Didier Deschamps, 14 ans sur le banc des Bleus - Episode 3 - Le manager : "Deux ans sans jouer et je n’ai pas pété une vitre : il est fort Dédé !"
Eurosport sur GoogleDidier Deschamps n’a ni les idées de Pep Guardiola, ni le charisme mystique de Zinedine Zidane. Pourtant, tous les vestiaires finissent par lui obéir. Humour, autorité, gestion des ego : derrière les succès des Bleus se cache un manager obsessionnel, capable de maintenir l’équilibre d’un groupe comme peu de coaches dans l’histoire du football. Troisième volet de notre série sur ses 14 ans de règne
"L'équipe titularisée face à l'Irlande du Nord débutera la Coupe du monde mais ne la finira pas"
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100 mètres. C’est la distance qui sépare les bâtiments du staff des Bleus de celui des joueurs à Istra, quartier général des Bleus en 2018. Adil Rami vient de commettre une grosse connerie. À coups d’extincteur, le défenseur des Bleus a déclenché l’alarme. Il est 3h30 du matin et toute la délégation française est sortie de sa chambre.
Le reste, c’est Philippe Tournon, alors chef de presse des Bleus, qui nous le raconte : "J’ai la chambre à côté de celle de Didier (ndlr : Deschamps). Il est furieux. On descend ensemble dans l’ascenseur, il est fou de rage. Une fois en bas, il entreprend de faire ces 100m pour aller à la rencontre des joueurs. En 100m, il se détend. Il se dit : ‘Si je leur rentre dans le lard alors qu’on vient de battre l'Argentine, qu’on se sent fort, peut-être qu'ils ne vont pas aimer et que je vais casser quelque chose d'essentiel.’ Il arrive vers eux avec le sourire : ‘On verra ça demain, récupérez bien et bonne nuit.’ Ça, c’est Deschamps. Un génie du management." Trois semaines plus tard, les Bleus seront champions du monde.
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Si la France a atteint une fois sur deux la finale des grandes compétitions qu’elle a jouées sous ses ordres, ce n’est pas tout à fait un hasard. Champion de France avec l’OM, champion du monde avec les Bleus, comme entraîneur ou sélectionneur, il sème la gagne, partout. Mais comment fait-il ?
"Je ne sais pas toujours ce que je dois faire. Mais je sais ce que je ne dois pas faire", formulait-il, sibyllin, lors d’une masterclass en début d’année. De l’avis de ceux que nous avons consulté, Didier Deschamps a une qualité qui écrase les autres. "Pour moi, il a réussi d’abord parce qu’il sait tenir un vestiaire", nous confie Christophe Manouvrier qui fut son préparateur physique quand il entraînait l’OM.
"Qu’on le veuille ou non, c’est le meilleur coach
Une pensée qu’a précisée Paul Pogba dans un entretien entre champions du monde, avec Adil Rami, sur Ligue 1+ : "Qu’on le veuille ou non, c’est le meilleur coach, jugeait la Pioche. Quand tu as des gros noms dans le vestiaire, c’est dur de venir dans le vestiaire et de dire : ‘toi, assieds-toi’." Rami de relancer : "C’est important d’avoir un coach avec du caractère parce que le plus dur, c’est de gérer les egos surdimensionnés." Pogba de conclure : "Mais quand tu as que des talents dans l’équipe, c’est là où ça ne va pas. C’est rare de marcher qu’avec des stars."
Deschamps y est parvenu. D’abord par le respect qu’inspire son parcours de joueur. C’est un préalable mais ça ne suffit pas à tenir 14 ans à la tête d’une équipe qui regroupe parmi les meilleurs joueurs du monde. Une sélection où la hiérarchie a toujours été claire et où certaines stars en club font de la figuration. C’est le cas de Presnel Kimpembe. "J’arrive en 2016, je joue mes premières minutes en 2018, nous remémore l’ancien roc du PSG. Je suis à tous les rassemblements et je n’ai même pas une minute. Deux ans sans jouer, et je n’ai pas cassé une table, ni pété une vitre. Je n’ai jamais explosé. Ah, il est fort Dédé !"
Personne n’a autant côtoyé Didier Deschamps en équipe de France que Philippe Tournon. Chef de presse des Bleus de 1983 à 2018, il l’a accompagné comme joueur puis sélectionneur. Et il fut le témoin du génie de Deschamps dans le management : "Comme Aimé Jacquet avant lui, quand il parle aux joueurs, le courant passe naturellement. Il y a un lien naturel, décrit-il. Les joueurs se reconnaissent. Deschamps s’adresse à l’âme des joueurs. Ce n’est même plus de l’humain, c’est de la trippe. Ca n’a rien à voir avec un Gérard Houiller qui venait avec ses stats et ses paperboards. Lui s’est planté. Pas Deschamps. Avec DD, les gars sont prêts à crever pour lui sur le terrain."
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La filiation est évidente entre Didier Deschamps et Aimé Jacquet
Crédit: Getty Images
C’est ça ta tenue ? Tu sors du lit ?
