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Kocsis, "Tête d'or" et mystères de l'ombre

Kocsis, "Tête d'or" et mystères de l'ombre

Le 22/07/2019 à 07:07Mis à jour Le 22/07/2019 à 18:15

Décédé le 22 juillet 1979, Sandor Kocsis a été l'un des meilleurs buteurs de tous les temps. Le Hongrois, surnommé "Tête d'or" pour son habileté inégalable dans le domaine aérien, n'a pas vraiment eu la reconnaissance qu'il méritait. Aussi parce qu'il y avait du monde pour lui faire de l'ombre.

On ne saura jamais vraiment ce qu'il s'est passé. S'il s'agissait d'un accident ou d'un suicide. Sandor Kocsis était seul dans sa chambre, au quatrième étage de la Clinique Quiron à Barcelone. Seul face à son destin, aussi. Il était hospitalisé depuis une semaine. Ses douleurs à l'estomac devenaient toujours plus insupportables. L'opération subie quatre ans plus tôt n'y avait rien changé. Ce cancer doublé d'une leucémie avait fini par le ronger.

Kocsis se savait condamné. Volontairement ou pas, il a précipité l'inéluctable en chutant par la fenêtre de ce quatrième étage. La thèse du suicide, crédible, est la plus souvent avancée. Le contexte lui donne du sens. Mais il y aura toujours une part d'incertitude. Comme s'il était écrit que le Hongrois, à quelques semaines de son 50e anniversaire, devait partir sur un dernier mystère.

Sa carrière en restera un. Comme une question sans réponse. Une histoire contrariée. Ou plutôt une histoire que l'Histoire a contrariée. L'insurrection de Budapest et l'intervention militaire soviétique qui en a découlé ont changé le cours de sa carrière. Et celles de ses coéquipiers du Onze d'Or hongrois. Peut-être la meilleure équipe de tous les temps. Avec à la pointe de son attaque, peut-être le meilleur avant-centre de tous les temps. Là aussi, on ne le saura jamais vraiment.

Un roi magnifique

S'il y a l'ombre d'un doute, c'est surtout pour ce qui s'est passé avant cet automne 1956. Quand Kocsis réalisait l'impossible et affolait les compteurs comme personne auparavant. Comme personne après d'ailleurs. Si le buteur hongrois n'a pas exactement laissé la place qu'il méritait dans l'histoire du football, ses statistiques restent indélébiles et inégalées : 287 buts en 265 matches en club, avec Ferencvaros et le Honvéd, et 75 buts en 68 sélections avec la Hongrie. Jusqu'à l'arrivée des chars russes dans Budapest, il tournait à plus d'un but par match en moyenne. Quel que soit le maillot.

Sandor Kocsis, tout à droite, dans l'équipe de Hongrie qui s'aprête à affronter l'Allemagne en phase de poules de la Coupe du monde 1954

Sandor Kocsis, tout à droite, dans l'équipe de Hongrie qui s'aprête à affronter l'Allemagne en phase de poules de la Coupe du monde 1954Getty Images

Au fond, il n'y avait pas une très grande différence. Le Honvéd et l'équipe de Hongrie, c'était quasiment la même chose. Avec Ferenc Puskas, Sandor Kocsis, Laszlo Budai et Zoltan Czibor, les deux équipes alignaient le même quatuor d'attaque. Un carré infernal et sans rival. Il y avait encore d'autres arguments pour permettre aux "Mighty Magyars" d'imposer leur suprématie à tout la planète. En pointe de ces deux équipes, Kocsis était appelé à régner sur le monde.

Il aurait fait un roi magnifique. Kocsis, c'était la classe. Ses statistiques laisseraient croire que le joueur avait l'égoïsme du buteur chevillé au corps. Il n'en était rien. Cela ne collait pas avec sa personnalité. Si l'attaquant hongrois n'a pas pris autant de lumière qu'il le méritait, c'est d'abord parce qu'il la laissait volontiers aux autres. Aussi parce que son jeu se prêtait bien à faire briller ceux qui l'entouraient. Pas de touche de balle superflue, une volonté perpétuelle de jouer vers l'avant… Son sens du but dépassait le cadre de la finition. En cela, Kocsis était déjà un régal de coéquipier.

