Cet Euro aura, on peut l'espérer, tordu le cou à bien des stéréotypes. L'Allemagne fut loin de ressembler à la machine à gagner, modèle d'organisation et d'efficacité, à qui sa réputation donnait un but d'avance au sortir des vestiaires. La France a quitté le tournoi non pas parce qu'elle avait été trop Deschamps, mais parce qu'elle ne l'avais pas été assez, incapable - psychologiquement ou autrement - d'étouffer son match contre les Suisses alors qu'elle avait un pied et quatre orteils en quarts de finale. L'Italie nous a conquis par son élan et son imagination. L'Espagne de Luis Enrique n'est ni la Furia Roja d'antan, ni la maîtresse du juego de posicion qu'elle fut avec Del Bosque, mais un hybride des deux.
L'Angleterre... L'Angleterre nous a surpris plus que toute autre nation. D'ordinaire, plus elle avance dans un tournoi, plus elle hésite et tâtonne, plus la peur la tétanise, plus elle semble incapable d'exploiter les qualités qu'on lui connait sans s'en découvrir d'autres. Là, c'est tout l'inverse. De match en match, elle a monté en puissance, sans jamais donner l'impression d'être en sur-régime. Elle a gagné en fluidité, en intensité aussi, contre l'Allemagne, puis contre l'Ukraine, que son pressing asphyxia d'entrée de jeu. L'adversaire n'était pas exceptionnel, certes, mais la performance le fut.
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L'une des caractéristiques et l'un des fondements de sa progression, à tous les sens du terme, a été son adaptabilité et sa capacité d'adopter de multiples visages, tant sur le plan de son organisation tactique que sur celui de la composition des équipes à qui Southgate a fait confiance pour exécuter ses plans. A ce jour, en cinq rencontres, le sélectionneur a titularisé dix-sept joueurs différents, quatre autres (Calvert-Lewin, Bellignham, Rashford et Henderson) s'étant aussi levés du banc en cours de rencontre.
Autrement dit, le nombre de joueurs anglais qui n'ont pas encore eu de temps de jeu dans cet Euro se compte très exactement sur les doigts d'une main. Mieux : cette rotation, qui n'aura pas contribué à l'état de fraîcheur remarquable de la sélection anglaise au sortir d'une saison éreintante, n'a pas eu d'impact sur la qualité des prestations du onze choisi - à moins qu'on parle de la positivité de cet impact sur l'ambiance au sein du camp anglais, dont l'harmonie doit faire quelques jaloux.

Les Three Lions, plus souples que jamais

Tactiquement, l'Angleterre a aussi su changer de peau au fil des matches, abandonnant son 4-2-3-1 habituel pour adopter un 3-4-3 destiné à contrer le danger des pistons allemands, Gosens et Kimmich, qui avaient fait exploser la défense du Portugal, et ensuite repasser en 4-2-3-1 face à l'Ukraine. No problem ! Les joueurs choisis s'acquittèrent de leur rôle avec le même naturel - un naturel qui, cela va sans dire, était le fruit d'un travail de préparation qui avait débuté lors des qualifications pour cet Euro. Et si Southgate pense que cela est nécessaire, le 4-2-3-1 pourra se muer en 4-3-3, la mise en place qu'il avait choisie pour les deux matches d'échauffement pour le tournoi du mois de juin, contre l'Autriche et la Roumanie.

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Et ce ne sont pas que les systèmes qui ont changé, c'est aussi leur interprétation sur le terrain. Le 4-2-3-1 qu'on vit lors du match contre la Croatie, avec un bloc défensif plus bas, était bien différent de celui qu'on vit en action contre les Tchèques, la présence de Grealish et de Saka dans le XI de départ n'étant pas étranger à ce fait ; pas plus que le 4-2-3-1 beaucoup plus agressif déployé contre les Ukrainiens ne ressemblait à celui adopté plus tôt. La raison en était toute simple : face au 3-5-2 de Chevtchenko, la priorité était d'empêcher l'adversaire de sortir le ballon de ses trente mètres, de le forcer à avoir recours à de longs ballons que Southgate savait ne présenter qu'une menace toute relative.
On n'a pas souvenir que l'Angleterre aie jamais fait preuve d'une telle souplesse dans l'approche de son jeu dans un grand tournoi. Ce n'était pas seulement la preuve que Southgate avait confiance en ses joueurs pour mettre en pratique ses consignes. C'était aussi la démonstration en quatre victoires et un nul que ces joueurs-là, à la différence de ceux qui les avaient précédés, avaient le bagage technique et tactique nécessaire pour être au diapason d'une approche radicalement transformée du jeu de la sélection.

La joie de Gareth Southgate

Crédit: Getty Images

Et nous voilà confrontés au pseudo-paradoxe si souvent mis en avant dans le passé : la raréfaction des joueurs anglais dans leur propre championnat a eu très exactement l'effet inverse que celui qu'on attendait (certainement du côté de la FA) sur le sort de l'équipe nationale. Pourquoi ? Parce que cela fait plus de quinze ans que les clubs anglais ne se contentent plus d'importer leur ordinaire comme leurs produits de luxe pour asseoir leur place tout en haut de la hiérarchie européenne.

La crème de la formation anglaise, la crème des entraîneurs étrangers

La formation qu'ils offrent aux jeunes recrutés sur le territoire national n'a rien à envier (ce serait même plutôt l'inverse) à celle proposée dans les autres grands championnats, comme cela put être le cas auparavant. Et au fil des saisons, la graine semée a fini par germer, pour aboutir à la récolte de la seconde moitié des années 2010, quand les U17, U19 et U20 anglais gagnèrent à peu près tous les titres européens et mondiaux qui s'offraient à eux. Cette génération, le fruit d'une stratégie à long terme, c'était celle des Mount, Foden et autres Sancho, autant dire de jeunes capables de lutter pour des places de titulaire au sein des plus grands clubs de Premier League. Ce n'était pas un hasard si douze des joueurs qui apparurent dans les deux grandes finales européennes de 2021 étaient susceptibles d'être sélectionnés par les Three Lions.

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Autre pseudo-paradoxe : si la récolte avait levé, c'était aussi parce que cette nouvelle génération avait été à l'école de coaches et de managers étrangers, qui leur avaient instillé un savoir qui faisait alors souvent défaut parmi leurs collègues anglais. Ces joueurs anglais, jeunes et moins jeunes, ont été transformés par leur travail au quotidien avec des entraîneurs comme Jürgen Klopp, Mauricio Pochettino et Pep Guardiola, et désormais Thomas Tuchel. Cette flexibilité qu'on admire aujourd'hui chez eux, ils en ont fait l'apprentissage au sein de leurs clubs. Ils arrivent en sélection forts des principes que leur ont inculqué quelques-uns des plus grands managers contemporains, autrement dit, qu'ils ont appris de techniciens étrangers.
D'où ce dernier paradoxe, qui en est vraiment un, celui-là : alors que, politiquement, l'Angleterre s'insularise davantage de jour en jour, le Brexit étant passé par là, l'équipe de football qui la représente n'a jamais été plus ouverte à l'influence de l'étranger, et en est récompensée par une place en demi-finale d'une grande compétition, trois ans après celle conquise en Russie. Là encore, sur ce plan comme sur beaucoup d'autres, l'Angleterre de Southgate est en décalage avec celle de Johnson. L'avenir nous dira laquelle était la vraie.
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