"Président, j’ai vu l’avenir de l’Olympique Lyonnais. C’est un attaquant très doué qui joue dans nos sections jeunes. Il s’appelle Karim Benzema." Personne n’a oublié l’annonce faite à Jean-Michel Aulas à la fin des années 90 par Bernard Lacombe, éminence grise du boss de l’OL. Si Karim est un apôtre de Ronaldo (le Brésilien), il est d’abord le fils spirituel de Lacombe, un des meilleurs buteurs de l’histoire du foot français, adoubé en son temps par Platini chez les Bleus qui louait son double registre de buteur-finisseur et d’attaquant de complément se mettant au service du collectif. Soit les deux qualités essentielles de Karim qui, en plus, s’est adjugé une troisième dimension d’attaquant-organisateur du jeu.
A Lyon, Karim a été abreuvé des conseils de Bernard : "premier poteau, premier servi", "il faut aimer le bruit du ballon qui fouette les filets". Le grand ancien de l’OL a transmis à Karim l’obsession du but : "Je me souviens de chacun de mes 316 buts", racontait encore récemment l’ancien bras droit d’Aulas. En plus du soutien quasi paternel (jusqu‘à aujourd’hui !) ponctué de déplacements de Bernard à Madrid pour l’encourager aux moments difficiles où Mourinho le mettait plus bas que terre, Karim a développé indirectement les mêmes processus d’autostimulation de buteur hérité de son mentor : "ce sont des souvenirs qui restent en moi et ça me permet de répéter ce genre de prestation", confiait-il dans un superbe entretien à L’Equipe du 5 avril dernier en évoquant son triplé contre le PSG en Ligue des Champions. Et Karim a récidivé par effet feedback à Stamford Bridge…

Le Ballon d'Or peut-il encore échapper à Benzema ? "Tout est réuni pour faire de lui le favori"

Football
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12/08/2022 À 12:36
Outre cet héritage "bernardien", Karim a été rattrapé par la "culture stats", lui qui ne s’en disait pas très friand. Cette obsession du foot mondial moderne a été inaugurée depuis une décennie par le trio infernal Messi-Cristiano-Zlatan et a été poursuivie par Salah, Lewandowski, Haaland et Mbappé ! Mais ce sont bien les divers classements récents (meilleur buteur français de l’histoire avec 413 buts, 3e meilleur buteur de l’histoire du Real, 4e buteur de la C1, etc) qui l’ont convaincu d’avoir atteint son rang digne des très grands grâce à ses brillants bilans chiffrés.

Professionnalisme absolu

Avant, c’était les titres que les cracks allaient chercher. Maintenant, ce sont les titres ET les stats. Bien sûr, Karim a toujours soigné les siennes mais avec le départ du Real de CR7 en 2018, il est devenu encore plus carnassier. Il envisage désormais d’atteindre le record de 51 buts de Thierry Henry chez les Bleus, voire de le dépasser du haut de ses 36 réalisations ! Depuis l’an dernier, Karim revendique davantage le Ballon d’Or, une récompense individuelle qu’il ne pouvait pas vraiment trop envisager du temps de Cristiano au Real. Or, c’est grâce à ses stats flatteuses (buts et passes décisives), qu’il peut désormais envisager d’en être le lauréat de l’édition 2022…
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Outre son talent inné révélé à l’Europe à 18 ans à ses débuts en C1 à Gerland, en décembre 2005 contre Rosenborg (2-1), Karim a su durer jusqu’à aujourd’hui où, à 34 ans, il irradie littéralement. Si on sait qu’il s’est conformé au professionnalisme absolu de son ex-compère CR7 (préparation invisible : alimentation, sommeil, renforcement musculaire, exercices de gainage qui ont sublimé récemment son jeu de tête), Karim est un joueur qui a beaucoup moins subi l’usure physique, en sélection et en club, que ses illustres confrères attaquants.

71 matches bleus manqués

En équipe de France, entre le 8 octobre 2015 face à l’Arménie (4-0) et le 2 juin 2021 contre le Pays de Galles à Nice (3-0), date de son retour, ce sont exactement 71 matches qu’il a manqués avec les Bleus. Et ces 71 matches, ce sont presque deux saisons complètes de Liga (76 matchs précisément) ! Malgré lui, Karim a ainsi zappé deux compétitions majeures où la France est parvenue en finale, l’Euro 2016 et la Coupe du monde 2018 et son parcours éprouvant en Russie. Il a aussi zappé les qualifs interminables de Coupe du monde 2018 et de l’Euro 2020, marquées par des longs déplacements et des rencontres parfois difficiles, comme en Ligue des Nations 2019 (contre Allemagne et Pays-Bas) ou celle de 2021 (contre Croatie, Portugal et Suède).
Moins de fatigue physique et moins de pression mentale sur plus de cinq ans expliquent en partie pourquoi la star madrilène bénéficie certainement d’une plus grande fraîcheur que ses confrères attaquants. Son retour en bleu, vécu par lui-même et la France du football comme une renaissance, a aussi agi comme une véritable cure de jouvence. Les images de Karim ému aux larmes saluant le public de Gerland à la fin du récent France-Finlande ou lors de son premier titre en bleu en Ligue des Nations 2021 ont révélé le bonheur d’un homme brusquement rajeuni ! Rappelé à presque 29 ans en équipe de France en mars 1981, Alain Giresse avait vécu pareille renaissance en relançant une carrière subitement magnifiée et étirée jusqu’à 36 ans…

Mais quel est le secret du jeu de tête de Benzema ?

