La plus influente : le jeu au pied des gardiens

Été 2008, bureau de Pep Guardiola, une pièce de 20m2 sans fenêtre et au mobilier spartiate dans les profondeurs du Camp Nou. Ce jour-là, Victor Valdés revient de vacances et est convoqué pour la première fois par le nouvel entraîneur du FC Barcelone. Sur un tableau noir, trois jetons. L'un dans la surface, les deux autres de part et d'autre de celle-ci, à la hauteur de la ligne de fond. "Tu sais qui sont ces joueurs ?" demande le professeur. Valdés secoue la tête. Il ne comprend pas un mot de ce qu'on lui raconte. "Ce sont les centraux, répond Guardiola. Et quand toi tu as le ballon, je veux qu'ils jouent ici. Toi tu leur passeras le ballon et on commencera à jouer à partir de là". "Moi je continuais de penser que ce type était fou, se remémore Victor Valdés. Tel quel. Mais comme moi aussi je suis un peu fou, je m'identifiais à lui et je lui ai dit 'alors il faut qu'ils le veuillent. Pour être ici, il faut qu'ils veuillent le ballon'. Et il m'a répondu 'tranquille, ça c'est moi qui m'en occupe'".
En un dialogue, Pep Guardiola et Victor Valdés établissent un pacte qui changera la façon de jouer au football pour toujours (à tel point qu'en 2019, dans le but de favoriser le jeu court lors des sorties de balle, l'IFAB abolira la règle interdisant aux joueurs de pénétrer la surface de leur propre portier lors des six mètres). Désormais, on repart depuis derrière en impliquant le gardien sur les premières passes.
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20/06/2021 À 15:54

Barcelona's Spanish coach Josep Guardiola (L) reacts next to Barcelona's Spanish goalkeeper Victor Valdes at the end of the UEFA Champions League final football match FC Barcelona vs. Manchester United,

Crédit: Getty Images

Les dégagements systématiques lors des six mètres à l'issue si aléatoire, c'est terminé. La sortie de balle étant la phase la plus décisive quant au devenir d'une action, il faut alors la soigner dans les moindres détails. "Le plus important, c'est de bien ressortir. Nous attaquerons bien seulement si nous initions bien le jeu depuis derrière" explique l'ancien capitaine blaugrana. 13 ans après cette innovation, disposer d'un gardien bon au pied est devenu indispensable ; il n'est pas rare que ce dernier soit le seul joueur libre face au pressing adverse.
Non-content d'avoir poussé ses gardiens à développer leur filière de jeu court jusqu'à la rendre excellente, le natif de Santpedor s'est ensuite attaqué à un autre chantier en 2017. Lorsque le jeune Pep était entraîné par Cruyff, ce dernier lui demandait toujours de chercher en priorité l'homme le plus avancé, Michael Laudrup.
Si on pouvait atteindre la zone d'attaque en une passe, pourquoi s'en priver ? Alors, dès l'arrivée d'Ederson à Manchester, le technicien lui demande de chercher l'homme le plus éloigné. Après s'être saisi du ballon des mains, le dernier rempart de City n'hésite pas à envoyer l'envoyer directement sur son attaquant par l'entremise d'une longue passe cisaillant les airs. De cette façon, tout le pressing adverse est surpassé. Lors du match retour contre le Real la saison passée, 24 des 25 passes adressées par le Brésilien avaient été longues !

Barcelona's coach Josep Guardiola (3L) and Barcelona's goalkeeper Victor Valdes (C) celebrate after teammate forward Pedro Rodriguez scored during the Champions League semi-final second leg football match between Barcelona and Real Madrid at the Camp Nou

