Décès de Kevin Keegan, adoré et mal-aimé du football anglais

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Décédé lundi à 75 ans, Kevin Keegan a été célébré en Angleterre alors même que son image n'était pas à la hauteur de sa légende. Double Ballon d'Or, "King Kev" a payé son désintérêt pour le football moderne et pour tout ce qui s'y est greffé. Son transfert à Hambourg avait aussi participer à brouiller son image, comme l'explique notre chroniqueur Philippe Auclair.

Kevin Keegan

Crédit: Getty Images

Ne soyez pas dupes du torrent d'hommages qui a suivi l'annonce du décès de Kevin Keegan à l'âge de 75 ans. Certains sont marqués du sceau de la sincérité ; d'autres moins. Emporté par un cancer de l'estomac foudroyant - il avait été diagnostiqué il y a un peu plus de six mois seulement, - King Kev n'aura reçu de l'Angleterre les éloges que méritaient sa vie de joueur et d'entraîneur que trop tardivement.
J'écris "vie" plutôt que "carrière", ici, à dessein ; car peu de footballeurs de cette stature auront aussi peu calculé leur trajectoire dans un monde qui avait su l'écoeurer. Keegan se laissait porter par l'émotion, pas par l'ambition, hormis celle du plaisir de jouer et de faire jouer, et de faire partager ce plaisir au plus grand nombre. 
Car si le jeu le passionnait, tout ce qui se greffait autour lui paraissait inutile et artificiel. La preuve : il n'avait assisté qu'à deux matches dans les presque huit ans qui séparèrent sa retraite de joueur et son retour au football en qualité d'entraîneur de Newcastle, en février 1992. À d'autres, le monnayage incessant d'anecdotes ressassées de noces et banquets en séances de signatures. Il avait certes les moyens d'ignorer cette tentation ; mais il serait plus exact de dire qu'elle ne lui était jamais venue.
Aussi se fit-il oublier, et ne s'en soucia-t-il guère.
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Kevin Keegan

Crédit: Getty Images

Oublié, au sens littéral du terme

Voilà sans doute pourquoi, jusqu'à l'annonce de sa mort, le nom du seul double Ballon d'Or anglais n'apparaissait que rarement lorsqu'il était question des "grands" du football d'outre-Manche - en Angleterre, s'entend ; en Allemagne, sa place au Panthéon est acquise depuis longtemps. Le ton a changé aujourd'hui, maintenant qu'il n'est plus, et qu'il est trop tard pour faire amende honorable à autre chose qu'une ombre - une ombre digne du soleil qu'il fit briller dans le coeur et la tête de tant de supporteurs. Ce n'est qu'à Newcastle que le Geordie d'adoption (*) fut aimé et apprécié comme il le méritait, et certainement pas à Liverpool.
Il n'avait jamais cultivé les médias, et se souciait peu de leurs sollicitations. J'en sais quelque chose : il m'incombait autrefois de démarcher les anciens lauréats du Ballon d'Or pour qu'ils communiquent leur vote au scrutin annuel de France Football. Michael Owen faisait connaître ses choix dans les vingt-quatre heures. Denis Law et Bobby Charlton, tant que leur santé le permit, ne se faisaient pas prier plus que ça. Keegan ne répondit pas une seule fois aux messages que je lui envoyais sur un numéro de portable qu'il n'avait jamais changé, et dont je savais qu'il était valable, non pas par hostilité, mais parce que ce football-là ne l'intéressait pas.
Le journaliste Daniel Taylor, l'un des rares amis proches qu'il comptait dans la profession, me dit que "KK" se souciait si peu des trophées individuels qu'il ignorait où il avait rangé les modestes sphères dorées qu'on donnait alors au "footballeur européen de l'année". Dans son garage, peut-être. De toute façon, l'un des deux globes s'était détaché de son socle, et il ne lui était jamais venu à l'idée de le faire réparer. "Les statues, c'est pour les morts", avait-il dit.
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Espagne - Argentine, pire finale de l'histoire ?

Video credit: Eurosport

Tant de méprises

Il y eut tant de méprises autour de Keegan, le joueur comme le manager. La première, la plus lourde de conséquences en ce qui concerne la place qu'on lui a faite dans l'histoire du football anglais (et qu'on va peut-être enfin réviser), concerne son départ de Liverpool à la fin de la saison 1976-77, après qu'il avait contribué plus que quiconque à la conquête de leur premier doublé championnat d'Angleterre-Coupe d'Europe des clubs champions.
Keegan, dit-on, était un mercenaire qui avait signé pour le FC Deutschmark. Il est vrai que Hambourg multiplia son salaire anglais par six, comme le joueur lui-même le confirma au présentateur-vedette d'ITV Brian Moore. Il est aussi vrai que les dirigeants de Liverpool le payaient alors 22 000 livres par an (*) - pas par semaine, ou par mois, par an - et avaient refusé de l'augmenter lorsque leur employé leur avait fait remarquer qu'il méritait davantage après six saisons pendant lesquelles il avait marqué exactement 100 buts pour les Reds - et remporté avec eux une FA Cup, trois championnats d'Angleterre, une Coupe d'Europe des Clubs champions et deux Coupes de l'UEFA.
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Kevin Keegan sous le maillot de Hambourg

