemerre à l’Euro 2000, la dernière compétition de Deschamps comme capitaine des Bleus. C’est trop facile ça. Parfois, tu peux avoir un coup de pouce sur un tirage mais quand ça dure 30 ans... Tu ne fais pas ce parcours sur la chance. Avec lui, on parle de rigueur, de sérieux. Si tu n’es ni sérieux, ni rigoureux, tu survis 4 ou 5 ans dans ce milieu. Pas 30."
On touche là, sans doute, à la vraie nature de la chatte à DD. Quand tout tourne dans le même sens, ce n’est plus un accident, c’est un savoir-faire. Au très haut niveau, chance et compétence coexistent. Deschamps est simplement meilleur pour se placer du bon côté de l’aléatoire.

Ce n’est plus un accident, c’est un savoir-faire

"On ne le voit pas mais dans ses analyses des adversaires, il fait un énorme travail en amont et il a cette capacité à l'instant T à réagir, à avoir la bonne décision et à s'adapter au moment, nous décrit Christophe Manouvrier, membre du staff de Deschamps à l’OM en tant que préparateur physique. Il envisage tous les scénarii. Et après, il s'adapte en fonction de la situation qu'il trouve avec une grande intelligence situationnelle." DD laisse finalement peu de place au hasard. Son talent, c’est de rendre la chance prévisible.
"Pour moi, ce n'est même pas de la chance. C’est le fruit du travail qu'il effectue tout au long de la saison avec les joueurs et à chaque rassemblement qui lui permet d'avoir aussi une sérénité lors des matchs, il sait ce qu'il fait", nous confie Samuel Umtiti, défenseur central des champions du monde 2018. Si la France bénéficie, par exemple, de tirages au sort clément en 2018 et 2022, c’est d’abord parce qu’elle a fait le travail en éliminatoires pour être tête de série.
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Didier Deschamps embrasse le trophée de la Coupe du monde 2018

Crédit: Getty Images

Deschamps n’est ni Guardiola, ni Klopp, ni Mourinho mais il maîtrise parfaitement, et peut-être parfois mieux que ceux qui sont considérés comme les meilleurs entraîneurs du monde, toutes les ficelles du métier. Même si, évidemment, il profite d’un contexte optimal : une Fédération stable avec des présidents (Noël Le Graët, Philippe Diallo) qui lui ont donné sa pleine confiance et, surtout, l’une des meilleures générations de l’histoire des Bleus aux talents protéiformes (Mbappé, Griezmann, Varane, Pogba, Kanté, Dembélé, Olise etc.).
Pourvu qu’elle m’accompagne encore longtemps
Très chambreur, Didier Deschamps ne s’est jamais vexé, il s’est même amusé de cet animal de compagnie qui accompagne sa carrière sur le banc des Bleus. "Jamais, cela m’a agacé, assurait-il au Figaro en 2025. Je prends cela avec dérision et de l’humour, je suis un chambreur aussi, il faut accepter (…) Pourvu qu’elle m’accompagne encore longtemps." Le tirage au sort de l’Euro 2021 (Allemagne, Portugal, Hongrie en poule) avait déjà mis un rude coup au matou. Celui de la prochaine Coupe du monde, où la France figure dans le groupe de la mort (Sénégal, Norvège, Irak) l’a peut-être définitivement écarté du jeu.
Plus grave sur le procès en légitimité qu’induit la convocation de sa chance, Deschamps avait conclu dans les colonnes du quotidien : "La reconnaissance est plus importante à l’étranger que dans mon propre pays. (…) Je ne critique pas la presse française en général, cela fait partie de la culture : 'c’est oui, mais…' À l’étranger, il n’y a pas de 'mais'. C’est 'oui, tu as gagné, tu as gagné. Point !' (…) C’est culturel. Je suis Français et fier de l’être, mais sur la réussite, il y a toujours ce fameux 'mais', ajouter quelque chose de négatif ou suspect. Quel que soit le domaine professionnel de la personne, inspirons-nous de celui ou celle qui réussit, plutôt que de chercher la petite bête." La grosse bête le concernant.
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