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Valence, la semaine qui a failli tout changer

Valence, la semaine qui a failli tout changer

Le 06/08/2019 à 00:17Mis à jour Le 07/08/2019 à 11:06

LIGA - Englué dans une mini-crise d'une semaine, Valence a bien failli voir son projet sportif débuté à l'été 2017 exploser en vol. Proche de la sortie, le directeur général du club, Mateu Alemany a su manoeuvrer pour ressortir avec plus de pouvoir qu'avant.

Valence revient tout droit de l'enfer. Alors qu'il continue d'avancer dans l'ombre des deux mastodontes Barcelone-Real Madrid, et du numéro trois, l'Atlético de Madrid, le Valence CF a failli perdre tout le travail de reconstruction effectué depuis deux ans en l'espace d'une petite semaine. Le pensionnaire du Camp de Mestalla a vécu une crise de six jours, passée en dehors des lumières de l’actualité, qui a failli lui péter au visage. Personne n'avait rien vu venir dans la belle cité méditerranéenne, puisque c’est une lutte indirecte pour le pouvoir qui a opposé la direction basée à Singapour et les hommes conduisant le projet sportif actuel depuis l'Espagne.

Cette crise estivale a officiellement débutée le dimanche 28 juillet dernier, sous les coups de 22h20. Vingt minutes après une anecdotique victoire en amical sur la pelouse du Sporting Club Portugal (1-2), le VCF s'est mis en mode alerte générale car l'homme responsable de son retour au premier plan s'est retrouvé tout proche de la sortie, volontairement mis de côté par Peter Lim, le propriétaire du club. L'homme dont on parle, c'est Mateu Alemany Font, le directeur général du club.

Forcément, l'annonce de son départ, imminent et inéluctable, pour cause de relation rompue avec Lim, a été vécue comme une onde de choc à tous les étages. Staff technique, joueurs, suiveurs, anciennes gloires telles que Santiago Cañizares et Mario Kempes, supporters : tout le monde a pris un énorme coup sur la tête. Le départ d'un tel personnage a laissé craindre le retour de la sempiternelle crise institutionnelle. La crise de trop pour beaucoup. En l'espace de 28 mois, tout le monde s'est attaché au directeur général du VCF, qui fait l’unanimité en privé et en public.

Alemany, plus qu'un dirigeant

Peu connu du grand public en Europe, le Majorquin de 56 ans s'était principalement fait connaître pour son passage en tant que président du Real Mallorca au début des années 2000. La meilleure période de l'histoire du club insulaire. L'avocat de formation avait réussi à structurer et mener un projet sportif intelligent pour que le club des Baléares joue les premiers rôles en Liga et dispute la Ligue des champions lors de la saison 2001/2002. Un passage comme dirigeant magnifié par le succès en Copa del Rey en 2003 et par l'arrivée trois ans plus tôt de Samuel Eto'o en provenance du Real Madrid.

Revenu au club en 2009, Alemany a ensuite connu un deuxième passage beaucoup plus contrasté qui a terni son image et l'a éloigné du monde du football. Son autre fait de gloire a été de dire non à Florentino Pérez qui voulait le mettre aux commandes de son Real Madrid en août 2000. Ami proche du dirigeant de la Casa Blanca, Alemany est avant d'être un dirigeant, un homme politique. Opposant au puissant Angel Villar, il avait d'ailleurs raté la présidence de la Fédération espagnole de football (RFEF) en 2007 malgré l'appui d'un certain Javier Tebas qui le tient en très haute estime. Alemany c'est un homme de réseau. C'est surtout un personnage qui ne laisse pas indifférent. Il aimante et les gens le suivent.

Intronisé comme directeur général de Valence le 27 mars 2017, grâce aux bons conseils de Tebas auprès de Meriton, la holding de Peter Lim qui a racheté Valence en novembre 2014, Alemany est devenu le cerveau du renouveau du club espagnol passé en deux ans d'une presque relégation à son premier titre depuis onze années. Habitué aux secousses depuis 2004, Valence était plongé à l'époque de l’arrivée d’Alemany dans une profonde crise institutionnelle et sportive conséquences à long terme du départ en juin 2015 de son ancien homme fort, Amadeo Salvo, qui a claqué la porte de son club de coeur à cause de la destruction de la cellule sportive du club par Peter Lim.

2015-2019 : du mimétisme dans la crise

Flanqué de son ami Jorge Mendes, le plus célèbre agent de la planète football, le milliardaire de Singapour avait décidé, à quelques jours d'entamer la pré-saison 2015-2016, de nommer Nuno Espirito Santo, entraîneur-manager-directeur sportif, et de permettre au duo de recruter dans le dos de la direction sportive menée par Francisco Rufete, déclassé mais avec une proposition de réorientation, et forcé à partir. Une situation qui avait condamné le club à la nuit à cause d'un recrutement de bas étage mené par le tandem Nuno-Mendes et une direction perdue car inexpérimentée. Entres expérimentations douteuses - Gary Neville entraîneur, l'ancien préparateur physique Pako Ayestaran en successeur - et hommes muselés, Jesus Garcia Pitarch et Cesare Prandelli, Lim a rapidement compris qu'il fallait remettre une figure tutélaire aux commandes. Ce qu'il a fait en plaçant Alemany et en se mettant en retrait.