Crédit: Getty Images

La plus inarrêtable : la récupération du faux 9

Pour ne pas attirer l'attention de Juande Ramos, l'entraîneur du Real, Guardiola fait démarrer son équipe avec le onze habituel. Messi à droite, Henry à gauche, Eto'o au centre. En cinq minutes, l'Argentin a eu le temps de recevoir trois fois le ballon sur son côté, semant déjà la panique dans la défense madrilène. Mais le meilleur est encore à venir. À la dixième minute, le signal est lancé. Eto'o passe à droite, Messi se place au centre, en position de faux 9.
Loin d'être une improvisation, le coup avait été préparé la veille du Clásico. Le 1er mai a beau être un jour férié, le míster du Barça travaille. Enfermé dans son bureau, il cherche la faille dans le jeu de son adversaire, invaincu depuis 17 rencontres. Et là, survient ce que Guardiola nomme un "moment eureka" ! Immédiatement, il se saisit de son téléphone et appelle Messi. "Pep m'a appelé un jour avant le Clásico et m'a fait venir au centre d'entrainement pour me dire qu'on allait changer ma position. Avec Tito [Vilanova] ils avaient décidé de faire quelque chose de nouveau" raconte le principal intéressé dans Take The Ball, Pass The Ball. Il est alors 10 heures du soir… Le Catalan lui expose son plan.
Les milieux de terrain madrilènes pressent fort mais ne sont jamais accompagnés par leurs centraux. Qui plus est, ces derniers sont lents. Conséquence, un espace se crée entre les défenseurs et les milieux. La clé sera de tirer profit de cet espace en y introduisant Messi comme faux 9. "Pep a vu que les centraux ne sortaient jamais presser sur le numéro 9 adverse. On a créé une supériorité numérique avec le faux 9 qui venait au milieu de terrain. On était toujours un de plus pour avoir le ballon" détaille Xavi. "Les centraux ne savaient jamais s'ils devaient sortir ou non. Quand je décrochais, j'avais de la liberté. Quand les centraux sortaient, Samuel [Eto'o] et Henry attaquaient l'espace" ajoute Messi. "On fait quoi ? On sort sur le milieu de terrain ou on reste derrière ? On n'a jamais su quel chemin emprunter et ça a été impossible de l'attraper" regrette Christoph Metzelder, aligné ce soir-là aux côtés de Cannavaro.
Guardiola n'a pas inventé le faux 9. Spaletti avait déjà utilisé Totti dans ce rôle, le Real et la Hongrie des années 50 comptaient des faux 9 dans leurs rangs tandis qu'Eduardo Ustáriz, un auteur colombien, a pour sa part identifié l'existence de ce rôle dans une équipe uruguayenne des années 30. Ce que Pep a fait, c'est avant tout s'inspirer du passé pour innover. "Les idées appartiennent à tout le monde, j'en ai volé le plus possible" rapporte-t-il malicieux.

Leo Messi & Pep Guardiola

Crédit: Getty Images

La plus polémique : Lahm au milieu de terrain

C'est le deuxième match de Pep Guardiola à la tête du Bayern. En cet après-midi de juin 2013, le géant bavarois se mesure au TSV Regen, un club de septième division d'un village de quelques 10'000 âmes. Sur le papier, la rencontre a l'air anodine. Il ne s'agit ici que d'un banal match de pré-saison. Pourtant, il sera le théâtre d'une reconversion majeure : sur la pelouse du stade municipal de Regen, le nouvel homme fort des Roten a placé Philipp Lahm au milieu de terrain.
Sur le chemin du retour, Pep est extatique. Il n'a de mots que pour son capitaine. En quelques minutes, ce dernier a pleinement convaincu son supérieur. "Philipp Lahm est le joueur le plus intelligent que j'ai entraîné dans ma carrière" dira-t-il plus tard. En revanche, bon nombre d'observateurs ne partagent pas cet enthousiasme. Avec Daniel Alves, Lahm est le meilleur arrière-droit du monde. Pourquoi l'avoir déplacé ? Les changements de poste sont monnaie courante dans le football mais on change quand il y a quelque chose à changer. Pas quand tout va bien.
Dès les premiers signes de faiblesse, ce choix sera vivement critiqué, surtout lorsque Joachim Löw maintiendra le joueur de poche à ce nouveau poste. Bild appellera par exemple "à mettre fin à l'expérience boiteuse". "Le meilleur arrière-droit du monde doit rejouer correctement" lit-on à l'époque dans les colonnes du journal le plus lu du pays.
Le Guardiola du Bayern aura été celui de toutes les expérimentations tactiques. Son équipe était un laboratoire géant. 23 dispositifs utilisés, des remises en question de ses convictions les plus intimes ("Toute ma vie j'ai défendu qu'il fallait jouer avec des milieux, que la clé résidait en les milieux, et maintenant ma force réside en les attaquants" s'estomaquait-il dans une conversation avec Martí Perarnau) et des repositionnements à n'en plus finir. Dans son Bayern, tout le monde jouait partout. À l'époque, on pensait que c'était ça le futur du football : une disparition progressive des postes.

