Gilles Veissière, ex-arbitre numéro un en France, raconte sa carrière dans un livre "Monsieur l'arbitre" et pointe le VAR dans l'arbitrage actuel

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Ancien arbitre français numéro un pendant les années 90 et au début des années 2000, Gilles Veissière vient de publier le livre "Monsieur l'arbitre, plongée dans les vestiaires du football mondial (éditions Vaillant)". Il raconte sa carrière d'arbitre, plusieurs anecdotes sur le football de l'époque... et dénonce sans langue bois l'arbitrage actuel, notamment pendant la Coupe du monde 2026.

Gilles Veissière, ancien arbitre numéro un français.

Crédit: Imago

Gilles Veissière, pourquoi avez-vous décidé d'écrire le livre "Monsieur l'arbitre" paru juste avant la Coupe du monde 2026 ? 
Gilles Veissière : J'ai tellement été sollicité par des amis qui me disaient : 'Gilles, il faut que vous racontiez tout ce que vous avez vécu, vous avez trop de choses à l'intérieur de vous-même' que j'ai pris l'initiative de me lancer dans cette aventure. 
Vous étiez prédestiné, sans le savoir, à devenir arbitre car vous avez effectué votre premier cours d'arbitrage... dans le logement où vous êtes né à Nice.
G.V. : Le destin, vous êtes obligé d'y croire. Moi, ç'a d'abord été un clin d’œil par le fait que j'ai pris mon premier cours d'arbitrage dans le logement où je suis né. Ensuite, à chaque fois que j'étais en difficulté, le destin me disait de ne pas abandonner. Il ne m'a jamais lâché. J'ai toujours eu un destin très favorable dans ma carrière d'arbitre. Comme quoi, il ne fallait pas lâcher. J'ai eu une très, très belle étoile. 
Grâce à un petit sifflet, vous avez pu voyager partout sur la planète football.
G.V. : La magnifique histoire est que ce petit sifflet de quelques centimètres m'a offert ce qu'une carrière de joueur professionnel ne m'aurait jamais offerte. J'étais à l'OGC Nice, je jouais pas mal au ballon, je marquais des buts, j'étais très rapide mais j'avais une faiblesse incroyable : je n'avais pas de pied gauche. Puis finalement, une autre voie s'est présentée et m'a permis d'aller dans des stades de 50 000-60 000 places. Je suis le fils de Louis, livreur, et Solange, couturière, qui vivaient en HLM. Si on m'avait dit un jour que j'allais prendre un brunch avec le fils de l'empereur du Japon, que j'allais visiter le Vatican en VIP, j'aurais dit qu'il ne fallait même pas y penser. Mais grâce à ce petit sifflet, j'ai pu vivre des moments extraordinaires.
Dans les années 90 et au début des années 2000, vous étiez l'arbitre numéro un en France. Vous avez aussi arbitré lors de l'Euro 2000 et pendant la Coupe du monde 2002.
G.V. : Au départ, nous sommes des millions d'arbitres et à la fin, il en reste très, très peu. Moi, j'avais tellement mangé de la vache enragée sur les terrains dans le Sud, que venir arbitrer dans l'Est, le Centre, l'Ouest ou le Nord de la France, c'était beaucoup plus facile. Puis, j'ai pu arbitrer des matches internationaux. 
Il y a eu des matches difficiles comme ce Espagne-Yougoslavie (4-3) à l'Euro 2000 où vous aviez pris une pièce dans le visage en rentrant au vestiaire. Comment gère-t-on ce type de situation difficile quand on est arbitre ?
G.V. : La Yougoslavie était une équipe très compliquée à arbitrer. Elle était composée de joueurs très durs. Elle était très truqueuse. C'était un match compliqué. Dans ces cas-là, vous êtes balloté et il ne faut pas craquer. Il y avait de la folie dans le stade et du côté des joueurs yougoslaves (ndlr : qui avaient encaissé deux buts après la 90e minute). Comme cela peut arriver dans les Balkans, des supporters limaient des pièces de monnaie et les lançaient fortement. Moi, j'en ai pris une sur l'arcade sourcilière et je suis rentré en sang dans le vestiaire.
"Monsieur l'arbitre", le livre de Gilles Veissière.

