Entre kidnapping, agression au couteau et menaces de morts, voilà l’autre réalité dans laquelle est plongé le football.
Mis à jour 23/02/2025 à 23:54 GMT+1
Ces derniers temps, la violence augmente sur les terrains de football amateur. Une violence causée par des spectateurs, des parents, mais aussi des éducateurs. Les causes sont multiples et le mal est profond. Plongée dans les coulisses d'un loisir qui le devient de moins en moins.
Deux supporters en pleine bagarre au stade (image créative Getty)
Crédit: Getty Images
"Arbitre de merde", "Ils t’ont payé combien pour nous voler ?", "c’est quoi ces joueurs de merde", quelle bande d’enc***". Dimanche, dans les tribunes de Delaune, un papa entouré de ses enfants vocifère alors que Reims perd pied face à Angers (0-1). Des insultes "habituelles" chaque week-end dans les stades de Ligue 1, mais aussi autour des stades municipaux.
Insultes, crachats, jets de cailloux, bagarres, agressions au couteau, les violences dans le football amateur augmentent et se font de plus en plus présente. Projet Mbappé, rivalités territoriales, craquage mental, perte de l’esprit sportif : zoom sur ce qui est devenu l’un des fléaux de notre société.
On voit que la violence commence dès le foot animation
Le vendredi 24 janvier dernier, alors qu’il venait de quitter son entraînement, Elias, 14 ans, s’est retrouvé au mauvais endroit au mauvais moment. L’adolescent a été mortellement agressé dans la rue, devant le stade Jules-Noël à Paris. Le motif ? Les deux agresseurs âgés de 16 et 17 ans voulaient lui voler son téléphone. "Devant son refus, un violent coup de couteau a été asséné à l’épaule", expliquait le parquet de Paris.
"Des cas de rackets il y en a partout dans Paris, ceux qui finissent par la mort il y en a moins. Vers la sortie de métro, il y a malheureusement de l’insécurité par moment dans ce quartier, rapporte Benoit Ledet, directeur technique du CA Paris 14, club qui partage ses infrastructures avec le club d’Elias (Jeunesse Sportive et Culturelle Pitray Olier). C’était juste un enfant qui était au mauvais endroit au mauvais moment", poursuit-il. Une agression hors football, mais qui a tout de même poussé la Fédération française de football à demander une minute de silence en sa mémoire. Un drame qui témoigne aussi de la montée de la violence dans la société mais aussi sur le terrain.
"Il y a toujours eu des rivalités sur le terrain, des petits coups, mais ça restait sur le terrain avant, se souvient Benoit Ledet. Dans les journaux de la Ligue et du district, on voit que la violence commence dès le foot animation. Avant, c’étaient des faits divers, mais ça commence à se généraliser", continue-t-il.
Dimanche 9 février 2025, lors d’un match de championnat U20 R2 entre le Dammarie Les Lys FC et le CS Meaux Academy (deux communes distantes de 50 km), un incident grave a eu lieu. Selon le récit d'une source policière que rapporte L’Équipe, des jeunes de Dammarie-les-Lys sont entrés dans les vestiaires de l'équipe de Meaux en étant armés de barres de fer, de battes de baseball et de bombes lacrymogènes, alors que les Meldois étaient présents. Des chaussures et des téléphones portables ont été volés. La source du quotidien sportif a expliqué que c'est dans ce contexte que le gardien de but du CS Meaux Academy a assené un coup de couteau au niveau des côtes d'un des agresseurs présumés.
"Les affrontements sportifs ont toujours eu une fonction cathartique, ça permet dans un cadre règlementé de pouvoir s’affronter en suivant des règles sous des formes d’autorité comme l’arbitre, les dirigeants etc, permettant d’éviter des dérives. Sauf qu’aujourd’hui le sport n’a plus sa fonction cathartique. Le rapport à l’adulte, aux bénévoles, a changé", dévoile Vincent Charlot, enseignant chercheur à l’Université de Toulouse et sociologue du Sport.
"Un match de foot est devenu un prétexte pour régler un conflit par la violence, la violence est prévue en amont", exprime Rachid Ait Elhaj, entraineur des U18 féminines à l’AS Fourqueux Football (Yvelines). Preuve que la violence fait tache d'huile, elle s'est invitée dans le football féminin avec des joueuses de Paris Atletico récemment agressées ainsi que le coach d’Athis-Mons.
Un climat hostile de tout instant
De quoi vous dégoûter du foot. Lassé, Thomas Chardon a ainsi quitté le 29 janvier dernier son poste de président du FC Poissy dans les Yvelines. Les raisons évoquées par ce dernier sont saisissantes : victime d'intimidations et de menaces de mort, dont certaines en présence de la maire de la ville, vol de chèques non sanctionné et manque de sécurité. Face à ce panorama, il a préféré jeter l'éponge.
Il faut dire que tout l'écosystème est touché par cette montée de la violence. En première ligne, désormais, les parents. Malheureusement. Ainsi, le 15 décembre 2023, l'entraîneur de l’équipe U12 du club de Villejuif a été menacé par le père d’un de ces joueurs. Le papa était armé d’un couteau. La victime a porté plainte contre son agresseur. Il avait également dévoilé s’être fait agresser par la mère d’un autre joueur dix minutes plus tôt, car son fils ne jouait pas au poste qu’elle voulait.
