Dossier mercato 1986 | Épisode 2 | Luis Fernandez du PSG au Racing : le transfert incompris
Par Vincent Bregevin
Mis à jour 11/08/2026 à 14:58 GMT+2
Suite de notre dossier sur le fol été 1986 et son mercato enflammé. Dans ce deuxième volet, gros plan sur un transfert qui a secoué le championnat de France, celui de Luis Fernandez du PSG au Racing Club de Paris. Un départ chez le voisin assorti de l'un des plus gros salaires du championnat de France pour l'ancien capitaine du Paris Germain. Mais sa décision ne peut se résumer à l'argent.
Luis Fernandez, le transfert en forme de trahison.
Crédit: Quentin Guichard
"Les gens n'ont pas compris". Cette phrase, Luis Fernandez l'a répétée en boucle. Quasiment à chaque occasion de dépoussiérer un dossier qui ne finira jamais de le marquer : son transfert du Paris Saint-Germain au Racing Club de Paris, devenu Matra Racing en 1987. Un an plus tôt, à l'été 1986, son départ pour le club voisin avait choqué la France du football. Le mot est même trop faible pour les supporters du PSG. Ils l'ont vécu comme la pire des trahisons. Une décision impossible à comprendre. Ou trop facile à interpréter. L'argent ? Il y a de ça. Mais pas que ça.
- Mercato 1986 - Épisode 1 : Coup de folie sur le foot français et nouvelle ère
Fernandez et le Paris Saint-Germain, c'est tout un roman. Le gamin des Minguettes bossait à l'usine et s'était fait recaler par plusieurs clubs quand il avait rejoint le PSG en 1978. En signant un contrat de stagiaire. Sa chance. Fernandez a gravi les échelons à vitesse grand V : élément incontournable du club à partir de la saison 1980-81, international français à l'automne 1982 puis titulaire avec les Bleus champions d'Europe en 1984. En six ans, il a totalement changé de statut.
Alors, à l'été 84, Fernandez a demandé un nouveau contrat. Pour la première fois. "J'étais champion d'Europe en 1984 et je ne gagnais rien du tout, nous raconte l'ancien milieu de terrain, désormais consultant chez BeIN Sports. Moi, je n'avais pas d'agent à cette époque-là. Peut-être 1000 ou 2000 francs par mois (environ 150 ou 300 euros), je ne sais plus ce que je gagnais… Moi, je n'avais pas d'agent à cette époque-là." Ce n'était pas dans sa nature de défendre ses intérêts. Sa principale préoccupation, c'était de jouer. Et quand sa direction lui a refusé ce nouveau contrat parce que le PSG avait des difficultés financières, Fernandez ne s'est pas formalisé.
Il a patienté. Les mois ont passé et il n'a rien vu venir. Sans que cela n'impacte ses performances sur le terrain. Au contraire. Fernandez a continué son ascension jusqu'à cette saison 1985-86. Son apogée. Promu capitaine, il dispute 37 matches de ce qui était la première division à l'époque, inscrit 9 buts, et apporte une très nette contribution au premier titre de champion de France de l'histoire du PSG. Il est élu meilleur joueur du championnat. Il est l'idole du Parc, l'icône du club. Mais il arrive surtout au bout de son contrat. Les négociations avec sa direction n'avancent que timidement.
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Luis Fernandez était devenu le symbole du Paris Saint-Germain dans les années 80.
Crédit: Getty Images
Le Barça, ça avait du sens
Fernandez le vit mal. Il le laisse transparaître au début du mois de février. "Il y a des fois, je me suis senti lésé, lâchait-il dans France Football. J'ai souvent pensé que je méritais plus que ce qu'on me donnait. C'est la raison pour laquelle, lorsque tu es libre pour la première fois, tu ne dois pas te tromper. Tu dois savoir défendre tes intérêts sans faire de sentiment. Si (Bernard) Tapie, (Jean-Luc) Lagardère ou un autre s'intéresse à moi, je demanderai des garanties. Je ne penserai pas à prendre seulement beaucoup d'argent."
Car cette période marque un basculement dans l'ère du foot-business. Les présidents veulent collectionner les stars, les salaires explosent et les clubs s'arrachent Fernandez. Début avril, le PSG n'a pas encore perdu espoir de le conserver. "J'ai revu Luis samedi, je l'avais trouvé éloigné ces derniers temps, là, je l'ai trouvé plus attentif, déclare Francis Borelli, le président du club, dans France Football. Je procède avec lui comme avec Rocheteau et Susic, je ne veux bousculer personne. Je sens que pour son bien et pour le nôtre, il serait bon qu'il reste avec nous. Et lui, sans doute, le ressent-il ainsi."