Dans le même registre psycho-physique, la saison 2019-2020 marquée par la crise du Covid lui a été tout aussi profitable, comme à tous les footballeurs non infectés, du fait de l’interruption totale de la Liga entre le 11 mars et le 11 juin 2020. Trois mois de repos forcé pas forcément "réparateur" pour des organismes soumis à flux tendu mais qui les a préservés au dur moment printanier où les compétitions sont habituellement les plus engagées. Le Real avait été sacré champion le 16 juillet et avait repris la Liga le 11 septembre. Malgré une élimination express en C1 début août face à Manchester City, Karim avait pu souffler. A la trentaine passée, cette économie d’énergie au printemps 2020 lui aura été profitable.

Les entraîneurs parfaits

En club, toujours, on peut remarquer très objectivement que Karim n’a pas non plus tout de suite porté le Real après le départ de Cristiano en 2018. Car c’est bien CR7, immense en Ligue des champions, qui prenait la pression. Quand il est parti, Benz a été impeccable mais il n’a pas non plus surperformé à la manière du Portugais, à tel point qu’après 2018, le Real n’a pas été très dominateur en Espagne et en Europe, avec une seule Liga remportée en 2020 et une demie de C1 l’année suivante… Ce n’est réellement que cette saison où il explose tous les compteurs que Karim élève à son tour les Meringues vers les sommets.
Une saison où "l’effet Real Madrid" ("le plus grand club du monde", selon la devise-maison) joue aussi à plein. Car si les stars ont fait le Real, c’est surtout le contraire qui est vrai : c’est le Real qui fait les stars. Et KB9 en a bénéficié : au Real, où l’on doit grandir vite ou mourir (et Karim a "killé" tous ses concurrents !), le prestige de la Maison Blanche décuple le talent et les énergies. C’est ce fort sentiment d’appartenance au club aux 13 Ligue des champions qui transcende Benzema, fier d’être devenu à son tour une des légendes de l’illustre Casa Blanca. Thierry Henry avait fait grandir Arsenal mais Arsenal n’a pas consacré Henry ! Arsenal n’est pas le Real…
D’autres facteurs positifs ont consolidé le prestige inouï de Karim. Outre la paternité qui a transformé l’homme, il a pu évoluer sous les ordres de deux entraîneurs idéaux. De Zidane, il a beaucoup appris (sens du jeu plus aiguisé, meilleure définition tactique de son positionnement) et il a bénéficié de son soutien constant lorsqu’il était banni des Bleus et qu’il endurait les salissures de l’affaire de la sex-tape.
Revenu au Real cet été, Carlo Ancelotti a su subtilement titiller d’entrée l’orgueil d’el nueve : "Benzema doit marquer 50 buts et non 30, et Vinicius doit également en marquer plus". Un défi au départ insensé mais que Benzegol est tout bonnement en train de réaliser. Il en est déjà à 37 buts (plus 13 passes décisives). Leader de jeu, Karim est également devenu capitaine, prenant le pas sur Marcelo, capitaine officiel mais dévalué. Le gone de Bron est devenu porteur du prestigieux brassard, là aussi vecteur de motivation, au bon âge, au bon moment comme Messi avait fini par être capitaine au Barça.

Le petit pont de Casemiro sur Camavinga a plu à Benzema : le Real à l’entraînement avant Chelsea

Et puis il y a le "miracle Vinicius" : CR7 avait déteint sur Karim et Karim a déteint sur Vinicius au sujet duquel il avait déclaré dans L’Equipe : "C’est le même joueur que la saison dernière. La seule différence c’est que maintenant, il fait les bons choix. Il réfléchit. Voilà ce que je lui ai appris. " CQFD. Le Brésilien métamorphosé, dévoreur et ouvreur d’espace, joue enfin juste, marque souvent le premier but qui débloque tout. Ses mouvements rapides et ses prises de profondeur offrent à Karim une latitude d’expression intéressante : Vinicius est son complément idéal dans le jeu à une touche et le jeu de contre… tout comme Kylian est son complément idéal en Equipe de France ! Griezmann complète en bleu le trio Karim-Kylian-Grizou, tout comme Valverde a complété en blanc (voir contre Chelsea) le trio Vini-KB9-Valverde. Valverde et Griezmann sont des attaquants mais aussi des joueurs de devoir qui font le dur boulot pour les deux autres. Le top pour Karim, à son âge.
Enfin, à l’instar des grands buteurs actuels, Karim évolue au sein d’une équipe qui joue pour lui, avec des cracks dévoués qui se mettent à son service. Le Real demeure ce club fortuné qui aligne un effectif stable qui peut travailler et se perfectionner sur la durée. Jouer avec les excellents Kroos, Mödric et Casemiro, toujours affamés de titres, et avec lesquels Karim "parle" le même football ne pouvait que le pousser encore plus haut. Leur masterclass à Stamford Bridge l’a démontré avec éclat…
Une gestion sage des blessures, qui l’a privé malgré lui du Clasico, lui a aussi fait traverser sans trop d’accrocs cette saison 2021-2022 extraordinaire où il s’est lui aussi réinventé. Comme CR7 ou Messi se sont eux aussi réinventés, ou surtout comme son idole absolue, Ronaldo Lima, dont le registre évolutif s’était étoffé lors de son passage à l’Inter…
Mais le véritable secret de l’exceptionnelle longévité au plus haut niveau de Karim Benzema, c’est tout simplement qu’il aime le foot. Il aime le jeu, le ballon, ses coéquipiers. Passionnément. Comme l’indique chaque mot prononcé dans son interview récente à L'Équipe : "Mon principal objectif, c’était de devenir une sorte d’attaquant ‘idéal’ (…) Donc si j’ai révolutionné le poste à ma manière, c’est ma plus belle réussite. " Cette réussite prend corps à chaque semaine qui s’écoule.
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