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Chapitre 3 : France - Italie, récit d’un sommet d’émotion

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La symphonie bleue : chapitre 3

Crédit: Eurosport

ParMartin Mosnier
30/06/2020 à 22:30 | Mis à jour 02/07/2020 à 06:10
@MM_eurosportfr

Le 2 juillet 2000, l'équipe de France remportait l'Euro, au terme d'une finale d'exception et d'un tournoi abouti comme peu d'autres dans l'histoire. Deux ans après le triomphe du 12 juillet 1998, les Bleus sont allés encore plus haut et ont marqué leur ère, au-delà de leur palmarès. Voici le chapitre 3 consacré à une finale pas comme les autres et le dénouement du siècle.

  • Chapitre 1 : Naissance d'une machine de guerre (1998-2000)
  • Chapitre 2 : 2000, le vrai chef-d'œuvre de Zidane

Plus qu'un titre, plus que la consécration d'une génération, plus qu'un accomplissement inédit, la finale de l'Euro 2000, c'est d'abord une émotion. Intense et incontrôlable. Les Bleus ont gagné des Coupes du monde, un autre Championnat d'Europe, ils ont renversé des situations bien mal engagées, roulé sur des équipes constellées d'étoiles mais aucune de leur victoire n'a atteint l'intensité dramatique de ce 2 juillet sous le ciel orangé de Rotterdam.

Euro 2000

La meilleure équipe de France de l'histoire

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Cette finale offre le miroir inversé de Séville 82 ou de Kostadinov 93. Cette fois, les Bleus sont de l'autre côté. Celui des vainqueurs inespérés. Parce que tout semblait ficelé face à ces roublards d'Italiens déjà bras dessus, bras dessous, prêts à bondir sur la pelouse pour savourer leur premier titre international depuis 18 ans.

La France a renversé l'ordre établi au bout du temps additionnel avant de porter le coup fatal dans la prolongation. Retour sur une nuit à perdre la raison. Retour sur une nuit comme on en vit peu dans une vie. Ce dimanche-là, l'Italie a un compte à régler avec les Bleus. Deux ans plus tôt, pour quelques centimètres sur un tir au but de Luigi Di Biagio, la bande à Cesare Maldini tombait après un combat intense qui aurait pu basculer de l'autre côté et laissait le champ libre au sacre mondial des Français.

L'équipe de France célébrant sa victoire à l'Euro 2000

Crédit: AFP

Le destin a choisi l'Italie…

Alessandro Nesta, Fabio Cannavaro, Fernando Totti, Paolo Maldini et Alessandro Del Piero veulent leur revanche face à une équipe qu'ils connaissent par cœur. La Serie A a créé le monstre français. Lilian Thuram, Didier Deschamps, Zinedine Zidane, Laurent Blanc, Marcel Desailly, Patrick Vieira, Youri Djorkaeff, Thierry Henry : trois quarts de l'équipe-type a déjà défendu les couleurs d'un club italien. Desailly, Thuram, Deschamps, Zidane : la colonne vertébrale des Bleus a même été façonnée par l'école transalpine. Cette finale, c'est une réunion de famille avec juste ce qu'il faut de rancœur et de jalousie.

Les forfaits de Buffon et Vieiri, l'absence de l'icône Baggio, un Del Piero diminué, des qualifications inquiétantes : l'Italie n'a pas une mine bien reluisante avant l'Euro. Turquie, Suisse, Belgique, Roumanie : avant le dernier carré, elle s'en sort plutôt bien avec un tableau ouvert. La demie face aux Pays-Bas est irréelle. Une expulsion de Zambrotta à la 30e minute, deux penalties ratés par les Bataves en 90 minutes et une qualification aux tirs au but : l'Italie est miraculée. "Quand tu gagnes un tel match… La première pensée, c'est que le destin a choisi l'Italie pour gagner l'Euro, se rappelle Paolo Condo, envoyé spécial pour la Gazzetta dello Sport cet été-là. Je me souviens donc qu'il y avait une grande confiance quant à nos chances de le faire. Et aussi car deux ans avant, l'Italie avait embêté la France comme personne."

Putain, il n'y a pas d'issue

Ce 2 juillet, rebelote. L'Italie embête la France comme personne. Les Bleus, brillants depuis le début de la compétition malgré des qualifications arrachées avec les dents, déjouent. Les Italiens ont renforcé leur présence dans l'entrejeu pour étouffer Zidane et ça marche. Sans son cerveau, la France manque d'idée durant une heure et demie.

Personne ne défend comme l'Italie et, comme en 1998, les Bleus sont pris au piège. L'équation est difficile à 0-0, elle devient insoluble après l'ouverture du score de Delvecchio (55e). Vue du banc de touche, cette finale ne peut pas échapper à l'Italie : "J'ai une impression de sérénité et de domination sans faille des Italiens, se souvient Emmanuel Petit, remplaçant diminué par des crises de paludisme. Quand ils mènent au score, tu te dis qu'ils vont plier bagage et que tu ne les reverras plus."