Les missiles de "Tête d'or"

Mais aussi, quand même et surtout, un incroyable finisseur. Il avait tout l'attirail. La technique, la vitesse, la qualité des appels, l'instinct pour trouver l'angle de tir et le geste juste. Et bien sûr cette capacité unique à dominer dans les airs. "Tête d'Or", ce surnom lui allait tellement bien. Il avait le placement, le timing, la détente. Mais surtout cette faculté unique à donner une puissance et une précision maximales dans chacun de ses coups de boule. Gergeli Maros, journaliste hongrois, a parfaitement décrit le phénomène dans un article paru sur le site The football times.

" Si vous regardez des photos contemporaines, vous pouvez voir à quel point son cou était puissant. Il utilisait cette puissance avec un effet dévastateur. Il était capable de sauter plus haut que n'importe qui, de quasiment stopper sa détente au sommet de son saut, et d'envoyer alors ses fameux missiles de la tête au fond des filets."

"Tête d'Or" n'avait pas besoin de couronne. Mais il n'a jamais pu régner. Quand la Coupe d'Europe des clubs champions a vu le jour en 1955, le Honved, champion en titre, a refusé de participer et laissé sa place au MTK, l'autre club phare de Budapest. Il n'a fait ses débuts dans la compétition l'année suivante avec une défaite à Bilbao (3-2). Le retour n'a pas eu lieu à Budapest. Les joueurs ont refusé de rentrer en Hongrie où la situation politique était devenue trop instable. Le match s'est joué à Bruxelles, le Honvéd s'est fait sortir sur un nul (3-3) et ses joueurs se sont exilés aux quatre coins du monde.

Kocsis ne le savait pas encore, mais il venait de mettre un point final à son histoire avec la Hongrie. Il en restera quatre titres de champions (avec Ferencvaros en 1949, puis avec le Honvéd en 1952, 1954 et 1955). Il en restera aussi cette médaille d'or olympique aux Jeux d'Helsinki en 1952. Kocsis boucle le tournoi avec six réalisations. Il marque à chaque tour de la compétition. Déjà. Avant de rester muet en finale. Déjà. L'éclat du buteur, plus brillant que jamais dans une finale, il le laisse à Czibor et Puskas. Déjà.

"Il n'arrivait même plus à s'habiller"

Deux ans plus tard, le scénario est furieusement identique. À un miracle près qui fait toute la différence. Avant que Berne ne devienne le théâtre de l'événement le plus irrationnel de l'histoire du football, Kocsis avait déjà défié toutes les lois de la rationalité. Un triplé face à la Corée du Sud (9-0), un quadruplé face à l'Allemagne de l'Ouest (8-3), un doublé face au Brésil (4-2) puis un autre face à l'Uruguay (4-2 a.p.)… Quatre matches de Coupe du monde et onze buts au compteur. Du jamais vu. Et du jamais revu.

Kocsis n'était pas seulement au sommet de son art en Suisse. Il était au sommet tout court. Personne ne lui résistait. Personne sauf cette Allemagne de l'Ouest qu'il avait pourtant martyrisé deux semaines plus tôt en lui collant quatre buts. Mais en ce 4 juillet 1954, Tête d'Or a du plomb dans les pieds. Quatre jours plus tôt, il a porté la Hongrie jusqu'en finale. Il est allé au bout de lui-même pour claquer deux buts en prolongation face à l'Uruguay. "Il était tellement fatigué qu'il n'arrivait même plus à s'habiller après le match", affirme Gergeli Maros.

Sandor Kocsis marque face à l'Uruguay lors de la Coupe du monde 1954

Sandor Kocsis marque face à l'Uruguay lors de la Coupe du monde 1954Getty Images

Rincé, le Kocsis. La réussite ne le fuit pas tout de suite. Son tir dévié arrive dans les pieds de Ferenc Puskas pour l'ouverture du score au bout de seulement six minutes. Le but de Czibor donne même un break d'avance aux Hongrois deux minutes plus tard. Mais l'Allemagne de l'Ouest renverse la situation sous l'impulsion d'Helmut Rahn, impliqué sur le premier but allemand avant d'inscrire les deux suivants. Anton Turek fait le reste. Le gardien de la Mannschaft sort tout. Et quand Kocsis place le coup de tête dont il a le secret, c'est la barre transversale qui vient le sauver. 3-2 pour la RFA.

