Guy Roux. Ses 45 années passées sur le banc d'Auxerre. Son bonnet. Son doublé Coupe-Championnat en 1996. Son 4-3-3 légendaire et... ses ailiers (Vahirua et Cocard, à la belle époque). L'entraîneur mythique de l'AJA est le dernier à avoir fait briller au plus haut niveau ce profil de joueurs, appelés "ailiers de débordement". Depuis, il est très rare de trouver trace aussi aboutie d'animations offensives faisant la part belle à ces joueurs de couloir au talent si prononcé pour le tryptique dribbler-déborder-centrer.
En France, comme ailleurs, les ailiers sont devenus des milieux offensifs appelés à repiquer, à combiner, à permuter, mais si peu à déborder le long de la ligne de touche. Le déplacement vertical n’est plus à la mode. Les "bouffeurs de craie" n’ont plus voie au chapitre. A tel point que faire évoluer des gauchers à droite - et vice versa - est devenu la norme au plus haut-niveau. Aussi Bale, Robben, Neymar, Ribéry ou Hazard évoluent tous sur le côté de leur mauvais pied. Cristiano Ronaldo, jadis ailier droit à Manchester, a remporté ses trois Ballons d’Or après avoir quitté son couloir.  
Mais alors, où sont passés les vrais ailiers ? Le temps des Matthews, Garrincha ou, plus récemment, des Figo et des Giggs semble bien révolu. “Le football a évolué”, résume Faruk Hadzibegic, ancien entraîneur de Sochaux, du Betis Seville ou de la sélection bosnienne. Ces ailiers renvoient pourtant à un imaginaire romantique prisé des fans de football. “Ailier, c’est un beau mot, sourit Jean-Marc Furlan, l’entraîneur de Troyes. L’image est jolie, l’expression parle à tous les fans de foot…”
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Des ailiers de plus en plus amenés à occuper l’axe

Qu’il parait loin, l’ailier collé à sa ligne de touche, attendant patiemment un ballon pour déborder sans se soucier du reste. “C’est vrai qu’aujourd’hui, ce genre de joueurs paraît un peu atypique dans le monde du football”, glisse Patrice Garande, l’entraîneur de Caen. A en écouter les tacticiens, c’est la conséquence simple de l’évolution du football. “Aujourd’hui, l’important, c’est le cœur du jeu, explique Jean-Marc Furlan. On veut créer le surnombre au milieu, pour avoir la possession. Donc on a besoin que nos milieux de côté viennent constamment renforcer l’axe.” Au Real Madrid, Cristiano Ronaldo se mue, dès la perte du ballon, en un joueur axial pour densifier l’entrejeu. Leader de Ligue 2 avec Troyes, l’ancien défenseur détaille : “Celui qui voudrait jouer avec deux purs ailiers à l’ancienne perdrait complètement le cœur du jeu, à l’heure actuelle. C’est un vrai risque.”

Jean-Marc Furlan, à Troyes, en 2013

Crédit: AFP

Un risque qu’évitent soigneusement de prendre l’immense majorité des techniciens. D’où un poste qui s’est largement complexifié. De l’attaquant exilé au meneur de jeu en passant par le dribbleur appelé à se mettre en position de frappe, les profils d’ailiers varient d’une équipe à l’autre, d’un match à l’autre, d’un côté à l’autre. Avec une constante : les milieux de couloir sont devenus des joueurs qui regardent sans cesse vers l’axe. Il y a plus d’un demi-siècle, Hubert Chapman, légendaire entraîneur d’Arsenal, anticipait déjà cette évolution.
Je ne comprends pas pourquoi on veut faire courir leurs ailiers le long de la ligne. Ils centrent juste devant le gardien, là où les défenseurs sont à neuf contre un. La passe à l’intérieur est beaucoup plus efficace, bien que moins spectaculaire.
Voilà pour le constat. Mais alors, pourquoi les ailiers de débordement sont-ils devenus si désuets ? Lorsqu’on les interroge, les entraîneurs pointent d’abord l’évolution du rôle… d’arrière latéral. “Aujourd’hui, les vrais ailiers, ce sont les latéraux”, explique Rolland Courbis, le coach de Montpellier. Avec une incidence défensive pour les milieux de couloir. “Quand vous avez des ailiers type, vous vous rendez compte qu’ils jouent de moins en moins, décrypte Jean-Marc Furlan. Ils passent plus de temps à défendre sur les latéraux adverses qu’autre chose. Le rapport est inversé.” Et Courbis d’embrayer : “On leur demande l’impossible. Être responsable d’un couloir de 105 mètres pendant 90 minutes, vous imaginez ? A un certain moment, l’ailier n’a plus la vélocité et l’énergie pour déborder. Il faut donc trouver autre chose.”