Quatre ans après le fameux épisode, dénommé à Valence "Rodrigo Caio", du nom du joueur Brésilien recruté en sous-marin par le boss de Gestifute et recalé par Salvo, il est arrivé à peu près la même chose à Mateu Alemany ces dernières semaines avec la remise en cause totale de son projet sportif par le propriétaire de Valence dans un timing douteux. Pas d'accord sur la politique de transferts mené par le triumvirat à la tête du club - Alemany, son directeur technique Pablo Longoria, débarqué de la Juventus début 2018, et l'autre homme-clé du renouveau, l'entraîneur Marcelino Garcia Toral - l'homme d'affaires a voulu reprendre la main sur son club. Car il se sentait tout simplement délaissé concernant la prise de décisions depuis plusieurs mois.

Cette attitude, vue comme infantile depuis l'Espagne, a accentué le fossé entre l'aficion et Meriton qui a chassé les ultras de la Curva Nord de Mestalla. Ce retournement de situation a de quoi faire sourire. Car Lim avait engagé Alemany pour faire fonctionner au quotidien un club qui partait à la dérive, avec les pleins pouvoirs sportifs, tout en gardant un pouvoir décisionnaire ultime. Le modèle a parfaitement fonctionné depuis deux ans et porté ses fruits sur le terrain. En laissant Alemany travailler et prendre les décisions, Lim a vu Valence renaître.

Amadeo Salvo, Nuno et Francisco Rufete en 2014

Amadeo Salvo, Nuno et Francisco Rufete en 2014Getty Images

Petits désaccords pour une grande crise

Valence s'est enfoncé dans une crise d'ampleur à cause de deux choses. Il y a eu d'abord eu quelques désaccords sur le mercato : le refus de la part de Lim de signer Rafinha à cause de ses problèmes physiques, la volonté d'imposer la perle coréenne Kang-in Lee au lieu de l'envoyer en prêt dans un club aux petites aspirations, et le blocus de la vente de Mouctar Diakhaby à Wolverhampton par Alemany afin que Jorge Mendes rapatrie Nicolas Otamendi à Mestalla. Rien de bien dramatique. Mais avec un bout de ficelle, Mac Gyver faisait bien sauter une porte. Alors, Valence a appuyé sur le bouton explosion, faisant le bonheur d’une presse madrilène avide de ses problèmes.

L'autre raison est à chercher dans l'organigramme du club, partagé entre hommes de Lim et locaux. La co-existence entre les deux entités n'est d'ailleurs pas optimale et la communication avec la direction un problème. Deux mondes et deux façons de travailler s'opposent et ça fait des étincelles. Meriton voit Valence comme s'il était une entreprise classique. Mais un club de football est hautement plus complexe dans son fonctionnement.

Il fallu trois jours intenses de réunions à Valence entre un Alemany proche du départ, et le président du club, Anil Murthy, revenu d'urgence du conseil d'administration de Meriton à Singapour où n'avait pas été convié Alemany, avant de décider d'aller voir Lim en tête-à-tête le jeudi 1er août pour trouver une solution définitive. Après une longue réunion de six heures chrono à Singapour en compagnie de Murthy et Lim, le DG de Valence est parvenu à sauver son projet.

Murthy, c'est le troisième larron de cette histoire. Observateur de crise, devenu président en 2017, l'ancien diplomate cohabite depuis deux ans avec Alemany sans y trouver son compte. Si les deux hommes vont dans le même sens, en privé ça grince car tous les lauriers de la réussite du projet reviennent à Alemany. Insulté par les supporters lors de son retour le 29 juillet, le président de Valence a tenu la posture du médiateur dans cette histoire.

La crise a été prise très au sérieux au sein du staff technique de Marcelino, venu à la demande d'Alemany en mai 2017 et préféré à Quique Setién, qui a scellé son sort à celui de l'Asturien. Ce dernier a d'ailleurs sérieusement pensé à présenter sa démission avec toute son équipe. Il a fallu l'intervention des joueurs, puis le début des négociations Alemany-Lim, pour qu'il se mettre en position d'attente. Cela ne l'a pas empêché d'être sans filtre au moment de commenter la fin de la guerre. "Il est évident que la semaine a été difficile et de manière inespérée et surprenante. Je me considère comme une personne réfléchie et cette situation est difficile à expliquer. Tout le monde s'est retrouvé préoccupé au sein du club, surtout l'équipe et le staff technique parce que le projet mis en place a parfaitement fonctionné depuis deux ans", a réagi le technicien vendredi dernier.

