Je pourrais parler du manager qui a réinventé Liverpool, du DTN à qui le titre de 1998 appartenait aussi un peu, beaucoup même, du coach qui avait fait de Lyon la force dominante du football français, mais je n'ai pas le cœur à ça. Gérard était un ami. Comme des centaines, sans doute des milliers d'autres, et comme toute sa famille de la Mersey, comme tous ces joueurs qu'il aimait d'amour, j'ai le cœur brisé par la nouvelle.

Sa plus grande richesse était son don pour l'amitié, qu'il offrait si généreusement, y compris au journaliste que je suis, qui avait, un jour, écrit un papier dont j'ai aujourd'hui honte, mais que je suis pourtant si heureux d'avoir commis. Rien de spécial : deux feuillets balancés à la va-vite avant le bouclage du dimanche soir, un jour que Liverpool avait dérapé, et que Gérard avait lu dans l'avion qui menait les Reds à un match de Coupe d'Europe en Europe centrale. Il en avait été profondément blessé, et avait tenu à me le dire.

Football
"Dévasté", "Merci" : Le monde du football rend hommage à Houllier
14/12/2020 À 11:02

D'autres que lui se seraient contentés d'ajouter mon nom sur leur liste noire. Pas Gérard. Depuis son siège de l'Airbus qui attendait l'autorisation de décoller du tarmac, la voix irritée, mais toujours courtois, il avait démonté point par point mon maigre argument. J'entendais en arrière-fond une hôtesse qui, deux fois, lui dit, "Monsieur Houllier, pourriez-vous raccrocher ? Nous allons décoller !"

Gérard ne se tut tout pas de suite. Il entendait me faire comprendre, sans hausser le ton, que je ne me rendais pas compte de ce que mes mots avaient de blessant, qu'on ne parle jamais dans le vide, que ce sont des êtres de chair, de sang, et de cœur que l'on griffe ainsi. Sans penser à mal, on en fait. C'est une leçon que j'espère ne jamais avoir oubliée. Et c'est ainsi que naquit notre complicité, car Gérard l'hypersensible, et parfois le susceptible, n'était pas un vindicatif ou un rancunier.

"Il y avait toujours de la bienveillance chez Gérard Houllier"

Sa vraie religion était celle de l'amitié, son grand sacrement la communion. Autant dire qu'il était fait pour Liverpool, Liverpool l'endeuillée aujourd'hui, qui ne l'oubliera jamais. Je ne l'ai jamais vu aussi heureux que lorsque le football anglais, qui avait vite reconnu l'un des siens, le conviait à ces grandes soirées de célébration dont il a le secret, dans lesquelles supporters, journalistes et légendes se retrouvent comme on se retrouve en famille à Noël. Gérard répondait toujours présent. Il ouvrait les bras à tous et toutes. Il souriait de plaisir lorsqu'un Stevie Gerrard ou un Jamie Carragher, ayant appris qu'il était dans la salle, lâchaient tout pour aller saluer celui qu'ils appelaient 'boss'. Il prenait des nouvelles de tous les copains. "La petite, ça va ?" "Je te vois quand à Paris ?" "Got time for a drink ?' C'est ça qui fait tellement mal, aujourd'hui, l'image de ce sourire des retrouvailles.

Son plus grand bonheur était la rencontre de l'autre, le football l'un des meilleurs moyens les plus sûrs de l'assurer et d'entretenir la complicité qui s'établissait aussitôt avec ceux dans lesquels il reconnaissait une affinité de cœur et de passions. Bien sûr, sa fougue prenait parfois le dessus, et dans un métier comme le sien, avec tout ce qu'il suppose, exige, même, de concessions et de calcul, il dut en froisser quelques-uns sur sa route. Mais quelque chose me dit qu'ils devaient le mériter un peu.

Longtemps après que sa santé l'avait forcé à quitter le football, si "quitter" est le mot, il était toujours prêt à se mettre en quatre pour ceux qui lui étaient chers, sans rien demander d'autre qu'un "merci" en récompense. Nous autres journalistes en avons bien profité, je dois l'avouer, et parfois même abusé un brin. C'est qu'un mot de lui nous ouvrait bien des portes, à Liverpool ou ailleurs. Ce n'était en rien dans son intérêt. Voilà longtemps qu'il était redevenu spectateur du sport qu'il adorait et qu'on ne l'égratignait plus dans les colonnes. Cela ne l'empêchait pas de se mettre en quatre, par amitié, par loyauté, pour le plaisir de faire plaisir. C'est bien la première fois que Gérard nous fait pleurer d'autre chose que de rire. Adieu, l'ami.

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