C’est une interview au long cours passionnante. Son parcours, sa méthode, ses choix pour l’OM : dans un long entretien diffusé par El Pais lundi dernier, Pablo Longoria, nouveau président de l’OM, balaye large. Ce n’est qu’à la toute fin qu’il prend le temps d’évoquer le modèle de formation hexagonal et l’incapacité des entraîneurs français à s'exporter.
Extraits choisis : "[...] La France est en foot la NBA de l’Europe. On forme des joueurs très individualistes, pas vraiment intégrés à une idée très concrète du jeu, justement dans cette recherche d’identité. Il n’y a pas de modèle de jeu français. Objectivement, si on analyse le monde dans son ensemble, c’est un des pays qui exportent le moins d’entraîneurs. Parce qu’ils ne vendent pas d’idées collectives. Mais à titre individuel, c’est la nation qui exporte le plus de joueurs car le joueur français continue de jouer dans la rue, surtout dans des quartiers à Paris, Marseille ou Lyon. Là-bas, ils continuent de jouer dans la rue et cela crée une formation individualiste qui leur permet de faire de grosses différences mais ils ne se forment pas à un modèle de jeu".
Des propos qui ont fait réagir de nombreux entraîneurs ces dernières heures, à l’image de Raymond Domenech ou Bruno Genesio. Hubert Fournier, DTN depuis 2017, a accepté de revenir pour Eurosport sur les propos de Pablo Longoria.
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En tant que DTN, que voulez-vous répondre à Pablo Longoria ?
Hubert Fournier : J’ai été un peu surpris des propos de Pablo Longoria. A la fois il nous dit qu’on fait les choses bien mais qu’on ne sort que des joueurs individualistes qui sont formés dans la rue, ce qui est un peu, pour moi, un raccourci de ce qui est mis en place dans le parcours vers le haut niveau au sein du football français. Notre volonté n’est pas de former des joueurs individualistes, au contraire. On essaye de former nos jeunes au travers d’une culture du collectif et l’adaptation que montrent nos jeunes quand ils partent dans des grands clubs européens prouve qu’on est plutôt dans la bonne direction car ils s’adaptent dans n’importe quel contexte, à n’importe quelle demande tactique des entraîneurs.
Et concernant les entraîneurs ?
H.F : Il a raison sur notre manque de rayonnement car nous n’avons pas assez d’éducateurs qui s’exportent. Mais la raison principale n’est pas leur manque de compétence, c’est aussi, sans doute, un manque de réseau qui ne porte pas les entraîneurs français à l’heure actuelle. Mais on a des résultats sur le foot masculin mais aussi féminin. Lyon est une des meilleures équipes d’Europe depuis plus de dix ans avec uniquement des entraîneurs français, sur le plan féminin. Sur le plan masculin, l’OL s’est qualifié pour les phases européennes qu’avec des entraîneurs français, c’est à souligner aussi (Sylvinho a cependant coaché l’OL pendant trois mois en 2019, NDLR). Si on remonte plus loin, on peut aussi citer Arsène Wenger, Gérard Houllier, Luis Fernandez.

Thierry Henry et Arsène Wenger à Arsenal, en 2007

Crédit: Getty Images

Sampaoli, Pochettino ou Bielsa, ils ne parlent pas français non plus et personne ne s’en est ému
Raymond Domenech, comme vous, a évoqué le manque de "réseau", Bruno Genesio a lui avancé l’idée d’une "carte" qu’il faut avoir avant de mettre en avant les limites linguistiques des Français à l’étranger. Vous voyez d’autres éléments ?
H.F : Bruno a raison d’évoquer cette faiblesse, on peut l’admettre. Mais bon, on voit Sampaoli, Pochettino ou Bielsa, ils ne parlent pas français non plus et personne ne s’en est ému. Mais ça en fait partie, il faut être très clair. Pour être plus proche des joueurs, avoir une sensibilité avec eux, il faut maîtriser l’anglais a minima. Mais le réseau, oui, forcément. Les réseaux d’agents sont puissants et font le marché actuellement. C’est un réseau étroit dans lequel, malheureusement, on n'est pas positionné, donc ça nuit à notre rayonnement. On doit sans doute mieux faire là-dessus.
Pour reprendre l’exemple de Genesio, il avait pourtant eu recours aux services de Pini Zahavi sans que cela n'aboutisse à un contrat avec un club européen de standing. Comment vous l’expliquez ?
H.F : J’ai un peu de mal à vous donner une réponse. J’ai envie de dire 'donnez-leur la chance et vous allez voir'. Je pense à un Julien Stéphan à l’heure actuelle, vous lui donnez un club dans n’importe quel championnat européen, je suis sûr qu’il aura des résultats probants car il a plein d’idées et qu’il est innovant. Bruno avait fait des choses intéressantes : battre Manchester City, qualifier Lyon en Champions League, comme je l’avais fait aussi. Il avait des contacts mais peut-être pas de grandes écuries européennes. Mais c’était aussi un choix de Bruno de partir en Chine aussi parce qu’il avait besoin de souffler un petit peu. Je suis persuadé qu’il aurait trouvé un club européen autrement.

