Football : Carton noir à l'antijeu
Eurosport sur GoogleAlors que Chelsea a établi de curieux records cette saison concernant les fautes commises en 90 minutes, le football moderne doit se remettre en question. Il doit faire face à la montée en puissance des "pourrisseurs de jeu". Des joueurs multipliant les "fautes tactiques" et qui pourraient être sanctionnés, sur le modèle du foot gaélique, d'un carton noir… On a le droit de rêver.
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Le 30 novembre dernier, les Blues trouvèrent le moyen de devenir la première équipe de Premier League à ne commettre aucune faute (aucune faute sifflée, entendons-nous) dans leur défaite 0-1 à domicile face à un West Ham qu'on pensait être en perdition, et l'était bien, d'ailleurs, comme le montrèrent les performances qui suivirent cette victoire. Les Blues ne reçurent pas de félicitations pour cette démonstration de fair-play ; ce fut même le contraire qui se produisit.
Leur respect des lois du football était une preuve de naïveté, un signe de faiblesse, dit-on ; or les lois du football ne pèsent pas bien lourd face à la loi de la jungle qui doit prévaloir sur l'aire de jeu - et d'antijeu -, comme l'exige le culte de la victoire à tout prix.
Quoi de plus lâche que de tricher ?
Aparté : j'ai toujours été frappé par ce paradoxe qui veut que les défenseurs de ce qu'on appelait autrefois la "virilité" du football fassent l'éloge de la tricherie, comme si celle-ci était la manifestation d'un tempérament plus "mâle", moins...enfin, vous voyez ce que je veux dire. Pourtant, quoi de plus lâche que de tricher ? Si ce n'est tacler par derrière, crampons en avant, sans préavis, sans égard pour le mal qu'on sait pouvoir faire ? La vérité est que sous le masque des brutes se cachent souvent des couards. Le vrai courage, c'est du côté des Best, Maradona et Messi qu'on le trouve, pas de celui de leurs assassins. Fin de l'aparté.
Un mois plus tard, ce même Chelsea établissait un autre record, qui montrait que la leçon de West Ham avait été retenue. Les quarante-cinq premières minutes de leur match contre Arsenal les virent commettre treize fautes sanctionnées d'un coup-franc, soit une faute toutes les deux minutes de temps effectif, alors que - croyez-en un témoin vite éberlué assis au cinquième rang, le nez sur la pelouse - l'arbitre du jour, Craig Pawson, n'avait pourtant pas la gâchette facile.
Ces treize fautes avaient la particularité de relever d'un genre qui cause l'exaspération des supporters du monde entier, toutes tendances confondues. Il s'agissait de fautes dites "tactiques", c'est-à-dire cyniques, préméditées, qui, toutes, avaient le même objectif : stopper un contre adverse qui semblait dangereux.
Il ne s'agissait pas de ces fautes causées par un engagement trop vif dans un duel à 50/50, ou un retard d'une fraction de seconde sur un geste légitime en soi. Non. Le répertoire était autre. Tirage de maillots. Tirage du bras. Petit coups dans les chevilles, ou croc-en-jambe discret. Obstruction. Plaquage de rugbyman déguisé en chute accidentelle. Vous connaissez la chanson, reprise sur tous les terrains du monde. Mais là...là, la playlist était bloquée sur la même musique idiote, comme un vieux Wurlitzer atteint de bronchite toussant le même single usé jusqu'à la trame.
Des "pourrisseurs" si précieux
Jeter la pierre à Chelsea n'est pas mon objet. Ce qu'ils firent, les autres le font ; c'est juste qu'ils le firent davantage et plus éhontément que quiconque cette saison, peut-être par manque d'habitude et de métier. Je repense à Tottenham face aux Wolves et aux attentats répétés sur Adama Traoré, par exemple. Les Spurs faisaient tourner. Untel expédie Traoré dans les panneaux publicitaires. Carton jaune. Pas grave, un autre se chargera du prochain tacle. Même Harry Kane y alla de son fauchage. Qu'est-ce que quelques cartons jaunes sans conséquence quand trois points sont au bout ?
Je pourrais également mentionner les deux pourrisseurs désignés de Manchester City, Rodri et Fernandinho (David Silva n'est pas mal dans le genre non plus, mais si, mais si !), ce dernier étant sans conteste le maestro de cet exercice aussi destructeur qu'horripilant. Il en forcerait presque une certaine forme d'admiration, teintée d'envie. Tout fan, quand il fouine un peu dans les recoins plus sombres de son âme, y trouvera le regret de ne pas avoir un Poulsen, un Busquets ou un Fernandinho dans les rangs de son équipe.
