Coupe du monde - Monstre de rapidité, énorme talent et gros tempérament : Nestory Irankunda, le nouveau prince d’Australie

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Nestory Irankunda, né dans un camp de réfugiés en Tanzanie, a fait ses débuts en professionnel à 15 ans, avec Adelaide. Depuis toujours, le potentiel de celui recruté par le Bayern à 18 ans est connu, mais sa forte personnalité a parfois fait parler. Premier buteur des Socceroos face à la Turquie, il espèrera rééditer l’exploit face aux Etats-Unis (vendredi 19 juin, 21 heures).

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  • Par Jérémy Docteur
"J’avais entendu parler de lui, mais c’était la première fois que je le voyais. Notre équipe U14 devait jouer contre la sienne (Adelaide Raiders). Ce jour-là, ce que j’ai vu m’a suffi pour comprendre qu’il avait quelque chose que tu ne trouves pas chez des joueurs ordinaires", se rappelle Airton Andrioli. Directeur technique de la Fédération de South Australia (2010-20), puis en charge du développement des jeunes d’Adelaide United et adjoint en équipe première (2020-25), il est désormais l’entraîneur du club.
"Il a mis un but 'à la Nestor', une frappe en lucarne de 30 mètres, il a presque arraché le filet. Et quelques minutes plus tard, déçu d’être remplacé, il a balancé son maillot au sol. On aurait pu se dire : 'Ce gamin est trop indiscipliné, ça va être compliqué'. Pour moi, c’était l’inverse, j’ai vu un joueur contrarié de sortir, qui voulait tout le temps être sur le terrain." On est alors en 2019 et cette rencontre résume le personnage : qualités physiques et techniques incroyables ; amour du jeu et gros tempérament.

Quitter le Bayern pour avoir du temps de jeu

En quelques années, tout est allé très vite. Après des débuts avec Adelaide en A-League en janvier 2022, inscrivant son premier but en pro à 15 ans et 355 jours, il débarque au Bayern à sa majorité en 2024 au sortir d’une saison à 8 buts et 6 passes décisives. En Bavière, il s’entraîne avec l’équipe pro, mais ne porte jamais la tunique munichoise. A la suite d’un prêt aux Grasshoppers Zurich, à la recherche de temps de jeu pour participer à la Coupe du monde, il choisit de partir pour Watford en 2025.
Mission réussie : un an plus tard, il est devenu le plus jeune buteur des Socceroos au Mondial face à la Turquie (2-0). "Je n’ai pas douté une seule seconde. Une fois qu’il a passé le défenseur, avec son explosivité, personne ne peut le rattraper", jure Brad Maloney, coach U17 de l’Australie de 2022 à 2025. Depuis le début de sa carrière, il s’est distingué par sa capacité à ne mettre (presque) que des buts spectaculaires, en témoigne ses deux coups francs en deux matchs de rang avec Watford.
Les parents de Nestory Irankunda ont fui la guerre civile au Burundi et il est né dans un camp de réfugiés en Tanzanie, à Kigoma. Sa famille s’installe à Perth quand il a trois mois, puis à Adelaide à sept ans. Le papa, fan du Bayern, a longtemps pratiqué le foot et l’enseigne à son fils et ses sept frères et sœurs. Airton Andrioli se rappelle ce fameux soir : "Je l’ai trouvé intelligent dans son jeu, avec un côté 'street' et une forme de malice." Il le prend sous son aile au sein du dispositif de la fédération. "Il était très timide, il se sentait un peu perdu." Quand le coach rejoint Adelaide United, il décide de l’emmener avec lui. "Je lui ai fait sauter des étapes pour l’intégrer directement chez les jeunes."
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Même s’il marquait un but décisif, il n’était pas satisfait
En parallèle de son énorme talent, sa personnalité va s’imposer comme un sujet majeur. "Dès le départ, je savais que la route serait chaotique. Beaucoup disaient qu’on perdait notre temps. Mais j’avais vu quelque chose en lui. Pour réussir au haut niveau, tu dois avoir des traits de caractères, comme la confiance et la conviction. Ça a été un parcours avec énormément de hauts et de bas, de moments difficiles. Dès 14-15 ans, j’ai fait en sorte qu’il assimile progressivement ce besoin de structure et de discipline."
Brad Maloney se souvient d’un "jeune homme très attachant" avec les U17 australiens. "Techniquement, sa puissance, sa vitesse… Il sortait du lot. Il faisait rire tout le monde, notamment pendant les repas ou les moments informels." Airton Andrioli sourit : "Parfois, il ne se rend pas compte que ses blagues ne sont pas drôles… C’est facile de s’entendre avec lui. Il va s’agacer quand un match ne se passe pas bien, sinon il est plutôt calme." Pour la Coupe d’Asie U17 en 2023, Brad Maloney lui confie un rôle de leader : "On voulait l’encourager à l’être avec les autres. D’assumer cette tâche de jouer avec liberté, mais aussi avec responsabilité. Tu pouvais vraiment compter sur lui."
A Adelaide, il passe avec les grands rapidement. "Il a fait son propre plan. Lors d’une de ses premières apparitions, il est entré et a mis un coup franc victorieux. Dès qu’il avait le ballon, l’excitation était palpable." Irankunda se fixe déjà des objectifs énormes, poursuit Airton Andrioli. "Même s’il marquait le but décisif, il n’était pas satisfait parce qu’il avait eu deux-trois autres occasions. Son niveau d’exigence était un peu déséquilibré. On lui disait : 'Ce qui compte, c’est ce que tu fais quand les choses sont contre toi'. Ça a été une période compliquée pour le garder les pieds sur terre. Il n’avait que 16-17 ans."
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Nestory Irankunda a ouvert le score face à la Turquie.