Philipp Lahm et Pep Guardiola (Bayern Munich)

Crédit: AFP

La plus réactionnaire : les latéraux à l'intérieur

Le match contre Hanovre a laissé des traces. Guardiola a dû pousser une soufflante à ses joueurs à la mi-temps. En cet après-midi de septembre 2013, il est fâché au-devant du manque de rythme et d'idées de ses joueurs. Peut-être n'arrive-t-il pas à leur transmettre le bon message… Pour ne rien arranger, certaines déclarations du directeur sportif Mattias Sammer et du président Hoeness au sujet de la situation de l'équipe ont causé un certain chaos à l'interne.
C'est lors de ce temps de doutes que va survenir un autre "moment eureka". Le coach s'en est rendu compte, les transitions offensives de la Bundesliga sont bien supérieures aux transitions offensives de la Liga. Dès la récupération, les rivaux jaillissent vers l'avant en un rien de temps. Résultat, son Bayern se retrouve régulièrement submergé par ces vagues. La solution ? Placer ses latéraux à l'intérieur du jeu en phase offensive. Dans l'intimité de Säbener Strasse, il explique son plan au reste du staff.
L'ancien milieu de terrain ne tient plus en place. "Rafinha et Alaba ne sont plus des latéraux et deviennent des milieux de terrain. Si nous avons le ballon, nous sommes verticaux à partir de la possession qu'ont créée Rafinha et Alaba. Si on perd le ballon, on aura tous les joueurs placés au centre et très haut : ce sera facile de le récupérer" disserte-t-il.
Guardiola fait d'une pierre deux coups. D'un côté, il densifie le milieu de terrain pour avoir plus de monde entre les lignes et fluidifier la circulation. De l'autre, il le densifie pour disposer d'un filet de sécurité à la perte de balle. Une fois encore, le Trainer du Bayern a revêtu son costume de voleur d'idées. Un certain Johann Cruyff avait déjà tenté de placer les latéraux à l'intérieur en phase de possession.

Pep Guardiola et David Alaba (FC Bayern)

Crédit: Imago

La plus inattendue : Cancelo numéro 10

Cela peut paraître surprenant, Guardiola déteste le tiki-taka. Avant de désigner le type de football pratiqué par le Barça, le terme était péjoratif. Inventé par l'entraîneur basque Javier Clemente, adepte d'un football rugueux, le tiki-taka désignait un type de football où l'on se passait le ballon pour se passer le ballon sans avancer d'un pouce. Inutile, ennuyant, prétentieux. Le tiki-taka, c'est ce que le Catalan fuit. Mais de temps en temps, son fantôme le rattrape. Comme lors de ses premiers mois au Bayern, comme lors des premiers mois de la présente saison à City.
Les Citizens ont commencé leur exercice en étant caricaturaux au possible. Leur gaffer se devait de réagir au plus vite au-devant de l'apathie ambiante. Son idée, faire confiance à João Cancelo dans le cœur du jeu. Si par le passé le placement des latéraux dans l'entrejeu a surtout permis à Guardiola de disposer d'une sécurité bienvenue (Rafinha, Delph, Zinchenko), cette fois il s'agit avant tout de profiter de la créativité de son latéral au milieu de terrain.

Comment Manchester City est devenu l’une des meilleures défenses au monde ?

Dans son nouveau rôle, Cancelo s'épanouit comme jamais. Il multiplie les passes dangereuses, les avant-dernières passes, les tirs, les dribbles ainsi que les occasions créées. Présent autant sur les premiers mètres qu'aux abords de la surface, il est devenu incontournable. "C'est un rôle complètement différent et j'accorde tout le crédit à Guardiola pour avoir pensé à ça et m'avoir aidé à me développer dans une position différente sur le terrain, aux côtés de Rodri et Fernandinho" concède le joueur. Indéfendable, City a relégué le tiki-taka aux oubliettes pour la plus grande satisfaction de son entraîneur.
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