Reste néanmoins que si les pourrisseurs de jeu (je ne parle pas des brutes) ont toujours existé dans le football, ils n'eurent jamais un rôle aussi important et un impact aussi désolant qu'aujourd'hui. Le jeu s'est accéléré. Les transitions s'opèrent en une fraction de seconde. La verticalité prime. Le pressing haut, devenu de mise, a pour corollaire qu'en perçant une ligne, on peut déséquilibrer la structure défensive du rival en un appel et une passe. Comment stopper ces "retournements de jeu" ? En commettant une faute, voilà comment ; en privant le public des envolées qui le font venir au stade ; en faisant un bras d'honneur à des lois devenues désuètes et un pied-de-nez à des arbitres qui n'ont qu'un sifflet et deux malheureux cartons, tous deux inappropriés, pour tout arsenal.
Le rouge, c'est trop. Le jaune, c'est trop peu. La Fifa évoqua l'idée d'un troisième type de carton, orange celui-là, qui verrait le coupable être mis au piquet dix minutes comme c'est le cas en rugby, avant de se rendre compte que dix minutes de 10 contre 11 seraient d'abord une punition infligée au public. Toutes les équipes sont rompues à ce genre d'exercice de survie en infériorité numérique.
L'exemple du foot gaélique
Pourquoi, alors, ne pas s'inspirer de ce que le football gaélique mit en place le 1er janvier 2014 ? Son "carton noir" ? Pour les non-initiés, dont j'étais jusqu'à ce que Barry Glendenning du Guardian me serve de professeur, le football gaélique, 100% amateur, sport le plus populaire en Eire, a cette particularité qu'il remet fréquemment en question les lois d'un jeu qui revêt pourtant un caractère presque sacré dans son pays d'origine et dans la diaspora irlandaise.
Et c'est ainsi qu'il y a six ans, afin de contrer la prolifération des fautes tactiques et de la contestation des décisions arbitrales, fut introduit le troisième carton, de couleur noire, en sus du jaune et du rouge communs au football gaélique et au soccer, un carton noir qui punit spécifiquement les gestes délibérés d'anti-jeu et le non-respect des décisions arbitrales.
Le joueur puni de ce carton noir doit immédiatement quitter le terrain, et ce, jusqu'à la conclusion de la rencontre. La magnifique astuce imaginée par les législateurs du football gaélique est que son équipe ne se retrouve pas en état d'infériorité numérique pour autant. Comment ? Voici comment : au coupable sanctionné se substitue l'un des remplaçants spécifiés sur la feuille de match. L'équipe se trouve donc affaiblie qualitativement plutôt que quantitativement. On imagine aisément l'effet dissuasif que cela ne peut manquer d'avoir sur la répétition de ces fautes dites tactiques, d'autant plus que seuls trois joueurs d'une même équipe peuvent être sanctionnés d'un carton noir. Un éventuel quatrième recevrait un rouge direct. Le noir est bien une couleur intermédiaire entre le jaune et le rouge, si vous me passez cet à-peu-près.
Je ne suis pas naïf au point de m'imaginer que l'IFAB et la Fifa puissent adopter la black card comme cela. Peut-être trouvera-t-on d'excellentes raisons pour lesquelles elle ne conviendrait pas au football, encore qu'elles ne sautent pas aux yeux. Mais ce que je trouve le plus frappant, c'est qu'alors qu'on agit si décisivement, si impétueusement, même, quand il s'agit d'intégrer l'assistance technologique à la direction du jeu, on traîne les pieds pour ce qui est d'une approche pro-active des lois elles-mêmes.
Le pseudo-débat (dialogue de sourds) autour de l'utilisation de la VAR dans les grandes compétitions se braque sur des épiphénomènes - les lignes virtuelles utilisées pour déterminer les positions de hors-jeu, par exemple - alors qu'il devrait se concentrer sur le libellé devenu obsolète de lois justes en essence, mais qui doivent évoluer avec leur temps, en fonction des transformations du jeu. Et sur ce point, au moins, les législateurs de la GAA nous ont montré un exemple que le football pourrait suivre s'il ne se défiait pas tant de l'imagination.
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