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Entre interdictions de stades et garde à vue, le quotidien des désobéissants supporters bordelais

Entre interdictions de stades et garde à vue, le quotidien des désobéissants supporters bordelais

Le 21/03/2018 à 11:42Mis à jour Le 21/03/2018 à 12:54

LIGUE 1 - Les supporters Ultramarines des Girondins de Bordeaux ont fêté leur 30 ans cette année. Mais ils font surtout l’actualité pour leur décision de ne plus respecter les différentes interdictions de déplacements.

Les bâches sont posées à terre, les lettres collées au sol et invisibles. Le match contre Angers va commencer, les Ultramarines bordelais s’activent et lèvent les banderoles fermement, alors que le vent s’engouffre dans les travées du stade. La suite est à lire sur l’air de Pris pour cible, du groupe de rap Sniper : “On est catalogués, coupables à chaque fois. Mis à l’écart, fichés ou même montrés du doigt. Présumés jeunes et dans la mauvaise voie. Humiliés et dit hors-la-loi!”.

Des paroles qui résonnent avec l’actualité du groupe. Quelques heures plus tôt, les UB87 reçoivent dans leur local, situé dans une zone industrielle de Bordeaux. Sur la “terrasse” de celui-ci, quelques membres relatent les épisodes précédents. Depuis le début de l’année, les Ultramarines ont connu trois interdictions de déplacements – à Nantes, Strasbourg et Marseille – qu’ils ont jugé iniques et bravé car il s’agit pour eux de “privation des libertés fondamentales des supporters”.

La première tentative est expliquée par Romain Manci, un des capos du groupe (l’ultra qui lance les chants). “L’année dernière, on avait été interdit de déplacement. Pourtant, on avait réussi à avoir 250 places en bataillant, indique celui qui chante au sein des UB87 depuis la saison 91-92. On se dit qu’il faut tenter, et qu’on trouvera un moyen de négocier sur place."

Conséquence, 150 supporters bordelais se rendent à la Beaujoire. “On a pris le train à La Roche sur Yon (en Vendée, ndlr), et arrivé à Nantes, on a vu l’accueil, continue “Castillon”, un autre capo. On a eu le même dispositif qui aurait pu nous amener au stade. Au moins 3 CRS par tête, plus les commissaires et les Renseignements Généraux.”

260 interdictions de stade

Vient ensuite Strasbourg, où une cinquantaine de supporters s’incrustent en tribune avec des ultras alsaciens. 25 restent “encerclés sur un parking tout le match”, rappelle “Casti”. 47 Girondins sont finalement mis en garde à vue pendant 18 heures. “On ne pensait pas qu’ils nous mettraient en garde à vue. On savait que ça allait être chaud sans penser qu’on finirait par tous être embarqués. On occupait la totalité du poste de Strasbourg, ce qui a obligé des flics d’astreinte à venir”, reprend-t-il. Pour protester, 150 ultras girondins manifestent devant le commissariat de Bordeaux. L’action leur apporte les soutiens de nombreuses tribunes françaises et étrangères.

À Marseille, c’est la même chanson. Des ultras bravent l’arrêté préfectoral et sont envoyés en garde à vue à leur arrivée dans la cité phocéenne. À aucun moment pourtant, cette désobéissance civile n’a fait débat dans le groupe. Sur la terrasse, entre une clope et une bière, Castillon et Romain Manci parlent des 260 interdictions de stade qui visent les Ultramarines. “On est dans l’attente des sanctions, commence le premier, accoudé à un brasero offert par leurs amis de Munster - D3 allemande - pour les 30 ans du groupe. Tous ceux de Marseille sont convoqués en jugement là-bas par groupe de trois entre avril et juin”. Le second embraye : “Chaque jour, trois mecs de chez nous iront là-bas, ce qui fait 40 personnes en tout, sans compter notre avocat”. Tout ça pour finir avec une amende et une interdiction, estiment-ils, en espérant que leur avocat, Hubert Hazera, qui les défend depuis 7 ans, arrivera à en casser plusieurs.

Dans le cas contraire, le groupe se mettrait “en sommeil”. “Il restera du monde (le groupe compte 1000 cartés, ndlr), mais on ne peut pas vivre après une telle sanction, explique Romain Manci. C’est trop compliqué.” Déjà, le préjudice financier sera terrible pour prendre en charge tout ce petit monde : “Il faut compter une somme à cinq chiffres sans les amendes”, calcule un membre du directoire de 28 ans qui se fait appeler Thibo Gros.