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Luis Fernandez sous le maillot du Matra Racing.
Crédit: Getty Images
Le PSG tente son va-tout et adresse une dernière offre, avec un bel effort financier grâce à une enveloppe allouée par la Mairie de Paris. Fernandez a réfléchi. Mais au fond, il était déjà parti. Les propositions étaient déjà sur la table depuis longtemps. Il y avait celles de Bordeaux, Marseille, l'Atlético et l'AC Milan. Et celle du FC Barcelone. Un club auquel il a toujours voué une immense admiration. Celui de son idole, Johan Cruyff. Deux mois plus tôt, il avait donné le même prénom à son premier fils. S'il rejoignait le Barça à ce moment-là, tout le monde aurait compris.
Mais il a fait le choix du Racing. L'annonce de son transfert est tombée le 13 avril 1986. Et les rumeurs les plus folles ont commencé à circuler avec un salaire en millions étalé dans la presse. Ce n'était pas à ce point-là. Mais Fernandez y a quand même largement trouvé son compte. France Football, dans son édition du 22 avril 1986, estimait ses émoluments à 660 000 francs (100 600 euros) par mois, ce qui faisait de lui l'un des joueurs les mieux payés du championnat de France. Une somme sur laquelle le PSG ne pouvait s'aligner.
Marseille proposait carrément le double
Il était évidemment question d'argent dans le transfert de Fernandez au Racing. Mais ce n'est pas la seule explication. A priori, la proposition de Jean-Luc Lagardère n'était d'ailleurs pas la plus intéressante sur le plan financier pour le joueur alors âgé de 27 ans. "Bordeaux et Barcelone étaient au-dessus du Racing, assurait-il dans l'édition de France Football du 15 avril 1986. Et Marseille proposait carrément le double. Je n'en ai pas fait une question d'argent."
Si Fernandez a fini chez le voisin du PSG, c'est aussi pour d'autres raisons. Il n'était pas insensible à la popularité du Racing. Il avait aussi une certaine fascination pour le personnage de Jean-Luc Lagardère. Il était également excité par le défi proposé, rejoindre une constellation de stars dont Maxim Bossis et Ruben Umpierrez faisaient déjà partie, et qui allait enregistrer le même été les arrivées de Pierre Littbarski, Thierry Tusseau, Pascal Olmeta, Ruben Paz et le magicien Enzo Francescoli. Et il retrouvait son grand copain, Alim Ben Mabrouk.
Mais, surtout, Fernandez voulait rester à Paris. Sa ville. Cette capitale où il s'est construit, lui que rien ne prédestinait à devenir quelqu'un quand il avait débarqué dans un quartier de la banlieue lyonnaise, à 9 ans, en provenance de son Espagne natale. Il n'avait aucune envie de la quitter. Sa femme non plus. Encore moins avec un enfant en bas-âge. Ce choix, il l'a fait pour sa famille, au-delà de sa volonté de la mettre à l'abri du besoin. "Je ne voulais pas quitter Paris, nous répète-t-il. Je voulais rester à Paris et Jean-Luc Lagardère a réussi à me convaincre. Voilà, c'est tout."
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Luis Fernandez et Jean-Luc Lagardère. Après l'épisode Matra, les deux hommes étaient restés proches.
Crédit: Imago
Le ressenti reste palpable. Comme une cicatrice qui ne s'est jamais totalement refermée. Le transfert de Fernandez, c'était aussi un transfert sur blessure. Une blessure au cœur. Le PSG a toujours été l'amour de sa vie. L'homme aux 60 sélections en équipe de France n'a jamais cessé de clamer qu'il devait tout à ce club. Mais il lui a aussi tout donné en retour. Fernandez a pu se sentir négligé. Il n'a jamais voulu faire porter la responsabilité de son départ au PSG. Elle ne peut pourtant pas être occultée.
Tout a été dit sur son passage du PSG au Racing. Que Fernandez était parti pour l'argent, et c'est loin d'être faux. Qu'il avait trahi les siens pour gonfler son compte en banque, et ce n'est pas totalement vrai. Il y avait des éléments pragmatiques pour nourrir sa décision. Et d'autres qui ne l'étaient pas du tout. Un bruit assourdissant et beaucoup de non-dits. Comme toutes les histoires d'amour, dans ce qu'elles ont de passionnel et d'irrationnel. Tant de choses qui ne s'expliquent pas pour aboutir à ce transfert incompris.
- À suivre | Épisode 3 - Argentine, capitale Nantes
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