Formation : Pourquoi les jeunes Français sont-ils les meilleurs du monde ?

La question est volontairement provocatrice. Mais le titre de champion du monde, les sommes folles auxquelles s'arrachent les jeunes Français et la richesse d'un vivier qui a encore fait naître Edouardo Camavinga cette saison placent la formation française parmi les meilleures de la planète. Comment la France parvient-elle à sortir des cracks toutes les saisons ? Eléments de réponse.

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Crédit: Eurosport

Eduardo Camavinga, 17 ans. Né en Angola, il découvre le football au club du Drapeau de Fougères. Il rejoint le centre de formation du Stade Rennais en 2013, débarque en Ligue 1 en 2019 et fait la Une de la presse espagnole depuis quelques semaines. Il n'est pas encore majeur mais incarne déjà ce que le football français sait faire de mieux : produire à la chaîne des cracks avant de les vendre à l'Europe entière. Seul le Brésil exporte aujourd'hui plus de joueurs (1600) que la France (1027). Chaque club du top 10 de Liga possède au moins un Français ou un joueur formé dans l'Hexagone.
Saison après saison, la Ligue 1 sort des perles en quantités industrielles. Cette saison, Camavinga donc, mais aussi Boubacar Kamara (Marseille), Rayan Aït-Nouri (Angers) et William Saliba (Saint-Etienne) se sont inscrits dans les pas de Kylian Mbappé, Ousmane Dembélé, Houssem Aouar pour faire briller la formation française. En attendant Rayan Cherki, Maxence Caqueret et bien d'autres encore l'année prochaine. La source semble inépuisable et a contribué à placer le football français sur le toit du monde à Moscou avec l'équipe la plus jeune jamais sacrée derrière le Brésil 1970. Alors comment expliquer ce phénomène ? Pourquoi la France a les meilleurs jeunes du monde ?

La meilleure matière première du monde

"D'abord parce que la France est un pays d'une mixité fantastique", note Landry Chauvin, directeur du centre de formation du Stade Rennais de 1992 à 2007 puis de 2015 à 2019. "On a une variété de profils exceptionnels et un très bon mix entre les joueurs puissants, les joueurs rapides, les joueurs techniques etc. Mais aussi d'un point de vue morphologiques : on a tout ce qu'il faut." Terre d'immigration, la France pioche dans un vivier d'une richesse et d'une variété incomparable. "La France possède la meilleure matière première du monde", abonde Antonio Salamanca, scout qui a travaillé notamment pour Liverpool, Tottenham ou Villarreal. "Si le club pour lequel je travaille cherche, par exemple, un milieu puissant avec du coffre : je vais tout de suite en France, pas au Portugal."
Les Portugais, champions d'Europe en titre, les Belges, demi-finalistes du Mondial, ou les Néerlandais et leur école de formation reconnue n'ont pas franchement à rougir face aux Français. Mais l'Hexagone possède un atout sur eux : "Je connais beaucoup de pays qui sortent des grands joueurs. En France, ce qui est impressionnant, c'est le volume, note Laurent Schmitt, agent sportif. Je ne sais pas si nous sommes les meilleurs, et je trouve qu'on a parfois tendance à se taper un peu sur le ventre, mais les jeunes Français talentueux sont en revanche nettement plus nombreux que chez nos voisins. La France a un bassin de population dans les banlieues de grandes métropoles où le foot est au cœur de la société urbaine. Les autres pays ont beaucoup moins d'entrée immédiate dans le foot. Le gamin qui fait du sport dans ces grandes banlieues, c'est forcément du foot."
Gérard Bonneau, ancien patron du recrutement des jeunes à l'OL abonde : "Les Français sont très vite en contact avec le ballon. Avant l'arrivée au centre, on a des jeunes techniquement très rapides avec des appuis incroyables et une excellente coordination. Quand on voit ce que le petit Cherki (ndlr : 16 ans) fait à son âge…"
Le réservoir est grand, en particulier en Ile-de-France (voir par ailleurs), le talent certain encore faut-il détecter les meilleurs et les former au haut niveau. On ne peut expliquer la réussite des jeunes Français, leur pouvoir de séduction sur les grands clubs ou encore le sacre des Bleus à Moscou sans évoquer la formation française qui continue de faire référence. La France forme, elle forme bien et elle forme pour le très haut niveau. Sur les 736 joueurs ayant participé à la dernière Coupe du monde, 52 sont nés et ont été formés en France. Un record en la matière. Ce nombre n'a jamais cessé de croître. Depuis 2002, selon une étude du monde, la France est le pays qui a fourni le plus de joueurs de Coupe du monde (216), très loin devant le Brésil (148), l'Allemagne (147) et l'Argentine (146).
Le système de détection et de formation (sports études, pôles Espoirs, centre de formation et de pré-formation) laisse peu de place au hasard. "Mais ce qui fait la différence, c'est la qualité du diplôme des formateurs français", explique Landry Chauvin. Quand certains pays européens délivrent un diplôme en quelques mois, il faut ferrailler deux longues années en France pour décrocher le fameux BEFF. Une formation reconnue jusqu'aux Etats-Unis. La MLS croît tellement en cette école française qu'elle a aussi confié à Frédéric Lipka, ancien responsable du centre de formation du Havre, la coordination de l'ensemble de la formation au sein de sa ligue.

