La justice suisse a la réputation de prendre son temps, particulièrement lorsqu'il s'agit d'affaires qui touchent à un résident prestigieux mais devenu bien gênant : la FIFA. Voilà cinq ans, par exemple, que son ancien président Sepp Blatter est sous le coup d'une procédure pénale, mais on attend toujours qu'il fasse - ou pas - l'objet d'une inculpation. Aussi peut-on se demander pourquoi cette même FIFA a réagi aussi vivement lorsqu'on apprit, ce 30 juillet, que le procureur extraordinaire de la Confédération, Stefan Keller, avait ouvert une procédure pénale à l'encontre du successeur de Blatter, Gianni Infantino, triomphalement réélu président de l'instance lors du Congrès de Paris en juin 2019. Pourquoi ne pas se contenter d'un bref communiqué et laisser au temps le soin de faire son ouvrage ?

Au coeur de cette procédure sont quatre rencontres. Trois d'entre elles, dont aucune ne fut protocolée, réunirent le Procureur Général de la Confédération Michael Lauber (*), chargé des enquêtes sur le football, et Gianni Infantino, ainsi qu'un ami d'enfance de celui-ci, le premier procureur du Haut-Valais Rinaldo Arnold, une figure centrale dans ce dossier. Le premier rendez-vous s'était tenu le 22 mars 2016 à l'hôtel Schweizerhof de Berne, le second le 22 avril 2016, au restaurant Au Premier à la gare de Zurich, le troisième le 16 juin 2017, de nouveau dans le palace bernois.

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Michael Lauber

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La quatrième avait précédé les trois autres, et Keller a ceci à dire sur ce qu'il s'était passé alors: "[...] il existe des éléments constitutifs d’un comportement répréhensible en rapport avec la rencontre entre le procureur général Michael Lauber, le président de la FIFA et le premier procureur du Haut-Valais. Les infractions concernées sont l’abus d’autorité, la violation du secret de fonction, l’entrave à l’action pénale et l’instigation à ces infractions. D’autres infractions et ouvertures de procédures demeurent réservées."

Une contre-attaque immédiate

Abus d'autorité, violation du secret de fonction, entrave à l'action pénale, instigation à ces infractions. Les trois premières charges étaient à mettre au passif de Lauber. La quatrième, à qui d'autre qu'à Arnold et, par contrecoup, à son ami de toujours Gianni Infantino ? Lauber, chargé d'instruire le dossier de la corruption au sein de la FIFA, était détenteur d'informations qui seraient des plus précieuses s'il acceptait de les partager. Le camp Infantino nie fermement qu'il le fit à l'instigation du président, et la FIFA avec lui.

La contre-attaque de l'instance fut immédiate. Un communiqué était presque aussitôt publié sur son site, dans lequel le terme 'procédure pénale' avait été remplacé par celui d' 'enquête' et dans lequel Infantino affirmait : "Depuis que je suis Président de la FIFA, j’ai toujours cherché à aider les autorités dans les enquêtes portant sur des actes répréhensibles commis par le passé au sein de la FIFA et je continuerai à le faire. Des officiels de la FIFA ont par ailleurs rencontré des procureurs d’autres juridictions partout dans le monde précisément à cette fin. Bon nombre d’individus ont depuis été reconnus coupables, notamment grâce à la coopération de la FIFA. Aux États-Unis, ce soutien a conduit à plus de 40 condamnations. Comme l’ensemble de la FIFA, je continuerai donc de soutenir le processus judiciaire et de coopérer avec les autorités suisses."

FIFA

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Plusieurs choses étonnaient dans cette déclaration. Dans sa forme, tout d'abord : Stefan Keller n'avait pas ouvert de procédure pénale à l'encontre de la FIFA, mais bien à celle de Gianni Infantino, personne privée, or d'emblée, l'instance traitait l'affaire comme si c'était toute l'organisation qui était visée. Elle le fait toujours, d'ailleurs, à preuve un autre communiqué d'un genre inédit publié sous forme de questions-réponses le week-end dernier, et une conférence de presse du vice-secrétaire général de l'instance Alasdair Bell organisée lundi dernier avec tant de précipitation que beaucoup de journalistes accrédités auprès de la FIFA - dont votre serviteur - ne furent avisés de sa tenue qu'à la dernière seconde. Plusieurs juristes suisses y prirent part, qui n'avaient pas dû participer à l'événement pour rien. La FIFA traitait donc la procédure qui visait son président comme une affaire...pas si personnelle que cela.

Sur le fond, ensuite. L'idée que le soutien de la FIFA avait permis à la justice américaine de condamner plus de quarante individus impliqués dans le 'Fifagate' (*) était risible. Des officiels de la FIFA avaient bien rencontré des enquêteurs de diverses juridictions, mais cela n'avait, comment dire, que rarement été de leur propre chef.

"Un tel cas d'amnésie collective relève de l'aberration"

Lundi, lorsque Bell répondit aux questions des médias, ce que Gianni Infantino n'a pas encore fait, ce fut pour nier en bloc qu'il y eut quelque élément qui incriminât le président de la FIFA et justifiât qu'une procédure pénale fût engagée contre lui. Nul doute que Stefan Keller n'ait relevé le ton extrêmement agressif employé par Bell, qui n'aura certainement pas pour effet de le rendre mieux disposé à l'égard d'Infantino.

