Franco Baresi, l'hymne à la classe : "Je suis le libero libéré"

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La mort de Franco Baresi laisse un vide immense, tant l'Italien a été l'incarnation du défenseur central à la fois talentueux, complet et élégant. Face à l'histoire, il y a Franz Beckenbauer et lui. En 1989, au moment où il allait conquérir l'Europe avec l'AC Milan, il s'était confié dans un entretien passionnant à France Football dans lequel nous vous proposons de vous replonger.

Baresi, Kaizer Franco.

Crédit: Imago

Il s'appelait Victor Sinet. Les moins jeunes d'entre nous (c'est toujours mieux énoncé ainsi) se souviennent de lui dans les colonnes de L'Equipe et de France Football. Ce grand journaliste sudiste, disparu en 2012, a couvert une dizaine de Coupes du monde et il était aussi un éminent spécialiste du football corse et italien.
Dans les années 80, il était le permanent de France Foot en Italie, suivant les affaires du Calcio. C'est ainsi qu'il s'est retrouvé en première ligne pour vivre l'émergence puis la consécration d'une des plus grandes équipes de l'histoire du football européen, l'AC Milan présidé par Silvio Berlusconi, coaché par Arrigo Sacchi et mené par une bande de joueurs de classe mondiale. Parmi eux, Franco Baresi.
Au cœur du glorieux printemps 1989, qui vit les Rossoneri prendre le pouvoir sur le Vieux Continent, Sinet se pose avec Baresi pour un entretien en profondeur. Nous sommes à la veille de la finale de la Coupe des champions, pas en Ligue du même nom, face au Steaua Bucarest, au Camp Nou de Barcelone.
Dans ce passionnant échange, Franco n'est pas toujours clairvoyant. Comme quand il suggère (ce sera même le titre de l'interview) : "Le Steaua va nous faire souffrir". Les Roumains, malgré le talent de Georghe Hagi ou Miodrag Belodedici, seront étrillés 4-0, comme le fut quelques semaines plus tôt le Real Madrid en demi-finale à San Siro (5-0).
Mais en dehors de cela, le capitaine milanais se dévoile à la fois lucide et éclairant sur tous les sujets. Il y évoque son club, son attachement à celui-ci et son poste, ce libero qu'il a en lui, et le manque de reconnaissance accordé aux défenseurs. Morceaux choisis, ceux d'un homme enfin pleinement sorti de l'ombre à l'approche de la trentaine pour s'imposer comme un des plus grands défenseurs centraux de l'histoire du jeu.
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L'AC Milan le soir de la finale de la Coupe d'Europe 1989 : Maldini, Van Basten, Gullit, Ancelotti, Rijkaard, Galli, Baresi, Donadoni, Costacurta, Colombo et Tassotti.

Crédit: Imago

Milan et lui

Il a effectué toute sa carrière à l'AC Milan, de 1977 à 1997. Au début des années 80, pourtant, le club connait la relégation et l'infamie après le scandale du Totonero. Franco Baresi aurait pu s'en aller. Mais non. Il préfèrera jouer en Serie B que de quitter son club.
"C'est vrai que j'aurais pu partir. Comme quelques autres, j'ai tenu à rester pour aider le club à remonter la pente. Inutile d'ajouter que je n'ai pas à le regretter aujourd'hui. Il y a dix ans, nous étions momentanément sortis d'une longue ère d'austérité imputable à une gestion discutable et nous avons replongé aussitôt après. À présent, le Milan est redevenu l'une des meilleures équipes d'Europe."

Silvio Berlusconi (le président)

 "Silvio Berlusconi est un dirigeant hors pair. Il n'est pas seulement un gagneur et un grand manager, c'est aussi un homme qui connait et qui aime le football, un tifoso qui a toujours porté Milan dans son cœur. Il a voulu être le premier dans ce domaine comme dans beaucoup d'autres et il s'y est pris d'une telle manière qu'en deux ans, tout a changé. L'esprit, la motivation, les hommes, les étrangers arrivés au club, rien n'est plus comme avant."
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Franco Baresi et Silvio Berlusconi.