Pourtant, la France a déjà connu des situations plus qu'inconfortables lors de cet Euro. Il a déjà fallu courir après le score face au Portugal. Mais l'Italie, c'est autre chose. Bouger la Squadra en règle générale, c'est déjà une entreprise périlleuse. En finale, la mission est quasiment impossible, seuls les Brésiliens y sont alors parvenus. Mais lorsqu'elle mène au score et qu'elle présente la meilleure défense du monde et peut-être la meilleure de son histoire autour du légendaire trio Cannavaro - Nesta - Maldini, renverser la situation ne tient plus de l'exploit mais du miracle. "Face au Portugal, alors qu’on est mené, que c’est un match super serré, on avait le sentiment de pouvoir inverser le truc, se souvient vingt ans après Bixente Lizarazu. Alors que les Italiens, ils ont fermé le match, ils ont marqué en contre. Tu te dis ‘putain, il n'y a pas d’issue’."

La baguette magique de Roger

Non seulement les champions du monde tournent en rond mais le K.O. est proche. Deux caviars de Totti, deux énormes occasions pour Del Piero : sur la première, le cadre se dérobe (59e) et, sur la seconde, le pied de Barthez maintient les Bleus en vie (84e). Asphyxiés, les champions du monde sont au bord du gouffre. Si souverains jusqu'ici, si sûrs de leur force depuis leur titre mondial, ils redeviennent fébriles face à ceux qui les connaissent le mieux. Le faux cousin est un vrai poison.

"Quand tu gagnes, tu as la confiance du vainqueur, témoigne encore Liza. Au Bayern ou en Bleu, quand tu rentres sur le terrain, tu ne te poses jamais la question de perdre. On savait qu’on avait les armes pour gagner et on n'avait aucun doute. On ne manque pas d’humilité face à l’Italie. Ils jouent bien et nous n’avions pas de plan B. On n’avait pas suffisamment analysé spécifiquement ce match." Les options s'amenuisent alors que le chrono défile. Désormais, seul un miracle peut sauver la bande à Zizou. Hormis Didier Deschamps qui hurle pour remonter les troupes au milieu de terrain, les champions du monde semblent touchés, presque résignés.

Roger Lemerre, préparateur devenu sélectionneur, porté en triomphe après l'Euro 2000.

Crédit: Getty Images

Le sort de cette finale ne bascule pas sur le terrain mais sur le banc de touche. Dans la tête de Roger Lemerre. Sylvain Wiltord et David Trezeguet ont déjà remplacé Christophe Dugarry et Youri Djorkaeff. Mais le rapport de force n'a pas bougé d'un pouce. Il en faut plus pour faire valser la vénérable Squadra. "Il a fallu que Roger sorte sa baguette magique, c'est lui qui fait basculer la finale, témoigne aujourd'hui son adjoint d'alors, René Girard. Il décide de sortir un défenseur, Liza, pour un attaquant, Robert (ndlr : Pires). Ce changement était franchement osé mais il fallait un élément perturbateur pour sortir les Italiens de leur certitude." Les Bleus joueront les sept dernières minutes en 3-2-2-3.

Le trophée aux couleurs de l'Italie

Une densité offensive qui sème enfin la pagaille dans l'arrière-garde italienne. Mais il ne reste que quatre minutes de temps additionnel. L'issue est cadenassée. Passe à dix des Italiens sur le terrain, Fratelli d'Italia dans les tribunes, staff et remplaçants debout sur la touche : dans le camp adverse, on est prêts à célébrer le titre. Gigi Riva, manager de la Squadra Azzurra, s'empare du trophée. Il lui accroche les liserés vert, blanc et rouge. Tout est prêt pour sa remise. Il reste 61 secondes à jouer quand Fabien Barthez envoie un long ballon dans le camp adverse. David Trezeguet dévie, Fabio Cannavaro est trop court. Sylvain Wiltord, très excentré, tente tout de même sa chance. Le ballon passe entre les jambes de Nesta, fuit les gants de Toldo : 1-1 et séisme à Rotterdam.

Riva éclate en sanglots dans les coursives du stade, Thierry Henry ne célèbre pas le but mais demande à tout le banc italien de se rasseoir et Barthez envoie un bras d'honneur aux supporters transalpins. Pour l'Italie, le monde s'écroule. "A partir du moment où l’on a égalisé, je me suis dit ‘c’est bon’", se souvient Lizarazu. "Oui, bien sûr, on sait que c'est fini, lui répond Petit. Parce qu'on a piégé les Italiens là où ils étaient les plus forts. Les mecs se disaient qu'ils étaient maudits face à la France. Il y a eu des regards hagards des Italiens qui se demandaient ce qui leur était arrivé."

"On avait tout simplement compris qu'on avait perdu, racontera bien plus tard Marco Delvecchio dans les colonnes de So Foot. N'oublions pas qu'on restait sur une demi-finale dantesque contre les Pays-Bas, à 10 pendant 100 minutes, avec prolongation et tirs au but. Une fois que Wiltord a égalisé, on n'avait plus rien dans les jambes et on attendait le coup de grâce d'un moment à l'autre..."