Une triste illustration d'une tendance qui se renforce. "Des parents vont insulter des enfants pour les déconcentrer lors de séance de tirs au but en tournoi, vont incendier un coach pour avoir mis un enfant en équipe B. On peut communiquer comme on veut, un parent ne peut pas changer, il est déjà construit", dévoile Fabien Lefèvre, manager général de l'AGBCM et directeur du pôle prévention chez Colosse aux pieds d'argile.
"Les parents fantasment la réussite économique à travers la réussite d’un enfant et ont le sentiment qu’un éducateur peut freiner cela", rétorque Vincent Charlot. Nos différents intervenants nous ont aussi confiés avoir vu des éducateurs en venir aux mains sur les plateaux U9. De quoi renforcer le débat autour de la pertinence d'introduire aussi tôt et aussi souvent les compétitions avant le U13.
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Éducateurs, détonateur et victimes
À la fois victime et parfois coupable, les éducateurs sont aussi en première ligne. "Il y a eu le cas d’un kidnapping et séquestration d’un membre d’un club qui observait un entraînement du club rival caché derrière les buissons dans un département voisin", affirme Fabien Lefèvre.
Dans ces conditions, difficile d'encadrer ou de faire appliquer le règlement. "Les bénévoles encadrants jettent eux-mêmes l’éponge parfois. D’autres ne sont pas forcément irréprochables et se servent de l’affrontement sportif entre deux équipes comme exutoire", explique notre sociologue. Les clubs se retrouvent donc à recruter des gens moins formés, par nécessité. "J’ai déjà vu des éducateurs insulter des gamins parce qu’ils ne jouaient pas bien, je trouve ça grave. C’est eux qui doivent montrer l’exemple", dévoile Zoubir Ezzeyadi, arbitre en catégorie jeune, seniors et vétérans.
Des insultes à la violence physique, il n'y a qu'un pas que les clubs ne sont plus en mesure d'endiguer. Tout le paradoxe est là : tiraillés par la peur des sanctions et débordés par une violence qu'ils ne peuvent canaliser, les clubs se sentent souvent abandonnés.
J’ai été démuni en tant que dirigeant de club
"En tant que club, on peut mettre de la sécurité avec un délégué sur les rencontres mais même avec une personne qui fait la sécurité s'il y’a une bande de 10 jeunes armés et cagoulés qui arrivent, tu ne peux rien faire, insiste le directeur technique du CA Paris. Dans ces cas-là, on en arrive presque à se dire qu'il faut jouer ces matchs avec la police autour, ce n’est pas viable. C’est aux préfets et aux mairies d’agir".
"J’ai été démuni en tant que dirigeant de club, confirme Fabien Lefèvre. Quand nous avons eu des problématiques avec un parent du club, nous ne savions pas comment nous protéger. Les clubs ne sont pas assez formés et informés sur la gestion de ces cas".
Dès, lors c'est le serpent qui se mord la queue : à qui la faute ? Un peu tout le monde, sans doute. Mais, dans l'affaire, le rôle des parents, et donc des enfants, est sans doute le plus capital si les choses devaient changer. Il faudrait déjà sensibiliser les jeunes et leurs parents sur le taux de réussite dans le football professionnel pour qu’ils prennent conscience de la difficulté", estime le manager général de l’AGBCM Football.
Et l'État, dans tout ça ? "Parfois, on se demande pourquoi ça ne va pas jusqu’au volet judiciaire ? Est-ce que le mec qui a sorti le couteau, il va pouvoir se retrouver dans un stade derrière une main courante un jour ?", poursuit notre homme du Loiret.
"La judiciarisation du sport existe de plus en plus. On est responsable pénalement quand on agresse quelqu’un sur un terrain. Il faut peut-être que les sanctions soient efficaces, évidentes, plus médiatisées qu’on sache ce qu’on encourt", conclut Vincent Charlot.
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Des pistes mais pas vraiment de réponse
Au niveau des instances nationales, on essaie malgré tout de prendre le sujet à bras le corps. "Le district (des Yvelines) est très pointilleux sur la violence envers les arbitres, on est très soutenu, témoigne notre arbitre. À la fin de chaque match on doit remplir un mini questionnaire pour dire si on a eu peur pour notre intégrité physique, si on a entendu des insultes, vu des comportements inappropriés et dire si ça venait d’un joueur, d’un membre du staff, etc".
Philippe Diallo a proposé de munir les arbitres de caméras pour lutter contre les violences dans les matches en amateurs mi-février. Une fausse bonne idée selon notre interlocuteur : "Il y a déjà des clubs qui filment leurs matchs, je ne pense pas que ce soit dissuasifs. Ça peut même être sujet à polémique. Pourquoi mettre autant d’argent sur ça ? Je suis arbitre, pas policier. Quand un arbitre témoigne ça fait preuve de foi, je ne vois pas pourquoi il faudrait des images."
La conclusion revient à Rachid Ait Elhaj, éducateur à Fourqueux : "Chacun à un rôle à jouer. Les coachs doivent protéger leurs joueurs. Les parents doivent éduquer leurs enfants et les avertir. Les présidents doivent réfléchir avec les instances à des dispositifs pour permettre plus de sécurité". Vaste chantier…
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