Le Footballeur anglais, produit d'exportation

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Jadis très autocentré sur lui-même, le football anglais a ouvert ses chakras et son horizon au fil des décennies. Au point que le joueur de sa Majesté s'exporte désormais allègrement, y compris certaines de ses plus grandes stars, à l'image de Jude Bellingham ou Harry Kane. Retour sur une (r)évolution culturelle très progressive mais aujourd'hui bien ancrée. Pour le meilleur plus que pour le pire.

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Video credit: Eurosport

Un seul joueur anglais évoluait dans un championnat européen de premier plan il y a dix ans de cela, en 2016-17 : le gardien Joe Hart, prêté par Manchester City à Torino. Cinq ans plus tard, ils étaient douze. Aujourd'hui, ils sont pas moins de trente-quatre Anglais qui portent les couleurs de clubs des autres championnats du "Big Five". A ceux-là doivent s'ajouter les cinq qui ont succombé aux charmes du riyal saoudien, les seize qui évoluent en MLS, les horsains du championnat de Belgique (Lewis Potts à Club Bruges et Christian Burgess à La Gantoise, une légende, celui-là) et les égarés à la Andros Townsend, qui a débarqué à PT Prachuap en Thailande cet été. C'est bien un exode, Votre Majesté.
Cette progression spectaculaire est reflétée dans la composition des groupes retenus par Roy Hodgson, Gareth Southgate et Thomas Tuchel pour représenter les Three Lions dans les grands tournois durant la même décennie. Pas un seul expatrié ne figurait dans les squads anglais de l'Euro 2016 et du Mondial 2018; trois dans celui de l'Euro 2020; un d'entre eux (Jude Bellingham, encore au Borussia Dortmund) était au Qatar en 2022; et ils n'étaient toujours que deux qui échouèrent en finale de l'Euro 2024: Bellingham, passé au Real Madrid, et Harry Kane, qui venait d'achever sa première saison au Bayern.
L'Angleterre était une exception dans le football international. A ce même Euro 2024, sept des futurs champions espagnols exerçaient leur métier hors de leur pays natal, tout comme sept Allemands...et dix-sept des vingt-cinq Français. 

La fin du vase clos

Or Tuchel a retenu pas moins de six "étrangers" - une première - pour disputer les quatre matches de Nations League qui vont opposer sa sélection à l'Espagne, la Croatie et la République Tchèque (par deux fois) d'ici au 6 octobre, un programme plutôt relevé pour lequel le technicien  a retenu le meilleur de ses troupes. Ce contingent (Kane, Bellingham, Alexander-Arnold, Qansah, Gordon et Trevor Chalobah de Côme) aurait d'ailleurs pu être encore plus conséquent si Tuchel y avait intégré les membres d'un autre sextuor auxquels il a fait appel depuis sa nomination, le 1er janvier 2025: John Stones et Jed Spence (tous deux à l'Inter), Fukayo Tomori et Robin Loftus-Cheek (AC Milan) et le duo néo-Saoudien, Ollie Watkins et Ivan Toney, partenaires à al-Ahli.
Ce n'est donc plus un épiphénomène, voire une aberration, ou une simple tendance; c'est un fait: le joueur anglais, traditionnellement le plus casanier de tous, est devenu un produit d'exportation, qui, en plus, se vend bien.
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Thomas Tuchel, sélectionneur d'une Angleterre qui a vu son horizon s'élargir.

Crédit: Getty Images

Le stéréotype du footballeur inadaptable avait la peau si dure qu'un départ pour l'étranger était toujours présenté comme un "pari" que l'intéressé avait de bonnes chances de perdre. Les exemples d'échec ne manquaient pas. Jimmy Greaves, l'un des meilleurs joueurs de la planète en son temps, ne dura même pas une saison complète à Milan, en 1961-62. Le Ballon d'Or écossais Denis Law ne tint que quelques mois de plus à Torino la même saison. L'éphémère juventino Gallois Ian Rush plia bagage au bout d'un an et retourna à Anfield à la fin de 1987-88. Jonathan Woodgate joua neuf matches en tout et pour tout en deux saisons au Real Madrid, de 2004 à 2006, accomplissant l'exploit de marquer contre son camp et de se faire expulser lors de sa toute première sortie sous le maillot madrilène.
Ces Britanniques étaient tous coulés dans le même moule. Ils étaient incapables de parler quelque autre langue que la leur. La cuisine locale les rendait malades. Et caetera, et caetera, ad nauseam. Même la réussite de Kevin Keegan à Hambourg, où il devint double Ballon d'Or en 1978 et 1979, ne fit pas remettre en cause les stéréotypes. Ces exilés qui n'avaient en rien à rougir de leur expérience à l'étranger, comme Ray Wilkins à Milan, Paul Ince à l'Inter, ou David Platt à la Juve et à la Sampdoria dans les années 1980, étaient présentés comme des exceptions à la règle, une règle à laquelle n'échappa pas David Beckham, qui joua pourtant le même nombre de saisons hors d'Angleterre - onze, au Real, au LA Galaxy, à Milan et au PSG - qu'à Manchester United. Le football anglais vivait en vase clos, physiquement, tactiquement, techniquement et culturellement, et ne se sentait jamais mieux qu'en sa propre compagnie.
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David Beckham à son arrivée au Real Madrid en 2003.

Crédit: Getty Images

Le foot anglais est devenu polyglotte et délivré de ses a priori

Cette attitude antédiluvienne n'a pas complètement disparu, même si elle se traduit en d'autres termes. Gareth Southgate se plaignait régulièrement du manque d'opportunités offertes aux jeunes joueurs anglais en Premier League et du manque de profondeur du réservoir dans lequel il pouvait puiser ses internationaux, sans ajouter que ces jeunes "bloqués" par l'afflux d'étrangers dans le championnat d'Angleterre pouvaient aller tenter leur chance ailleurs, et réussir, n'est-ce pas, Jude Bellingham?
S'engager dans un club étranger n'est plus (s'il l'a jamais été) un signe d'impuissance et de dépit, mais d'ambition. Les progrès accomplis dans le domaine de la formation par les académies des clubs anglais et dans le cadre des programmes de la FA a réduit à rien le déficit technique qui était encore sensible dans les sélections de jeunes il y a une quinzaine d'années. Plus personne ne parlerait de la "naïveté" tactique de joueurs sur lesquels ont veillé et veillent toujours au jour le jour les plus grands techniciens du football mondial. Cela n'a pas échappé aux recruteurs des autres grands championnats, de la Serie A en particulier (treize Anglais y jouent au dernier compte, plus une solide escouade d'Ecossais emmenée par Scott McTominay), pour lesquels la Premier League est devenue un marché sur lequel on peut acheter autant que vendre.
Le récent palmarès des Three Lions dans les grands rendez-vous internationaux est la preuve la plus éclatante de la myopie des perceptions d'autrefois. Le triomphe de 1966 excepté, qui fut sans précédent et sans suite, c'est maintenant que le football anglais, devenu polyglotte, délivré de ses a priori, vit ses plus belles heures. Ceux qui se plaignent encore (il y en a) que la Premier League, malgré ses faramineux salaires, n'est plus capable de mettre en valeur et de retenir ses jeunes talents, jappent au pied du mauvais arbre. Cette forêt-là est vide et n'est plus peuplée que de mauvais souvenirs.
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Video credit: Eurosport

 
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