"Monsieur l'arbitre", le livre de Gilles Veissière.

Crédit: From Official Website

Dans le livre, vous racontez également qu'après un PSG-Bordeaux en 2002, Luis Fernandez vous a attendu sur le parking du Parc des Princes après minuit pour vous mettre la pression.
G.V. : Moi, je suis enfermé dans ma voiture. On est dans le parking du Parc des Princes. On a Luis Fernandez qui nous fait tout un cinéma, à 1h du matin, en nous demandant de voir le rapport du match. Moi, je ne bouge pas car je me dis qu'il ne va pas passer la nuit-là. Après, j'avais vécu tellement de sorties difficiles dans le Sud dans des petits stades où les arbitres n'étaient pas protégés. Là, recevoir des invectives de l'entraîneur du PSG, c'était quelque chose de surréaliste. 
Dans l'autre sens, vous rendez hommage sur quelques pages à Zinédine Zidane, qui vient d'être nommé sélectionneur de l'équipe de France. Pourquoi était-il si spécial à arbitrer ?
G.V. : Comme je le décris dans le livre, c'est un gentleman. Vous savez, les grands joueurs ne sont pas des joueurs à histoire. Ils savent que leur football est supérieur. Comme Francesco Totti, David Beckham, que j'ai eu la chance d'arbitrer, ils ont un petit truc en plus. Vous, votre seule responsabilité est de les protéger. 
Il a pu avoir des coups de sang sur le terrain comme lors de la finale du Mondial 2006. Avez-vous déjà connu des séquences similaires avec lui ?
G.V. : Non. Même si lui-même n'excuse pas son geste, il faut rappeler que Marco Materazzi était ingérable. Cette équipe-là était tellement nébuleuse que vous aviez beaucoup de difficultés à attraper ce genre de joueur car ils sont tous avec des caractéristiques un peu troublantes. Ils font péter les plombs aux joueurs adverses et ce jour-là, il a fait péter les plombs à Zinédine Zidane. Mais vingt ans après, est-ce qu'on parle plus de Zinédine Zidane ou de Marco Materazzi ? On parle de Zinédine Zidane positivement et de Marco Materazzi négativement même s'il a gagné la Coupe du monde 2006.
Avant, on ne considérait pas l'arbitrage et c'est ce qui a amené à des tentatives de corruption
Par rapport aux salaires des arbitres, vous révélez notamment que l'arbitre suisse de la finale de la Ligue des champions 1993, entre l'OM et Milan, avait gagné seulement 900 euros pour officier lors de cette rencontre.
G.V. : À l'époque, on vous envoyait un billet d'avion, on vous payait l'hôtel, vous passiez trois belles journées et arbitriez un beau match, vous mangiez dans des bons restaurants et vous aviez une indemnité qui était un plus. On ne considérait pas l'arbitrage et c'est ce qui a amené à des tentatives de corruption à l'époque. Il y avait un décalage entre l'argent qu'il y avait dans le football et ce que percevaient les arbitres. Ensuite, l'UEFA et la FIFA ont compris qu'il fallait rémunérer les arbitres à leur juste valeur. 
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Espagne - Argentine, pire finale de l'histoire ?

Video credit: Eurosport

Dans la dernière partie de votre livre, vous évoquez l'arbitrage actuel. Vous avez terminé votre carrière en 2005. Auriez-vous aimé arbitrer dans le football d'aujourd'hui ? 
G.V. : Jamais. Tout d'abord, je n'aurais jamais fait carrière car ma force était de parler, d'échanger et de partager. C'était comme ça que je m'en sortais avec les joueurs, les entraîneurs et les dirigeants. Je suis anti-VAR comme peut l'être Michel Platini. C'est quelque chose qui dénature complètement le football et qui dénature complètement la perspective d'un match. Après, tout le monde est d'accord pour dire que la nouvelle technologie aide sur des situations comme la main de Diego Maradona ou de Thierry Henry contre l'Irlande voire l'agression de Patrick Battiston lors de la Coupe du monde 1982. Mais ce qui me rend fou, c'est quand l'arbitre est en train d'arbitrer un match qu'il maîtrise, tout le monde est en confiance, et d'un coup, un gars qui est dans une bulle et qui n'entend pas la même ambiance que dans le stade, va poser son coca et appuyer sur un bouton à la 65e minute pour dire : 'regarde un peu, il lui a un peu tiré le maillot dans la surface de réparation. Je pense qu'il y a penalty'. Sauf que cette même faute présumée, l'arbitre central l'a peut-être laissée passer à la cinquième minute. Ils veulent uniformiser l'arbitrage mais tous les matches ne sont pas les mêmes. Un Lorient-Bordeaux, ce n'est pas un PSG-Nantes. Les joueurs et les entraîneurs sont différents. À partir de là, vous allez gérer la rencontre de façon différente. Il n'y a jamais de match similaire.
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Gilles Veissière a arbitré lors de la Coupe du monde 2002, ici le match entre le Japon et la Tunisie.