D’abord, Deschamps sait mettre à l’aise, briser la glace. Sa meilleure arme ? L’humour. En septembre 2013, Warren Zaïre-Emery débarque sur la pointe des pieds à Clairefontaine. T-shirt blanc, sobre. Deschamps l’inspecte : "C’est ça ta tenue ? Tu sors du lit ?" Petite claque amicale derrière la nuque : "Bienvenue… Tranquille", poursuit DD qui décrispe le milieu de terrain. Tout le monde est logé à la même enseigne. Le staff en prend aussi plein la tronche et Tournon se souvient de ce jour où il avait acheté une veste 300 euros avant que Deschamps lui balance : "T’as sorti la veste de ton grand-père ?"
Samuel Umtiti est arrivé très jeune, lui aussi, en sélection (22 ans) et directement pour l’Euro 2016. Il débutera magistralement sa carrière internationale en quart de finale sans jamais ressentir le poids du maillot. Des débuts assez déroutants mais qui portent la marque du sélectionneur. "Ce qui m’a marqué avec lui, c’est la confiance qu’il donne aux joueurs, c’est ce qui m’a permis de performer en Bleus, se souvient le champion du monde. Honnêtement, je pense que j'étais vraiment en train de monter et d'évoluer quand j’ai débarqué. Il a reconnu le niveau que j’avais, il a appris à me connaître à travers des conversations. Et ça, pour moi, ça fait tout. J’étais complètement détendu et relâché quand j’allais en sélection et que je jouais." Chambrer, mettre en confiance mais tenir aussi et surtout ses hommes. Il ne suffit pas de les cajoler.
"Il y a une feuille de route claire, se souvient Manouvrier. Il n’y a aucune surprise. Il sait chambrer mais aussi remettre tout le monde à sa place. Il n’y a pas de passe-droit mais comme il est toujours juste dans ce qu’il dit, comme il ne surjoue rien, personne ne bronche. Il maîtrise parfaitement la politique du vestiaire." Deschamps n’a pas besoin de partir dans des explications interminables ou dans des colères noires. Il reste, la plupart du temps, stable. Deschamps ne crie jamais… ou presque.
"Je me souviens du 5-5 à Lyon (ndlr : 8 novembre 2009) et de l’explication dans les vestiaires qui a suivi. On mène 2-4 à la 80e et c’est la seule fois où je le vois s’énerver, continue Manouvrier. Il a parlé de faute professionnelle et, comme c’est quelqu’un de très mesuré habituellement, quand il a levé la voix, ça a calmé tout le monde. On prend ça en pleine poire. Comme ça n’arrive jamais, ça fait son effet." Deschamps peut perdre le contrôle quand l’équilibre de l’équipe n’a pas été respecté ou quand le maillot n’a pas été respecté. Le manque d’implication de ses hommes : voilà ce qui l’a mis hors de lui après une défaite au Brésil en 2013 ou face à la Colombie en mars 2018. Mais le technicien se laisse rarement déborder par ses émotions.
Ne pas croire, pour autant, qu’il n’est qu’un gestionnaire affectif et qu’il ne sait pas trancher, même quand ça fait mal. Presnel Kimpembe a vécu un épisode douloureux, méconnu, qui raconte l’intransigeance de Deschamps, celle que le grand public lui connaît moins. A l’automne 2022, le Parisien a les ischios qui sifflent. Mais Didier Deschamps choisit de l’incorporer dans la liste pour la Coupe du monde au Qatar. Quelques jours après la divulgation de la liste, le 13 novembre, soit la veille du rassemblement à Clairefontaine, Kimpembe remplace Sergio Ramos à la 75e minute et ne joue que 15 minutes face à Auxerre. Il n’a pas encore pris sa douche que Didier Deschamps l’appelle. "Pourquoi tu n’as pas joué ?, lui demande-t-il. Je vais t’envoyer le doc."
Le sélectionneur veut que Kimpembe passe une IRM. "Avec ces échanges, j'ai un petit peu eu le sentiment d’un manque de confiance, nous confie l’ancien roc des Bleus. Ils avaient besoin d'être rassurés de leur côté. Il y avait beaucoup d'enjeux, je peux comprendre. Mais la façon dont ça s'est passé… Je n'étais pas à l'aise avec la situation." "Je faisais le constat, amer, que quelque chose avait été abimée, cassée", écrit dans son autobiographie Kimpembe qui préfère annoncer dès le lendemain à son sélectionneur qu’il laisse sa place pour la Coupe du monde.
Deschamps ne rigole pas avec les Bleus. Ce fut le fil conducteur de sa carrière sélectionneur, son cap. Même son chouchou, Antoine Griezmann, l’a appris lors du dernier Euro où il fut en partie sacrifié et cloué sur le banc. Une expérience qui a précipité la retraite internationale du joueur le plus important du mandat de Deschamps. Mais manager, c’est aussi trancher.
Le 5 décembre 2026, dans les coursives du Kennedy Center de Washington, quelques instants avant le tirage au sort, alors qu’il est encore le sélectionneur du Maroc, Walid Regragui apostrophe Philippe Diallo, le président de la 3F : "Vous avez là un super coach. Vous vous en rendrez compte plus tard. Enfin, je n’espère pas, mais bon, vous avez le top."
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