Crédit: Getty Images

Un peu espiègle, mais extrêmement passionné

Le coach d’Adelaide de 2020 à 2025, Carl Veart, le sort de temps à autre de l’équipe pour son indiscipline et son attitude, avouant publiquement qu’il devrait s’estimer "chanceux que [je] sois très tolérant". Là-encore, son parcours entre en résonance pour Airton Andrioli : "Ce n’était pas le gamin australien typique, passé par un système éducatif stable. Il avait besoin de gens capables de lui laisser du temps, mais aussi, au bon moment, de lui mettre un peu de pression." Brad Madeley confirme : "Il était parfois trop dur avec lui-même. Il mettait la barre tellement haut, un tel désir de réussite. Je pense qu’avec la maturité, il gère probablement mieux ces aspects."
Encore à ce jour, l’attaquant australien a la fâcheuse tendance de prendre beaucoup de cartons jaunes (12 cette saison). Il en a par exemple récolé un contre la Suisse en amical pour avoir envoyé le ballon sur Granit Xhaka qui était au sol. "C’est son caractère, ce côté un peu provocateur. Il doit trouver un équilibre, mais il ne doit pas perdre tout ça, il ne serait plus lui-même", martèle Airton Andrioli. En écho, il y a ses célébrations en salto ou en moonwalk à la Michael Jackson. A Watford, la nutritionniste Catalina Carabias l’a côtoyé tous les jours : "Tu ne peux pas lui demander d’entrer sur le terrain en restant calme, il aime trop le jeu. Peut-être qu’il doit mieux gérer ses émotions, mais sa passion est sa force. Juste lui rappeler ce qu’il a traversé et qu’il doit se faire confiance, ça l’aide. Quand il est dans un bon état d’esprit, qu’il peut s’amuser, il fait de la magie. »
Plus largement, cette dernière chapeaute toute la performance. Elle se souvient de discussions sur ses heures de coucher tardives. "Il se connecte en ligne avec ses amis et il y a le décalage horaire avec l’Australie. C’est normal, il a besoin de garder cet espace, mais l’idée c’est qu’il y ait des moments dans la semaine où il est attentif. 'Tel jour ou la veille d’un match, couche-toi tôt, laisse ton téléphone de côté.' Il est un peu espiègle. Il écoute, il te regarde, mais il ne montre pas trop d’enthousiasme. Deux jours plus tard, il va revenir te dire : 'Tu avais raison, j’ai mieux dormi.'"