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Dans son interview, Longoria explique qu’il ne voit pas de lien clair entre l’équipe de France, le PSG, locomotive nationale, et les équipes de Ligue 1 en terme de tactique. L’exemple espagnol des années 2010 semble nourrir son propos avec une filiation entre les différentes équipes du pays. Vous voyez des choses communes dans l’ADN tactique des Bleus, du PSG et des équipes de L1 ?
H.F : Nous, à la direction technique, nous ne sommes pas dans la volonté d’imposer un style de jeu particulier. On souhaite laisser une liberté à nos entraîneurs car le football évolue constamment. Les Espagnols, cela fait quelques années que leur système ne leur permet plus d’être aussi rayonnants. On refuse une forme de dictature dans laquelle on imposerait à nos clubs et nos entraîneurs de mettre en place un style de jeu. À mes yeux, ça fait aussi partie de la créativité de nos entraîneurs. C’est pour ça qu’on n’impose aucun système de jeu. D’ailleurs, Didier Deschamps n’impose rien à nos équipes de jeunes. Bien sûr que ça nous inspire ce qu’il se passe plus haut mais nous n’avons pas vocation à imiter, en termes de système de jeu, ce que fait Didier.
c'est vrai qu’en France, Zidane passe un peu… je ne vais pas dire inaperçu mais...
Vous évoquez Didier Deschamps. Un mot revient très souvent le concernant, et Zinédine Zidane aussi d’ailleurs, c’est "pragmatique". On a vu la vague espagnole symbolisée par Pep Guardiola, on a actuellement la vague allemande symbolisée par Jürgen Klopp. Est-ce que l’école française, c’est le "pragmatisme" plutôt que la théorie pour caricaturer ?
H.F : Sans doute, mais est-ce que ce n’est pas ça qui a permis de gagner jusqu’à maintenant ? Si on regarde les résultats, ça a plutôt été payant sur les dernières années. Le Français a tendance à s’autoflageller mais sur les vingt dernières années, la meilleure sélection, c’est l’équipe de France en termes de résultats : deux Coupes du monde, une finale, un championnat d’Europe, une finale. Il n’y a pas d’autres fédérations qui ont obtenu ça sur les vingt dernières années. Tout ça avec des entraîneurs français. On peut quand même aussi, de temps en temps, rappeler les choses positives. Certes, on manque sans doute de grands clubs européens avec une histoire forte comme peut l’avoir le Real, le Bayern parce que ça fait seulement trente ans qu’on a mis l’accent sur le développement du football sur la scène internationale. On a eu des épiphénomènes avec Reims et Saint-Etienne mais depuis, malheureusement, on a du mal. Mais au niveau des sélections, je suis heureux d’en parler, on est la meilleure fédération au niveau international.

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Vous avez souligné le manque de reconnaissance : vous êtes d’accord avec Raymond Domenech quand il avance qu’on ne parle pas assez du travail de Zinédine Zidane ?
H.F : Bien sûr ! Son parcours est tout bonnement incroyable. Durer aussi longtemps dans un club comme le Real Madrid, avoir les résultats qu’il a, le management qu’il peut avoir avec le vestiaire qu’il a à gérer, c'est vraiment incroyable. On en parle beaucoup à l’extérieur et c'est vrai qu’en France, ça passe un peu… Je ne vais pas dire inaperçu car ceux qui s’intéressent au foot en ont conscience mais ce n’est pas suffisamment mis en avant. On le déplore car c’est notre porte-drapeau. Il l’a été en tant que joueur, il l’est aussi en tant que technicien. Au même titre que Didier Deschamps. Je pense que ça fait rêver les amoureux du foot et peut-être ceux qui veulent se lancer dans le métier d’entraîneur.
Sur ces deux cas-là, on pourrait aussi vous rétorquer que leurs expériences de joueurs à l’étranger a sans doute pesé lourd dans leur parcours de technicien. Sont-ils de purs produits de la formation française comme entraîneurs ?
H.F : En tout cas, ils ont fait leur formation dans le système fédéral. Je trouve que le fait d’aller à l’étranger est un plus pour eux car ça leur a permis d’élever leur culture footballistique au travers d’autres footballs. C’est forcément nourrissant. Et puis la Juve, le Real : ils ont eu la chance de côtoyer le très très haut niveau avec des joueurs fantastiques à coacher. Je ne dis pas que c’est facile mais pour gagner des titres, c’est essentiel d’avoir des joueurs de très haut niveau. Leur patte, c’est le coaching. C’est aussi la limite de notre championnat, qui perd ses meilleurs talents tous les ans.
Justement, Pablo Longoria parle aussi beaucoup du modèle de la Ligue 1. Vous vous êtes beaucoup enthousiasmé pour des équipes de L1 cette saison, notamment coachées par des Français ?
H.F : Ce que fait Christophe Galtier avec les moyens qu’il a à Lille, franchement, c’est un très très beau travail. Là-dessus, je suis admiratif. Le fait qu’il soit leader est tout à fait justifié. Mais c’est pareil : avec les moyens qu’il a à sa disposition, Olivier Dall'Oglio fait un très bon travail. C’est aussi ça un très bon technicien, c’est celui qui optimise les effectifs qu’ils ont à leur disposition.

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Dans votre rôle de DTN, c’est dans votre projet de réussir à inonder l’Europe d’entraîneurs français pour mettre en avant leurs idées de jeu dans les années à venir ?
H.F : Oui, ça en fait partie. On est en charge de la formation donc on n’est pas une agence d’intérim non plus mais c’est vrai qu’on souhaite mettre en avant la qualité de nos entraîneurs car il y en a. On ne peut même parler d’échec car ceux qui ont été à l’étranger, comme Rudi Garcia à la Roma ou Philippe Montanier avec la Real Sociedad, lorsqu’on leur a donné leur chance, ils ont réussi.
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