Banderole de supporters de l'OM lors de Marseille - Bordeaux en Ligue 1 le 18 février 2018

Banderole de supporters de l'OM lors de Marseille - Bordeaux en Ligue 1 le 18 février 2018Getty Images

Si les frictions entre les ultras et les pouvoirs publics ont commencé en novembre, après la réception de Marseille, elle ont surtout débuté après le déplacement à Troyes, où un fumigène a mis accidentellement feu à une banderole, sans faire de blessés. Un avis que ne partagent pas les ultras bordelais. “C’est une excuse bidon. Les arrêtés, ça fait depuis longtemps qu’on les subit. À Troyes, ça dure une minute. C’est une connerie mais ce n’est pas un tournant”, estime Casti, qui fait partie du groupe depuis plus de 15 ans. Le tournant est difficile à situer, mais aujourd’hui la situation judiciaire est complexe. Thibo Gros la résume : “A la suite de Nantes, on est en attente de recevoir des IAS vu que personne n’avait été en garde à vue”. Les IAS sont des interdictions administratives de stade, prise par un préfet, mais qui ne sont pas une sanction pénale puisqu’il n’y a pas eu de procès. Dans ces circonstances, celui qui reçoit un IAS à dix jours pour la contester.

Thibo reprend le fil : “Pour Strasbourg, quatre de nos membres ont reçu des convocations mais ce sont des membres qui résident en Alsace. Quand tu habites en Alsace, tu dépends de la région et, forcément, si tu y fais de la garde-à-vue, t’es convoqué là-bas. Eux, ils sont convoqués fin mars. Enfin, tous les présents à Strasbourg peuvent recevoir également une IAS, mais ce n’est pas encore le cas. Pour ces quatre concernés, le groupe prend en charge leur défense : on constitue des dossiers pour mettre en avant toutes les activités que l’on fait”. Puis il faudra préparer les 38 convoqués à Marseille.

"Sans les supporters, rien ne se passe au stade"

Et ceux qu’on présente parfois uniquement négativement ont quelques arguments à faire valoir : “Il faut savoir qu’on fait des actions avec une association qui s’appelle la Gamelle Bordelaise. D’abord, la boutique du club proposait un maillot avec le logo de nos 30 ans. Sur tous les maillots, 5 euros allaient à l’association. Avec 700 maillots vendus, on a récolté 3500 euros pour la Gamelle Bordelaise. C’est énorme. Le mieux reste de s’investir humainement : on les a fait venir dans notre local pour qu’ils puissent préparer les maraudes et on les aide en faisant les maraudes avec eux”.

À l’intérieur du local, les Ultramarines regardent le match de rugby France - Angleterre. Dehors, ça continue de parler de la répression. Une situation bien connue des anciens. “On avait déjà protesté dans les années 90, se rappelle Romain. Ma première fois, c’est quand le club nous a interdit les mégaphones, en 94-95”. Castillon lui répond directement : “Oui mais c’était surtout des problèmes avec les clubs. Là, ils ont bien intégré qu’il faut une tribune qui vive. Sans ça, rien ne se passe au stade.

Une constatation qui se confirme une fois dans les travées. Alors que le stade fait une minute de silence pour honorer la mémoire de Thomas Rodriguez, le jeune footballeur de Tours retrouvé mort, Castillon demande à tout le monde de sortir son écharpe silencieusement. Capo principal pour ce match, il n’a qu’un seul relais à sa droite. Puis il enjoint à sortir les fameuses banderoles. “Contre la répression, une fois de plus, crie-t-il dans la “nacelle” qui fait face à la tribune Sud. On lâche rien”. Très pédagogue, il encourage les autres Ultramarines à lever le poing et commence à chanter : “Liberté pour les ultras”. Immédiatement, la tribune le reprend, comme un seul homme. Sans interdit.

Banderole dépolyée durant Marseille - Bordeaux

Banderole dépolyée durant Marseille - BordeauxGetty Images

Inspirés par les "collectionneurs de stades" anglais, les deux auteurs de Supps Par Terre ont lancé un tour de France des vingt stades de Ligue 1 pour aller à la rencontre des supporters et vivre le supportérisme de l'intérieur. Ils livreront régulièrement leur vision sur Eurosport.fr.

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