Crédit: Getty Images

Qu'avez-vous pensé de l'arbitrage pendant la Coupe du monde ?
G.V. : C'était un arbitrage robotisé et soumis. Ils ne pouvaient pas s'exprimer... Excusez-moi mais vous avez vu le boxif pendant la Coupe du monde ? Ce Mondial a été perturbé par le VAR. VAR ou non VAR, expulsion pas expulsion. Comme il y a ce système de vidéo, on le sort à la sauce que l'on veut. Un coup c'est pour Messi, un coup c'est contre Messi, un coup c'est pour Ronaldo, un coup c'est contre Mbappé. Vous savez au Portugal, le plat de référence est la morue et on peut la cuisiner de 365 manières. Et bien, le VAR c'est comme la morue au Portugal. Il y a 365 façons de le faire parler. C'est n'importe quoi. Vous verrez qu'on en tombera malade du VAR. Le football en tombera malade. C'est une certitude.
Aujourd'hui, le manque d'échanges met l'arbitrage en faiblesse
Quel est votre avis sur l'arbitrage de François Letexier et Clément Turpin ? 
G.V. : Ils ont fait une excellente Coupe du monde. Faire trois matches, c'est une référence. Donc bravo à eux. C'est très rare même s'il y avait 104 rencontres. Après, dans la désignation, je pense qu'ils n'ont pas été aidés. François Letexier vient en SOS pour remplacer l'arbitre anglais qui se blesse à l'entraînement. Cela m'est déjà arrivé et ce n'est jamais facile. Il s'en sort très bien. Aussi, je ne comprends pas pourquoi on met deux fois l'Angleterre entre les mains de Clément Turpin. On sait que François Letexier et Clément Turpin sont des arbitres potentiels pour aller dans le dernier carré. Les désignations n'ont pas été favorables pour eux. Sinon, on est allé chercher un mini-filet touché pour Clément Turpin. Pour François Letexier, il y a l'intervention du VAR pour une faute à 80 mètres. Donc, on les a mis en difficulté bêtement mais sinon ils ont été excellents. 
Par ailleurs, vous dites également à un moment : "les arbitres sont presque muets".
G.V. : Oui et c'est ce qui met tout en l'air. Aujourd'hui, on n'échange plus et on ne partage plus. Alors que l'échange permet d'éviter les conflits, de faire passer des messages. Aujourd'hui, le manque d'échanges met l'arbitrage en faiblesse. L'arbitre est complétement affaibli.
Pourquoi sont-ils comme ça aujourd'hui ? 
G.V. : Parce qu'aujourd'hui, ils ont basculé dans le professionnalisme. Avec les réseaux sociaux, les médias, imaginez un arbitre qui dit à un joueur : "maintenant, tu ne m'emmerdes plus, tu me fous la paix". Cela tournerait en boucle et mettrait l'arbitre en difficulté. Ce sont des hommes et pas des machines. Des fois, vous avez besoin de laisser passer des mots que le sifflet n'arrive pas à régler. Comme on demande aux joueurs de ne pas parler à l'arbitre, on demande aussi à l'arbitre de ne pas parler aux joueurs. 

Monsieur l'arbitre (plongée dans les vestiaires du football mondial)

Écrit par Gilles Veissière - Éditions Vaillant
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