"Il n'y a pas beaucoup d'équipes qui ont réussi à avoir un tel rendement, avec un propriétaire qui nous avait accordé toute sa confiance au sujet des décisions. Cela a été la conséquence de quelques détails. J'ai la sensation que la communication et la transposition des faits n'a pas été la plus adéquate. A partir de là, il y a eu des opinions différentes. Évidemment qu'avec une discussion longue et réfléchie, entre deux personnes intelligentes qui se sont trouvées pour réaliser un projet ambitieux, il y avait de quoi trouver un terrain d'entente."

Kang-in Lee lors de Sporting-Valence

Kang-in Lee lors de Sporting-ValenceGetty Images

Une mobilisation sans précédent des joueurs

Charismatique, malin et fin connaisseur des arcanes du football, Alemany a trouvé un terrain d'entente avec Peter Lim à Singapour, où il a mis les pieds avec la ferme intention de conserver ses pleins pouvoirs, après une réunion de six heures. Il a aussi accepté de faire quelques concessions afin de pacifier les choses. Si tout n'a pas filtré, le départ de la perle Kang-in Lee, une mine d'or pour les sponsors venues d'Asie, a été mis de côté. Redoutable négociateur, Alemany est parvenu en cinq jours de passer à une possible destitution à un pouvoir renforcé. Toujours obligé de passer par les hommes de Meriton, le dirigeant de Valence a gagné le droit de casser l'intermédiaire et d'avertir personnellement Lim du bon fonctionnement du club sans passer par des filtres. qui ont perdu du crédit Principal visé, le discret Kim Koh Huat, le directeur exécutif du club chargé de gérer l'inversion de Lim à Valence et protégé de ce dernier, qui est sorti de cette crise en étant très fragilisé.

La communication difficile entre Singapour et Valence a été l'autre élément déclencheur d'une crise qui a germé il y a des mois quand Alemany a sauvé la peau de Marcelino en janvier dernier et pris de court Lim, frustré par les résultats de son équipe mais terrorisé à l'idée d'encore tout envoyer en l'air. Cet épisode avait scellé une prise de distance entre les deux hommes et provoqué une mise en retrait de Lim en fin de saison, notamment lors de la célébration de la victoire en Copa del Rey le 25 mai dernier. Un événement dignement fêté par le duo Alemany et Marcelino qui mourra ensemble. Entré dans les bureaux de Valence pour sceller son départ le lundi 29 juillet, Alemany a quitté Singapour le vendredi 2 août avec une confiance totale et un statut renforcé. L'ancien chef de la communication de Valence, Damia Vidagany, présente d'ailleurs le Majorquin comme le "meilleur exécutif du monde du football" qu'il ait pu connaître. Ca c'est vérifié. En politique, tous les coups sont permis. Et Alemany est un animal politique.

Le tour de force du dirigeant de Valence, revenu dans le football avec envie et curiosité il y a deux ans, c'est d'avoir rallié tout un club derrière lui. C'est du jamais vu dans l'histoire de Valence qui a essoré tous ses dirigeants et essuyé les plâtres des confrontations internes dans ses arcanes. Soutenu par le public, qui n'a pas hésité à venir manifester devant les bureaux du club, à coup de "Mateu quedate" (Mateu reste), Alemany a gagné son maintien par la voie interne et grâce à la vox populi. Sa dernière carte, la plus importante, et qui a fait reculer Lim alors que la situation semblait irréversible, c'est le soutien des joueurs, notamment des cadres : Dani Parejo, Rodrigo Moreno, Jose Gaya, Jaume Domenech et Geoffrey Kondogbia. Les capitaines et vice-capitaines ont d'ailleurs demandé l'autorisation de pouvoir parler directement avec Peter Lim pour lui demander de ne pas briser ce qui avait été construit. Car ils se considèrent dans un cocon familial. Du jamais vu à Valence.

"Il y a eu la volonté dans cette équipe de trouver une solution parce qu'ils ont déjà vécu des moments difficiles il y a quelques saisons, au point de les affecter dans leurs vies personnelles. Et ils ne voulaient pas replonger en arrière", a révélé Marcelino. "Les joueurs savaient les symptômes de la précédente crise et ils ont voulu trouver une solution en parlant directement avec le propriétaire pour lui dire leur opinion. Après avoir passé deux saisons difficiles, ils en ont vécu deux belles; avec la qualification en Ligue des champions au bout, et il leur était impossible que l'incertitude revienne au centre du jeu. Cette équipe s'est unie parce qu'elle est composée de grand professionnels." S'il y a bien une leçon à retenir de cet épisode, c'est qu'à Valence la tranquillité n'existe pas. Mais surtout, que le véritable patron, c'est un Majorquin. Mais celui-là, personne ne sait s'il joue au tennis de la main gauche.

Mateu Alemany et Marcelino célèbrent la victoire en Copa del Rey
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