Crédit: Imago

Comment l'Inter l'a raté

Incroyable mais vrai. Si l'inter Milan avait eu un peu plus de flair et de clairvoyance, avec en tant que Nerazzurri et non comme Rossoneri que Franco Baresi aurait pu effectuer toute sa carrière...
"Encore enfant, Beppe (son frère, Giuseppe) et moi fréquentions l'Oratoire Settembrino de Travagliato, notre ville natale près de Brescia, et nous avions pour entraîneur de foot un monsieur qui était en relation avec l'Inter. C'est comme ça que mon frère est parti le premier et qu'il a été retenu par le club nerazzurro. Deux ans après, je fus invité à suivre la même filière, mais ça n'a pas marché. Pour des raisons que j'ignore encore aujourd'hui, le test que j'avais passé fut jugé insuffisant." (Il aurait été considéré comme… trop petit, NDLR)

Liedholm, son père spirituel

Celui à qui il doit tant. Avant Arrigo Sacchi, entraîneur du glorieux Milan des années 80, il y eut Niels Liedholm. Le Suédois, finaliste de la Coupe du monde 1958, effectue ensuite toute sa carrière d'entraîneur en Italie. C'est lui qui va lancer Baresi au Milan. C'est avec ce coach que le défenseur décroche son premier scudetto en 1979.
"Niels Liedholm était partisan d'un football total qui n'avait malheureusement pas cours en Italie. Pour ce qui me concerne, je lui dois pour ainsi dire tout. En 1975, j'avais 15 ans, je décidais de tenter le coup au Milan AC, où j'eus la chance d'être assez vite repéré par Liedholm, alors responsable des jeunes du club. L'année suivante, j'étais le libero de l'équipe primavera et tout a ensuite été pour le mieux, Liedholm m'ayant titularisé au sein de la formation de Serie A aussitôt qu'il en devient le principal technicien. Sans lui, il n'y aurait sans doute eu qu'un Baresi dans le Calcio : mon frère ainé de l'Inter, Beppe."
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Giuseppe et Franco Baresi à l'occasion du derby Inter-Milan lors de la saison 1979-80

Crédit: Getty Images

Le poste de libero et son évolution

Il aimait ce poste de vigie d'où l'on voit et comprend tout. Pour peu qu'on puisse le faire, ce qui était son cas. Il l'aimait tant que quand Enzo Bearzot, le sélectionneur de la Nazionale sacrée en 1982, voudra le repositionner au milieu du terrain, Baresi refusera. Cela lui coûtera la Coupe du monde 1986. "C'est ce qui explique qu'il y a eu trois années entre ma 9e sélection et la 10e", dit-il.
"Je suis libero par pur penchant, parce que ce poste offre la possibilité, quand on en a l'envie et les moyens, de participer à la manœuvre, d'attaquer, et de défendre, de se rendre utile dans tous les secteurs. Je suis vraiment ce qui s'appelle le libero libéré. J'ai eu la chance, depuis quelques années, d'avoir pour entraîneur un monsieur (Arrigo Sacchi, NDLR) qui a su se libérer des concepts stressants de naguère. Ainsi avons-nous abouti à l'heureuse transformation que vous savez."

Son modèle

Kaizer Franco, digne héritier de Kaizer Franz ? La lignée semble logique et, d'une certaine manière, elle l'est. Beckenbauer est probablement le seul défenseur central que l'on puisse encore placer au-dessus de Baresi dans l'histoire du football. Mais c'est un autre libero auquel l'Italien se référait.
"Est-ce que le Kaizer était mon modèle ? Oui et non. À vrai dire, le libero que j'ai le plus apprécié pour sa classe, son caractère et son comportement de leader, c'était un fameux Hollandais qui fit fortune à Naples après deux finales ratées de Coupe du monde, Rudy Krol. Quel seigneur !"
Ruud Krol, alias Rudy Krol, a été un des piliers du grand Ajax des années 70 et celui de la défense des Pays-Bas double finalistes du Mondial, en 1974 et 1978.
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Rudy Krol lors de la finale de la Coupe du monde 1978. Il fut Baresi avant Baresi.

Crédit: Getty Images

Le Ballon d'Or

Avant cette finale de C1 contre le Steaua, tout le monde est à peu près d'accord : l'équipe sacrée championne d'Europe accouchera du Ballon d'Or 1989. Georghe Hagi en cas de sacre de Bucarest, et, au choix, Van Basten, Gullit ou… Baresi si c'est le Milan. Ce sera Van Basten. Le numéro 6 lombard, lui, n'y croyait guère. Il avait raison. Il terminera deuxième, dauphin de Van Basten. Jamais il n'aura la prestigieuse récompense. Ici, sa modestie sidère.
"Vous me mettez mal à l'aise, je ne comprends plus. Pour être tout à fait franc, je vous dirai que je n'y ai jamais pensé. Et puis, à ce que je sache, le Ballon d'Or, apanage de la famille rossonera depuis deux ans (Gullit l'avait eu en 1987, et Van Basten en 1988), est généralement réservé à des attaquants. Il y a bien eu Beckenbauer, mais ce fut l'exception qui confirme la règle et de toute façon, c'était un grand monsieur du football. Alors que moi..."
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