Edinson Cavani et Ezequiel Lavezzi (PSG) mars 2014

Crédit: Panoramic

Autre chose, à savoir une animation offensive plus variée. “Le football est beaucoup plus global qu’auparavant, on demande aux joueurs d’être polyvalents, commente Hadzibegic. L’ailier doit savoir permuter, jouer dans les intervalles, combiner, rentrer pour frapper, faire dédoubler son latéral... “ Un impératif de variété offensive qui s’exprime aussi sur le plan défensif, très peu plébiscité par les ailiers d’hier. “Dans le football actuel, je ne vois pas une équipe qui puisse se permettre de ne pas défendre à dix”, explique Garande.  

L’ailier de débordement, archétype de l’individualisme

C’est peut-être là que le bât blesse le plus. L’ailier à l’ancienne se percevait comme une individualité, capable d’exploits ponctuels mais très peu impliqué dans le jeu de l’équipe. Une vision obsolète, à l’heure où le football ne se pense plus qu’à travers le prisme du collectif. Jean-Marc Furlan raconte le travail qu’il a effectué avec Jean-Christophe Bahebeck, prêté à Troyes par le PSG en 2012-2013. “Je lui disais ‘Mais JC, le football, ce n’est pas prendre le ballon et tracer 15 mètres devant toi !’ Et pourtant, Bahebeck, c’est une bombe. Mais je le forçais à faire jouer les autres, à se limiter à deux ou trois touches.”
Un très bon joueur va te faire gagner deux, trois matches. Un très bon jeu va te faire gagner un championnat.
La transformation du poste d’ailier s’est aussi imposée d’elle-même aux entraîneurs. “Les équipes défendent de mieux en mieux, confirme Hadzibegic. Il y a des notions de couvertures qui sont de mieux en mieux maîtrisées. L’ailier de débordement a un jeu assez prévisible, alors que la tendance est plutôt à surprendre sans cesse l’adversaire.”  Une exigence peu compatible avec l’idée fixe d’un ailier de débordement collé à sa ligne de touche. “C’est impensable aujourd’hui, tranche Courbis. L’ailier pourrait coller ce qu’il veut, il pourrait même aller dans les tribunes s’il veut, ça ne changerait rien. Les équipes adverses sont en place.”  

Rolland Courbis, l'entraîneur de Montpellier

Crédit: AFP

Les ailiers ont étoffé leur jeu

Dans le monde du football, l’unanimisme est donc de mise sur la question. L’heure est aux “meneurs de jeu exilés” (Furlan), aux “ailiers qui repiquent” (Hadzibegic), aux “milieux qui plongent dans l’espace libéré” (Garande) ou aux “latéraux qui arrivent lancés pour dédoubler” (Courbis). Et le Troyen de confirmer : “Le football ne se pense plus autour d’un seul joueur. Le plus souvent, on met en place des binômes : latéral-ailier, relayeur-récupérateur...” Une idée confirmée par Patrice Garande : “Le plus important, c’est l’animation offensive. Le mouvement, la vitesse, la surprise. C’est la base.”
Dernière idée reçue combattue par les hommes en parka : l’ailier de débordement a disparu, mais les dribbleurs existent encore. Hier préservés comme des joyaux, les purs techniciens sont aujourd’hui façonnés par les formateurs. "Il faut leur apprendre à quel moment dribbler, ce qu’on fait à la sortie du dribble..." Et Furlan de poursuivre : "Les joueurs ont besoin de règles. Chez moi, par exemple, ils n’ont pas le droit de dribbler dos au but s’ils ne sont pas rentrés dans les 20 derniers mètres. Celui qui ne comprend pas, il dégage. Même si c’est Messi. Je veux qu’ils fassent circuler le ballon."
Reste à savoir si la page de l’ailier de débordement est définitivement tournée. “Le football fonctionne par cycles, veut croire Hadzibegic. Peut-être que, demain, la nouvelle génération sera pleine de joueurs de ce type.” A Troyes, l’ailier n’est pas la panacée mais il peut être une solution. “Au cours d’un match, il m’arrive de faire entrer un ailiertype pour perturber le latéral adverse, détaille Furlan. C’est parfois un excellent élément de surprise.” Patrice Garande, lui, soutient que le football est en passe de dépasser le débat. “Aujourd’hui, des joueurs qui savent déborder et centrer, il y en a énormément. La différence, c’est qu’ils savent faire plein de choses d’autres. Elle est là, l’évolution.”    
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