Coupes d'Europe - Règle des buts marqués à l'extérieur : La fin d'une injustice
Eurosport sur GoogleLes quarts de finale aller de cette édition 2023-2024 de la Ligue des champions nous ont livré des matches spectaculaires. Les équipes sont-elles libérées par la fin de la règle du but à l'extérieur ? C'est une possibilité. Dans sa chronique, Philippe Auclair explique pourquoi ce retour en arrière de l'UEFA était nécessaire, notamment en termes d'équité sportive.
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En ce soir du 25 mars 1965, Ron Yeats et Wolfgang Overath, respectivement capitaines de Liverpool et du FC Cologne, se dirigèrent vers le rond central du Stadion Feyenoord en compagnie de Robert Schaut, l'arbitre belge de ce qui aurait dû être le match décisif de leur quart de finale de Coupe d'Europe. Mais, pour la troisième fois consécutive, les deux équipes n'avaient pu se départager. Le match d'appui organisé par l'UEFA après que les deux premières rencontres s'étaient achevées sur la marque de 0-0 avait rendu un verdict identique : un match nul, 2-2 cette fois.
Prolongations comprises, les deux clubs avaient disputé 300 minutes de jeu sans parvenir à faire la différence. Le réglement de l'UEFA prévoyait qu'en un tel cas de figure, on procéderait à un tirage au sort. Une pièce de monnaie déciderait de qui serait l'adversaire de l'Inter d'Helenio Herrera en demi-finale de la compétition. Ron Yeats choisit 'pile', mais la pièce ne tomba pas parfaitement d'aplomb sur la pelouse. Monsieur Schaut, à qui Yeats fit remarquer la chose, partagea cet avis et la lança une seconde fois. Elle tomba du côté choisi par le défenseur des Reds. Liverpool était en demi-finale, le plus cruel dans l'affaire étant que si Monsieur Schaut n'avait pas été du même avis que Yeats, c'est Cologne qui aurait affronté l'Inter. La pièce était en effet tombée côté "face" - celui choisi par Overath - la première fois.
D'évidence, il fallait trouver une alternative au hasard, et c'est ainsi que l'UEFA en vint à adopter la règle qu'à compter de la saison 1965-66, en cas d'égalité parfaite sur les matches aller-retour, c'est le nombre de buts marqués à l'extérieur qui serait le facteur déterminant. L'équipe qui en aurait marqué le plus serait qualifiée pour le tour suivant.
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C'était aussi une façon de combattre l'avantage excessif que constituait alors être l'hôte d'un match, et d'encourager les équipes visiteuses à se montrer plus entreprenantes, à tout le moins en théorie et, de ce point de vue, le nouveau réglement contribua à équilibrer les chances. Une étude statistique des résultats enregistrés dans les compétitions de l'UEFA des années 1970 aux années 2010 montra que les pourcentages de victoires et de buts marqués en faveur des équipes qui recevaient étaient passés de 61 à 47% et de 2,02 à 1,58 but par match, tandis que les équipes en déplacement avaient vu leurs chances de succès à l'extérieur grimper de 19 à 30% et de 0,95 à 1,15 par match.
Quand un 0-0 à la maison devint acceptable
Mission accomplie, alors ? Pas vraiment, ne serait-ce que sur le plan de l'équité sportive, qui voudrait qu'un but ne vaille jamais plus qu'un autre but. Comme ce n'était plus le cas, c'est ainsi qu'on put voir Milan se qualifier pour la finale de la Ligue des Champions de 2002-2003 aux dépens de l'Inter après deux matches qui s'étaient achevés 0-0 et 1-1. L'Inter avait reçu les rossoneri lors du match retour, et Andrey Chevtchenko avait marqué 'à l'extérieur'. Le problème étant que les deux rencontres s'étaient jouées dans le même stade, puisque les clubs en question avaient San Siro pour domicile.