La petite révolution de la formation française post-Knysna

"Oui, la formation française a toujours bien fonctionné mais, à une époque, on formait plus des mulets, se rappelle Jean-Luc Cassini, ancien directeur de la formation à l’OM. Depuis quelques années, on forme des joueurs intelligents et créatifs." "Il y a eu un changement net de méthodes d'entrainement avec principes de jeu diffusés partout dans toutes les formations d'entraineurs même chez les U7 grâce à une impulsion fédérale", note de son côté Ilyes Ramdani, journaliste, éducateur et formateur à Aubervilliers depuis 10 ans.
Cette petite révolution, post-Knysna, porte la marque de l'ancien Directeur Technique National (de 2010 à 2017), François Blaquart. "En 2007, j'étais sélectionneur lors de la Coupe du monde U17 et nous avions une belle équipe avec Yann M'Vila, Mamadou Sakho, Damien Le Tallec, se souvient-t-il. Mais je me souviens lors des séances d'entraînement que les joueurs subissaient, ils voulaient uniquement nous faire plaisir. Et je me suis fait la réflexion qu'il n'y avait plus d'imagination par rapport au jeu. Durant mon mandat de DTN à partir de 2010, ça a été mon leitmotiv : mettre le ballon au centre de tout, le jeu doit prédominer, libérer le joueur et le rendre plus créatif. Le chantier était énorme, il fallait revoir la formation des formateurs et des entraineurs."

Des joueurs qui s'adaptent à tout

"Avant, on avait tendance à sortir des caricatures de milieux costauds qui bégayaient avec leurs pieds et envoyaient le ballon en touche dès qu'il était sous pression", se souvient Salamanca. "Aujourd'hui, le milieu français initie davantage le jeu, il sait quoi faire avec le ballon. Il n'y a qu'à voir Pogba ou Camavinga." La qualité du jeu de transition des Bleus en Russie tient peut-être à cette direction choisie par la Fédération au moment où le foot français touchait le fond. Si bien qu'aujourd'hui, la France forme sans doute "les joueurs les plus complets, capables de s'adapter à n'importe quel championnat", selon Gerard Bonneau. "Les Français réussissent partout", continue Salamanca. "Est-ce que vous pouvez me citer cinq Anglais qui ont réussi en Liga par exemple ? Il y a des joueurs, comme les Allemands ou les Anglais, faits pour performer dans leurs championnats. Les Français, eux, peuvent jouer partout."
Reste un dernier atout : la Ligue 1 et son modèle économique. Pour vivre, voire survivre, la majorité des clubs de Ligue 1 ont fait du trading de jeunes joueurs leur principal source de revenus. Le championnat de France est une formidable vitrine pour goûter très tôt au très haut niveau. Il faut former, exposer ses meilleurs éléments très tôt pour en tirer le meilleur prix possible. Comme un William Saliba, dont le transfert à Arsenal l'été dernier, a offert une sacrée bouffée d'oxygène aux Verts.

La Ligue 1, le terrain parfait

"L'Angleterre avait du retard dans la formation, nous explique Landry Chauvin. Puis les Anglais ont remporté le tournoi de Toulon, ont été sacrés champion d'Europe dans deux catégories. Mais ils jouent peu dans leur championnat parce qu'en Premier League, il y a des stars partout. Même dans les clubs moyens. Le joueur français bénéficie d'un contexte favorable parce que les clubs sont obligés de les faire jouer."
Le meilleur exemple reste Lyon. La construction du stade à Décines a provoqué un fantastique appel d'air pour les jeunes Lyonnais propulsés sur le devant de la scène. Lyon engageait ses capitaux dans des travaux dantesques et n'avait plus les moyens de recruter à prix d'or. Les Lacazette, Tolisso, Umtiti ou Fekir en ont profité. L'OL a su les repérer, les former, la "Ligue des Talents" les a exposés très tôt, ils ont rapporté gros, jouent dans les plus grands clubs européens et ont, pour trois d'entre eux, participé au sacre mondial des Bleus. Des cas d'école qui illustrent à merveille pourquoi la France a un temps d'avance.
Avec Cyril MORIN
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