Crédit: Getty Images

Le petit-fils de mineur, qui avait lui-même quitté l'école à 15 ans pour travailler comme saute-ruisseau, connaissait la valeur d'un penny et entendait recevoir ce qu'il considérait son dû. Liverpool en profita, d'ailleurs, qui reçut 500 000 livres du club allemand, un record britannique à l'époque. Qu'importe. Keegan avait "trahi". L'argent reçu de Hambourg permit aux Reds d'acheter Kenny Dalglish au Celtic, et Liverpool entra alors dans la phase la plus faste de son histoire. Dans l'esprit des supporters, le "roi Kev" avait abdiqué.

Années de plomb en sélection

Pour ce qui est de l'Angleterre, il n'avait jamais régné. 63 capes en dix ans de service au sein des Three Lions (1972-82), c'est trois de moins que Harry Maguire et 28 de moins que Jordan Henderson. Il faisait pourtant partie d'une "génération dorée" de footballeurs anglais, encore qu'il ne serait venu à l'esprit de personne de l'appeller ainsi à l'époque : les champions du monde de 1966 trouvèrent le moyen de ne se qualifier pour aucun des Euros et Mondiaux disputés entre le Mondial de 1970 et l'Euro 1980 - alors que leurs clubs, Liverpool, Nottingham Forest, Aston Villa et même Ipswich Town (*) faisaient la loi en Europe. Comprenne qui pourra.
Les seuls tournois internationaux auquels participa la sélection dont il était devenu capitaine ne passa pas la phase de groupe de l'Euro 1980 et tomba lors du second tour de la Coupe du Monde de 1982, dont, blessé, il ne disputa que vingt-sept minutes: il fut le Ballon d'Or des années de plomb du football anglais.
Cette sélection ne lui apporta aussi que des désillusions lorsqu'il en devint le manager en février 1999, pour démissionner un an et demi plus tard, après que l'Allemagne s'était imposée 1-0 à Wembley en éliminatoires du Mondial de 2002, lors du dernier match disputé dans l'arène avant sa démolition. Là aussi, un échec, et des plus cuisants.
Et c'est là la seconde méprise. Il échoua avec l'Angleterre, comme pas mal d'autres avant et après lui, mais pas avec les clubs qui lui firent appel, qu'il s'agisse de Fulham (promotion en D2), de Manchester City (promotion en Premier League) et, bien sûr, de Newcastle, qu'il sauva de la descente en D3 en 1993, fit monter en Premier League la saison suivante pour aussitôt devenir le plus sérieux challenger du Manchester United d'Alex Ferguson, en jouant un football parfois enivrant qui fut pour beaucoup dans l'explosion de la popularité de la PL au niveau international.

Son explosion sur Sky Sports

Mais de quoi se souvient-on principalement hors de Newcastle ? D'une avance de douze points sur Man United début février, qui ne suffit pas à la conquête du titre de champion en 1995-96. D'une interview d'après-match sur Sky Sports le 29 avril de cette saison-là, pendant laquelle Keegan avait explosé: "j'adorerais ça si nous les battions ! J'adorerais ça !" Ce qu'on a oublié, c'est que cette fameuse tirade n'avait pas provoqué la désintégration de Newcastle, qui, après une fin d'hiver et un début de printemps cauchemardesques, était déjà à trois points du leader mancunien, pour lequel Eric Cantona soulevait montagne après montagne au fil des week-ends.
L'hypersensible avait craqué, c'est tout. Il n'avait pas jeté l'éponge ; il avait été lui-même, sincère, entier, comme toujours. Mais c'est ainsi que naquit l'image d'un entraîneur incapable de se maîtriser, naïf, voire incompétent, ce qu'il n'était pas. C'est pourquoi les belles paroles qu'on peut lire dans les journaux de ce début de semaine sont parfois dures à avaler quand on voit qui les prononce, et où. Tant pis. Acceptons-les quoi qu'elles vaillent, si cela signifie qu'on rende enfin justice à un authentique géant du football anglais.
(*) L'un des grands-parents de Keegan était originaire de Newcastle, mais lui-même était né et avait grandi à Doncaster, dans le comté du Yorkshire.
(*) Équivalent à 250 000 livres (293 000 euros) en 2026 en termes de pouvoir d'achat.
 
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