Ce n'est pas dans l'ordre des choses. Mais pour une fois, des géants attendent avec impatience une révolution. Et elle n'a jamais été aussi proche, selon la Gazzetta dello Sport et le JDD, qui ont révélé il y a quelques jours que l'UEFA songeait à revoir ses plans concernant le fair-play financier (FPF). L'instance européenne souhaiterait apporter quelques modifications à son règlement qui contrôle les finances des clubs depuis 2011. La raison évoquée ? La pandémie du Covid-19 bien sûr.
Alors que les revenus liés à la billetterie notamment leur manquent cruellement, de nombreux pensionnaires des différents championnats européens sont pris à la gorge, avec des comptes dans le rouge. L'UEFA, qui a déjà allégé son système l'été dernier, n'a pas d'autre choix que d'assouplir son règlement, déjà mis à mal en juillet dernier par la décision du Tribunal Arbitral du Sport d'annuler de la suspension de deux ans infligée à Manchester City.

The UEFA logo is seen during the draw for the semi-finals round of the UEFA Champions League football tournament at the UEFA headquarters in Nyon on April 13, 2018

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Il n'y a pas d'autres options qu'un aménagement du FPF
"Cette réaction de l'UEFA est inéluctable", confirme Luc Arrondel, directeur de recherche au CNRS et co-auteur de "L’Argent du football" en 2018. "Si on appliquait strictement les règles du FPF, beaucoup de clubs seraient embarrassésvoire empêchés, complète Vincent Chaudel, co-fondateur de l’Observatoire du Sport Business. C'est un peu comme les critères de Maastricht et les 3% de déficit, c'est très bien mais en période de Covid, les états ont besoin de soutenir leur population, leurs industries et leurs commerces, donc ce n'est pas tenable. Il n'y a pas d'autres options qu'un aménagement au moins temporaire du FPF".
Cependant, l'instance européenne, qui avait dans un premier temps envisagé d’aborder cette question lors du comité exécutif du 19 avril prochain avant de revoir ses plans, pourrait s'offrir un lifting de son dispositif plus conséquent que prévu. Et cela peut surprendre. "Dans les textes sur le fair-play financier, il y avait déjà des conditions pour essayer d'adapter cette règle d'équilibre financier en fonction de la conjoncture économique. Ces textes n'étaient-ils pas suffisants pour assouplir les règles ? L'UEFA ne profite-elle pas de l'occasion pour revoir le FPF, si critiqué par certains clubs ? On peut se poser la question", glisse Luc Arrondel.

A sign indicating the UEFA building is seen next to the European football governing body headquarters on April 6, 2016 in Nyon. Swiss police on April 6, 2016 searched UEFA headquarters as part of a 'criminal mismanagement' probe into a Champions League te

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La question des salaires et du marché des transferts dans le viseur

Certaines grosses cylindrées, qui ont reproché pendant des années de ne pas pouvoir se battre à armes égales avec les autres plus grands clubs du Vieux Continent déjà installés, ne s'en plaindront pas. "Il y a tout le débat autour de la Ligue des champions et de la SuperLigue Européenne. Donc l'UEFA a plutôt intérêt à calmer le jeu avec les grands clubs qui sont embêtés par le FPF", estime d'ailleurs Vincent Chaudel. Mais alors que peut faire l'UEFA pour ouvrir les vannes sans renier l'objectif numéro 1 du FPF qui voulait à l'origine assainir un univers qui a rarement su se montrer raisonnable en termes de finances ?
Le lendemain de la parution de l'article de la Gazzetta dello Sport qui avait évoqué la possibilité de limiter les salaires, réguler les transferts ou les commissions d'agents, Andrea Traverso, directeur de la stabilité financière à l'UEFA, a donné quelques pistes lors d'une conférence, reprises par The Guardian. "Les règles doivent toujours évoluer. Elles doivent s'adapter au contexte. (…) Elles devraient se concentrer davantage sur le présent et l'avenir et devraient certainement plus se focaliser sur les défis de la question des salaires élevés et du marché des transferts. La solution n’est pas facile."