Coup de génie, coup de poker ou coup de chance ?

La messe est dite. Pourtant, sur le banc français règne un léger vent de panique. Pas d'effusion de joie après l'égalisation mais un sacré jus de crâne. "On se dit qu'on va faire la prolongation à trois derrière et ça fiche quelques sueurs froides. Mais on n'a rien sans rien", argumente Girard. Lemerre ne regrettera pas son audace. Trezeguet et Wiltord, les nouveaux entrants ont permis aux Bleus de jouer la prolongation. Et ce sont encore des hommes sortis du banc qui la feront basculer. Coup de génie, coup de poker ou coup de chance ? "C'est Roger qui fait basculer la finale parce qu'il l'a voulu ainsi et que c'était réfléchi", le défend son ancien adjoint.

Wiltord contre l'Italie en 2000

Crédit: Getty Images

Pires raconte : "Avant le début de la prolongation, Marcel arrive discrètement derrière moi et me glisse : 'Maintenant, on va voir de quoi tu es capable'. Et il s'en va, narre-t-il sur le site de la FFF. Je me demande ce qu'il me veut. Surtout à ce moment-là… J'ai déjà la pression, on est en finale. OK, ben on va voir de quoi je suis capable…" En l'occurrence, Desailly fait bien de titiller l'orgueil de Pires qui, à la 103e minute, déborde au lieu de s'appuyer sur le patron, Zidane.

Revoilà le "supersub" des Bleus replongé dans son passé d'ailier à Metz. Crochet intérieur, crochet extérieur : Cannavaro est planté sur place. Centre en retrait, le ballon passe entre les jambes de Nesta, décidément, et David Trezeguet conclut la symphonie. Reprise en extension, missile dans la lucarne. Le but en or n'a jamais aussi bien porté son nom. La France est championne d'Europe. Les Bleus sont une bande de gamins qui courent tous derrière leur buteur. Le bonheur et le soulagement sont à la hauteur de la frousse qui les a habités durant 93 minutes.

Le héros est un fantôme

Le héros s'appelle donc Trezeguet. Lui qui a traversé l'Euro comme un fantôme après avoir inscrit un but capital en qualification contre l'Islande. Lui qui a dû se contenter du match des coiffeurs face aux Néerlandais et de onze minutes en demi-finale contre le Portugal. Relégué derrière le duo Henry-Anelka, Trezeguet a rongé son frein pendant trois semaines. Cinq jours après s'être engagé avec la Juventus Turin, il enterre l'Italie. Sacré destin. Mais c'est celui de ce collectif si riche, si profond.

David Trezeguet celebrates after scoring the golden goal

Crédit: Getty Images

"Toute cette génération qui a commencé en 96, qui a gagné en 98, était toujours en ascension. 2000, c'est le sommet, explique Petit. Cette finale, ce retournement de situation, on le doit à ces six années qui ont permis de dégager une équipe incroyable basée sur des valeurs et des fondamentaux. La victoire face à l'Italie, c'est celle de l'abnégation, du refus d'accepter la réalité parce qu'on voulait toujours avoir le contrôle de notre avenir." Cette fois, il a pourtant bien failli leur échapper.

Refaire le monde après avoir conquis l'Europe

Alors, pas question de bâcler les festivités. Parce qu'ils sont passés tout près du gouffre, ils veulent rester le plus longtemps possible sur leur nuage. La scène est peu commune. Après la remise du trophée, les légendes vivantes s'assoient comme des gosses au milieu de la pelouse. Les yeux grands ouverts, ils profitent simplement du moment. Refont le monde après avoir conquis l'Europe. "On a discuté pendant un moment, un très joli moment pour nous, raconte Lizarazu. On a pu savourer, ce qu’on n’avait pas fait après la Coupe du monde, on avait été dépassés par les événements. On a pu se poser, savourer l’instant, être entre nous et sortir de l’effervescence. C’était comme une veillée."

Les Bleus refont le monde après avoir conquis l'Europe

Crédit: Getty Images

Ils ne le savent pas encore, mais cette génération vient d'atteindre son sommet. Elle n'ira jamais plus haut. Didier Deschamps et Laurent Blanc quitteront bientôt la scène. La suite, jusqu'en 2006, un ultime sursaut pour quelques chanceux… et la revanche de l'Italie, ressemblera même à un long calvaire. Et il faudra patienter longtemps, très longtemps pour revivre autant de frissons dans une même soirée. A vrai dire, on attend toujours. Depuis, à Francfort, Saint-Denis, Marseille, Kazan ou Moscou, les Bleus ont accompli ce qu'on pensait impensable, envoyé des missiles dans les lucarnes ou mis le monde à leur pied. Mais rien ne surpasse l'émotion ce 2 juillet 2000 sous le ciel orangé de Rotterdam.

Chapitre 4, jeudi : le triomphe des Bleus, vu d'Italie

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