Fontaine, Puskas, Kubala : l'armée des ombres

La lumière s'est détournée de "Tête d'Or". De ce Mondial qui devait marquer la consécration de la Hongrie mais aussi la sienne, il ne restera qu'un record. Il tombera en Suède quatre ans plus tard. La mémoire collective se souvient facilement que Just Fontaine est le meilleur buteur sur une Coupe du monde avec ses 13 réalisations. Elle a oublié tout aussi facilement que Kocsis arrive en deuxième position avec ses 11 buts en Suisse. Fontaine l'a mis dans l'ombre. Lui aussi.

Mais pas autant que Puskas. Si un joueur incarne l'époque glorieuse du football hongrois, ce n'est pas Kocsis mais bien le Major galopant. Que ce soit avec le Honved, avec la Hongrie ou même en Espagne. Après l'exil de 1956, la péninsule ibérique a été la terre d'accueil de nombreux joueurs du Onze d'Or. Puskas a atterri dans le plus grand Real de l'histoire avec Alfredo Di Stefano, Raymond Kopa et Paco Gento. Il y remportera cinq titres de champion d'Espagne, trois Coupes d'Europe des clubs champions, et terminera deuxième du Ballon d'Or en 1960.

Kocsis est allé chez le rival. Comme Czibor, il y a rejoint Laszlo Kubala. Il y est resté dans son ombre. Kubala n'était pas dans le "Onze d'Or" en 1954. Il avait quitté la Hongrie en 1949 et était devenu international espagnol à partir de 1953. Quand Kocsis et Czibor ont débarqué en Catalogne en 1957, Kubala était déjà une légende au Barça. Son arrivée, six ans plus tôt, avait marqué le départ de l'une des périodes les plus faste du club blaugrana au siècle dernier. Avec 194 buts en 256 matches, il reste d'ailleurs à ce jour le troisième buteur de l'histoire du club. Il a sa statue devant le Camp Nou.

Berne, terre maudite

Kubala est plus que l'incarnation de l'influence hongroise à Barcelone. Lors du centenaire du club en 1999, il a été nommé meilleur joueur du Barça de tous les temps par les supporters. La trace laissée par Kocsis à Barcelone n'a rien de comparable avec celle de son compatriote. Cela n'enlève rien à ce que "Tête d'Or" a pu apporter à Barcelone, au-delà du restaurant qu'il a créé en lui donnant ce nom. Il y a tout de même inscrit 151 buts en 235 matches toutes compétitions confondues. Il y a tout de même remporté le titre de champion d'Espagne en 1959 et 1960, à une époque où le Real Madrid était l'équipe dominante en Europe.

Mais Kocsis n'a pas eu davantage de lumière à Barcelone qu'avec la Hongrie ou le Honvéd. Même quand l'occasion s'est présentée, le destin l'a rattrapé. Elle était trop belle. Le Barça reste la première équipe à avoir sorti le Real de la Coupe d'Europe des clubs champions un soir de novembre 1960 (2-2, 1-2). La voie est libre jusqu'au titre. Surtout après l'ouverture du score de Kocsis au terme d'une action remarquable initiée par Kubala et Luis Suarez. Mais Benfica renverse la situation est s'impose 3-2. Le même score que ce maudit RFA-Hongrie de 1954. Ironie de l'histoire, c'était aussi à Berne.

La lumière de la gloire avait une nouvelle fois choisi de fuir Kocsis. Il n'aura plus une telle opportunité par la suite jusqu'à la fin de sa carrière en 1966. "Tête d'Or" avait 37 ans quand il a raccroché les crampons. Après avoir inscrit un total de 444 buts en 511 matches. De tels chiffres appelaient certainement une plus grande reconnaissance. "C'est peut-être dû à sa mort précoce et tragique, ou le fait que, contrairement à Puskas, il ne soit jamais retourné en Hongrie, avance Gergeli Maros. Ou sa personnalité réservée et introvertie. Il n'a jamais fait sa propre promotion. C'est peut-être un facteur pour laisser un héritage."

On ne saura jamais vraiment. Mais c'est sûrement le destin d'un homme qui, si brillant soit-il, ne voulait pas être au centre de l'attention et sous les feux des projecteurs. Dans la vie comme dans la mort. Quand son corps a été transféré de Barcelone à Budapest en 2012, Kocsis a enfin pu retrouver sa Hongrie. Il repose aux côtés de Ferenc Puskas. Au moins, même à l'ombre, "Tête d'or" est sûr de ne pas trop prendre la lumière.

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