Le fait est que celui-ci devra trouver des explications plus convaincantes que celles offertes jusqu'à présent. S'il est impossible de proposer autre chose que des hypothèses sur la nature des conversations qui se tinrent entre Lauber et Infantino, il demeure étonnant que le président de la FIFA, tout comme le futur ex-Procureur Général suisse (dont la démission, précipitée par l'affaire, deviendra effective à la fin du mois) disent n'avoir conservé aucun souvenir de leur teneur. Qui plus est, personne ne semble avoir pris de notes ou rédigé de minutes de ces échanges, ce qui conduisit le Tribunal Administratif Fédéral de la Confédération (TAF) à écrire dans un communiqué que "cette circonstance à elle seule, confortée par d’autres éléments, permet au TAF de conclure à l’invraisemblance des propos du procureur général [Michael Lauber] . Selon l’expérience générale de la vie, un tel cas d’amnésie collective relève de l'aberration".

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Ce n'est pas là le seul mystère qui entoure ces rendez-vous. Pourquoi Infantino était-il passé par l'entremise d'Arnold pour les organiser ? Deux autres personnes étaient apparemment présentes au dernier, celui de juin 2017 : André Marty, chef de l’information du Ministère public de la Confédération, et, peut-être, un mystérieux "cinquième homme", pas encore identifié pour le moment. Un nom circule dans le microcosme - celui de Joël Pahud, dont l'épouse fut recrutée par les services légaux de l'UEFA quand ceux-ci étaient placés sous la supervision de Bell et Infantino - mais aucun élément ne permet encore de corroborer cette rumeur.

Les 'secrets' qui pourraient avoir été au coeur des conversations 'privées' entre Lauber et Infantino sont nombreux et variés. Se pourrait-il que l'un d'entre eux concernât directement le président de la FIFA ? Celui-ci, en 2006, lorsqu'il était directeur des services juridiques de l'UEFA, avait validé un contrat de cession de droits TV à Cross Trading, une société mentionnée dans les Panama Papers, et contrôlée par Hugo Jinkis (*), l'un des principaux acteurs du scandale du Fifagate. Ces droits avaient aussitôt été revendus pour le triple ou le quadruple de leur prix d'achat. Infantino a toujours clamé son innocence dans l'affaire, qui était instruite par nul autre que Michael Lauber.

Une réaction qui ternit encore davantage la réputation d'Infantino

Se pose également la question du premier rendez-vous, entre Arnold et Lauber cette fois (et en présence de Marty), auquel Infantino n'était pas présent, et qui s'était tenu le 8 juillet 2015, soit huit mois avant son élection à la présidence de la FIFA. Selon l'Autorité de Surveillance du Ministère public de la Confédération, "les procédures FIFA [avaient été] évoquées" et "M. Infantino envisageait alors une candidature à la présidence de la FIFA et avait intérêt à se renseigner pour savoir si les procédures FIFA (…) étaient dirigées contre deux concurrents directs pour la présidence de la FIFA". On rappellera que Sepp Blatter et Michel Platini n'avaient alors pas encore fait l'objet d'une suspension, et que le second venait d'annoncer qu'il entendait prendre la succession du premier à la tête de l'instance.

Il est exact que, jusqu'à présent, aucune inculpation n'a été prononcée, et que le dossier demeure l'objet d'hypothèses et de supputations plutôt que de révélations, en dehors de la tenue de ces rendez-vous dont personne n'aurait connu l'existence si les Football Leaks ne les avaient portés à l'attention du public. Mais le dommage porté à la réputation de Gianni Infantino est bien réel, lui, et la réaction de la FIFA, qui a, sans utiliser le mot, accusé de facto le procureur extraordinaire suisse d'incompétence (au mieux), ne l'aura pas diminué.

Gianni Infantino

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Reste enfin la question si délicate de la suspension dont Infantino pourrait, et certains pensent devrait, faire l'objet de la part de la part de la Commission d'Ethique supposément indépendante de la FIFA. Si ses statuts sont muets sur la question, demeure que Sepp Blatter, lorsqu'il avait été mis en cause par la justice suisse, avait bien été suspendu 90 jours, et que bien d'autres présidents de fédérations ont eux aussi fait l'objet d'une telle mesure lorsqu'ils furent impliqués dans des procédures pénales. Pourquoi en serait-il autrement de son successeur ? Le fait qu'Infantino serait alors remplacé à titre provisoire par l'un de ses rivaux les plus féroces, le doyen des vice-présidents de la FIFA Sheikh Salman bin Khalifa, ferait-il hésiter une Commission d'Ethique dont Infantino remplaça les responsables - sans préavis - en juillet 2017, alors qu'il faisait lui-même l'objet d'une enquête de leur part (*) ?

Mais si Infantino doit concevoir une certaine inquiétude, ce n'est certainement pas à l'égard de 'sa' Commission d'Ethique, mais bien de Stefan Keller et de la justice suisse. Je disais que celle-ci avait pour coutume de prendre son temps. Pas cette fois.

(*) Terme passé dans le langage courant, mais un raccourci utilisé à tort dans ce cas précis, doit-on noter, car les crimes dont s'étaient rendus coupables les accusés, quand bien même certains d'entre eux occupaient des fonctions au sein de la FIFA, n'avaient pas trait aux affaires de la FIFA elle-même, mais de deux de ses confédérations, la CONCACAF (Amérique du Nord, Amérique centrale, Caraïbes) et la CONMEBOL (Amérique du Sud).

(*) Dont l'existence n'est connue que parce qu'elle fut révélée par les Football Leaks.

(*) Infantino et la SG de la FIFA Fatma Samoura étaient soupçonnés d'avoir influencé l'élection du Malgache Ahmad à la tête de la Confédération africaine de football.

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