Limiter les salaires ? "Ca me parait vraiment très compliqué"

Tenter de contrôler les salaires semble en effet tomber sous le sens à partir du moment où la masse salariale est la principale charge dans le budget d'un club et en plombe certains (ndlr : au Barça, elle représente 74% des recettes). Et une mesure revient alors forcément sur la table : une forme de salary cap, ce serpent de mer inspiré des sports nord-américains. Mais ce dispositif ne fait pas l'unanimité, loin de là. "Le salary cap, je n'y crois pas pour deux raisons, lance Vincent Chaudel. Déjà, on est dans une ligue ouverte or cette mesure empêcherait certains clubs de recruter des talents, ce qui peut avoir un impact sur le développement des entreprises désireuses de redonner de l'ambition à leur club et serait donc attaquable en justice. Et en Europe, on n'est pas comme aux Etats-Unis avec un marché homogène au niveau des charges. Les charges ne sont pas les mêmes en France ou en Espagne. Je ne vois pas comment ils peulent le mettre en place. Ca me parait vraiment très compliqué."
Alors que l’UEFA semble songer à limiter le pourcentage de la masse salariale par rapport aux recettes des clubs et que le JDD a précisé que l'hypothèse "d'une taxe de luxe sur le montant qui excède" circule aussi, Luc Arrondel se montre aussi sceptique même si pour lui ce genre de mesure ne pourra être prise qu'au niveau européen. "Il faut faire attention avec cette histoire de salary cap car ce n'est pas forcément mal que l'argent du football aille aux footballeurs. Ils créent la richesse, estime le directeur de recherche au CNRS. Si c'est permettre aux clubs de faire du profit, je pense que ce n'est pas la finalité du football. Il ne faut pas tomber dans l'idée qu'un club de football est une entreprise classique".

Des drapeaux de l'UEFA au siège de l'instance européenne, à Nyon (Suisse)

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Le marché des transferts ? "Il y a aussi une dimension de redistribution"

L'autre option envisagée pour assainir le milieu est une régulation du marché transferts, qui a vu les montants s'envoler depuis 15 ans. "C'est plus de ce côté-là qu'il faudrait voir, reconnait Luc Arrondel. Sur la stabilité des effectifs, le fait de limiter les prêts… Tout ce qui peut permettre d'améliorer la qualité du football". Mais il y a un risque. Et il n'est pas négligeable notamment pour un marché comme celui de la France : celui de bouleverser l'économie du football. "Ça aurait un impact négatif sur des championnats dépendants du trading", confirme le chercheur. "Derrière les transferts, il y a aussi une dimension de redistribution. Car quand on achète Neymar, il y a de l'argent qui retourne au Brésil. Et là, ça concerne le monde", ajoute d'ailleurs Vincent Chaudel, qui s'interroge : "Qui est légitime pour vous empêcher d'acheter ou de vendre ?"

Quelles autres options ?

Faire évoluer le fair-play financier tout en le conservant n'est donc pas si évident que ça. Cela ressemble même à un jeu d'équilibriste qui peut avoir des conséquences fâcheuses. Mais cette crise liée au Covid-19 offre l'occasion de repenser tout cela. Les crises engendrent souvent quelques révolutions. Alors pourquoi ne pas aller plus loin ? "J'ai cru lire dans les propos d'Andrea Traverso que l'on pourrait glisser de la logique de fair-play financier à celle de DNCG européenne. Ce qui voudrait dire qu'on est sur le bon chemin", espère ainsi l'économiste Vincent Chaudel.
La Direction nationale du contrôle de gestion (DNCG), le gendarme financier du football français depuis 1984, pose en effet "le problème de la dette et de l'actionnaire sur sa capacité à investir" raconte le co-fondateur de l’Observatoire du Sport Business. Mais il y a un bémol et non des moindres à cette idée : les clubs espagnols. "Ils n'ont aucun intérêt à avoir ce système puisque des géants comme le FC Barcelone ou le Real Madrid, qui ont des dettes conséquentes, n'ont pas d'actionnaires mais des socios. Les Espagnols n'en veulent donc pas". Et c'est notamment pour cela le fair-play financier, qui pouvait en plus difficilement s'attaquer aux dettes et donc à une période où ce système n'était pas en place, porte sur les comptes d'exploitation et pas sur l'endettement.
Si ce débat risque de faire des vagues si l'UEFA veut aller dans ce sens, Luc Arrondel envisage lui d'autres évolutions possibles : "La crise du Covid a montré qu'il n'y avait aucune gestion assurantielle de l'économie. On n'a pas profité de la croissance du football pour constituer des fonds de réserve qui pourraient être gérés en fonction de la conjoncture économique. On peut donc se demander : pourquoi tout dépenser et ne pas avoir des systèmes assurantiels qui évitent les faillites des clubs ? Et il n'y a pas que le Covid. En cas de relégation, c'est aussi très difficile sur le plan économique pour les clubs. Il y a donc peut-être une régulation à mettre en place à ce niveau-là". Histoire de sortir de cette crise avec quelques enseignements positifs. Et d'éviter de revivre un tel choc un jour. L’UEFA y travaille. Reste à savoir jusqu’où l’instance ira.
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