Une aventure européenne formatrice

Irankunda porte toujours cette volonté d’être "la meilleure version de lui-même". Brad Madeley raconte : "Il ne veut décevoir personne. A Adelaide, après le coup de sifflet final, il ne quittait jamais le terrain tant que chaque fan n’avait pas eu son autographe ou sa photo." A l’inverse, il y a des risques que Catalina Carabias tente de palier. "Il a beaucoup de pression sur lui, il veut être à la hauteur. Il doit se rendre compte que sa récupération et son sommeil vont être impactés s’il va lire des choses négatives sur lui avant de dormir sur les réseaux sociaux." Autre exemple, après une défaite en Championship. "L’ambiance n’était pas bonne et il attendait son Uber. Je lui ai demandé s’il voulait que je l’accompagne pour éviter que les fans ne viennent le voir. 'Non, je vais rester ici jusqu’à ce que tout le monde parte, puis je sortirai.' Il est très conscient des attentes le concernant."
A 18 ans, après avoir fait le grand saut, il s’est retrouvé seul à l’autre bout du monde. "Quand tu arrives au Bayern, tu regardes autour de toi, tu réalises que tu n’es personne et que la route est longue", pointe Airton Andrioli. Chaperonné par Alphonso Davies, Jamal Musiala ou Harry Kane, Irankunda parlait de "déclic" au Sydney Morning Herald : "Au départ, je pensais que mon talent me permettrait d’aller où on m’attendait. La réalité m’a frappé." Il doit gérer le fait de ne pas avoir de temps de jeu en équipe première. "Ce qui le rend heureux, c’est de jouer. Il a décidé d’aller le chercher en Suisse. Il aurait pu le voir comme un pas en arrière, mais il l’a pris de la bonne façon. Toutes ces expériences l’ont énormément aidé à se construire." Brad Maloney note également cette maturité grandissante : "Dans les médias, je trouve qu’il s’exprime bien, il est très avenant. Il a parcouru énormément de chemin en si peu de temps."
Si tu sais l’appréhender, c’est un joueur extraordinaire
Juste avant le Mondial, il est venu passer une tête dans son ancien club. "J’ai senti qu’il était différent, il a grandi. Il montre des signes très positifs qu’il se développe en tant que personne. Je pense qu’il a fait taire pas mal de gens. Mais s’il y a une phase où il retombe dans ses mauvaises habitudes, il faudra l’accompagner", espère Airton Andrioli. Illustration cette saison contre Portsmouth, quand il a été remplacé à la 35e minute. Ou son rouge contre Swansea en janvier. "Sa réaction n’était pas très mature, mais il s’est immédiatement excusé, il s’est assis et a soutenu ses coéquipiers", répond Catalina Carabias.
Quand il est question de s’entourer de bonnes personnes, le nom du sélectionneur Tony Popovic revient naturellement. Irankunda le tient en haute estime : "Il fait tellement pour moi. Il m’a forcé à mériter ma place. Sans lui, je serais encore un joueur feignant." Ironie de l’histoire, après un deuxième jaune en novembre 2023, celui qui était coach de Melbourne Victory avait tenté de calmer le jeune attaquant à sa sortie. Airton Andrioli abonde : "Il faut quelqu’un pour le guider, qui comprend que parfois, il sera un peu en retard à une réunion, qu’il doit encore gérer des petites choses, devenir plus responsable. Mais si tu réussis à l’appréhender, tu as un joueur extraordinaire entre les mains."

Jusqu’où peut-il aller ?

Presque comme un grand enfant. "Il est très attentionné et dégage beaucoup de joie. Il respecte tout, ne se plaint jamais, il suffit de prendre le temps de lui expliquer. Il n’aime pas aller chez le kiné : 'Si je ne suis pas blessé, je ne viens pas.' Mais le reste, il est très coopératif. Il arrivera peut-être 30 secondes avant, mais il sera à l’heure. C’est comme un gamin qui repousse les limites, ce n’est pas fait méchamment", s’amuse Catalina Carabias.
Après une saison pleine en Championship (42 matchs, 4 buts, 5 passes décisives), la Coupe du monde l’envoie en pleine lumière. "On a eu quatre coachs la saison dernière, ça fait beaucoup à son âge. Tu dois à chaque fois prouver que tu mérites ta place. Le championnat est exigeant physiquement mais aussi mentalement, tu es toujours en déplacement. Il a très bien géré tout ça." Brad Maloney se montre optimiste pour son poulain : "Il pourrait un jour devenir le meilleur joueur que l’Australie n’ait jamais produit… "
Ne pas oublier qu’à seulement 20 ans, il a déjà eu beaucoup à gérer. Celui qui a découvert le nouveau prince d’Australie conclut : "S’il continue sur cette voie, qu’il trouve de la constance, il pourra aller très loin. Marquer en Coupe du monde, c’est énorme. Mais le vrai défi maintenant, c’est ce qui vient après."
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