L'avantage donné aux visiteurs avant le coup d'envoi de leurs matches avait aussi eu un effet pervers qui devint de plus en prononcé au fil des ans. 0-0 à la maison devint un score tout compte fait acceptable, puisqu'il suffirait de marquer et de ne pas perdre lors du match retour pour se qualifier. La règle encourageait peut-être les visiteurs à oser un peu plus. Peut-être. Ce qui était certain, c'est qu'elle encourageait surtout les hôtes à se montrer beaucoup plus prudents. Comme le raconta plus tard Sir Alex Ferguson (pas vraiment un adepte du catenaccio), "d'un point de vue personnel, quand nous jouions [à Old Trafford], j'avais l'habitude de me dire à moi même : "ne concédons pas de but"".
J'ai souvenir d'un quart de finale retour de C1 haletant entre les 'Invincibles' d'Arsenal et le Chelsea de Claudio Ranieri au printemps 2004 qui demeure pour moi l'exemple le plus criant de l'impact psychologique de la règles des "buts marqués à l'extérieur qui comptent double" (expression inexacte, bien sûr, mais révélatrice de la façon dont tous, fans, joueurs, techniciens, nous percevions l'avantage qu'ils représentaient). Les Gunners, qui étaient revenus de Stamford Bridge avec un nul 1-1 lors de l'aller, menaient 1-0 à la pause devant leur public de Highbury, grâce à un but de José-Antonio Reyes inscrit dans le temps additionnel après quarante-cinq minutes de rêve. La porte des demi-finales leur était grand ouverte. Mais c'était sans compter avec Frank Lampard, qui égalisa à la 51ème. Le match bascula alors, pour cette simple raison : que Chelsea marque à nouveau, et Arsenal devrait frapper deux fois.
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Une rare machine arrière
Je sentis alors la peur saisir tout un stade, joueurs en rouge compris, tandis que Chelsea trouva aussitôt de nouvelles forces. Le but de la victoire, marqué par Wayne Bridge à la 81ème, ne surprit personne, et la rencontre aurait pu s'achever là. On dira qu'Arsenal avait été incapable de relever ce défi. Mais ce défi avait-il seulement lieu d'être ? Son fondement demeurait que certains buts valaient plus que d'autres, y compris dans la prolongation, ce qui devrait être un anathème; et ce qui l'était pour quasiment tous les techniciens interrogés par l'UEFA lorsque le sujet fut mis sur la table par l'instance en 2014.
Il est rarissime qu'une organisation de ce type fasse machine arrière. On n'imagine pas une seule seconde la FIFA de Gianni Infantino suggérer de réduire le nombre de sélections qualifiées pour la Coupe du Monde à 24 ou 32 à partir de 2034, quand 48 nations en découdront en Arabie Saoudite, même si les arguments ne manqueraient pas pour le justifier. Aussi fallut-il sept ans à l'UEFA pour se débarrasser d'une règle qui ne fut jamais qu'un pis-aller, au mieux, et faussa ses compétitions pendant plus de cinq décennies.
Ses partisans diront qu'on n'aurait jamais vécu l'incroyable qualification de Tottenham pour la finale de la Ligue des Champions de 2018-19 - le triplé de Lucas Moura à Amsterdam - sans elle. C'est exact. On aurait eu droit à une prolongation, les deux équipes étant à égalité 3-3 sur les deux manches, voire à une séance de tirs au but. Quelle horreur. Alors, bon débarras. Et pour quiconque penserait que l'abolition de la away goals rule aurait eu pour conséquence des équipes plus timides lors des grandes compétitions, un chiffre : 18. C'est le nombre de buts marqués lors des quarts de finale aller de cette Ligue des Champions 2023-24, un record à ce stade de la compétition depuis 1957 (*). Neuf avaient été inscrits à l'extérieur.
Ils compteront. Mais pas davantage que ce qu'ils doivent compter.
(*) 19 buts avaient été marqués alors.
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