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Pourquoi l'Argentine aborde sa "finale" avec plus d'envie que l'Italie ?
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Publié 01/06/2022 à 00:03 GMT+2
Mercredi soir, les derniers vainqueurs de la Copa América et du championnat d’Europe ont rendez-vous, à Londres, pour la Finalissima. Un duel pour le prestige et la suprématie entre les deux grands continents du football, que les Sud-Américains prennent généralement beaucoup plus à cœur que leurs adversaires du Vieux Continent.
Lionel Messi și Rodrigo De Paul (Argentina)
Crédit: Getty Images
Pour Emiliano "Dibu" Martinez, le choix était évident. C’est tout du moins ce que plusieurs journalistes argentins ont assuré. En délicatesse avec son genou, le gardien d’Aston Villa n’a pas disputé le match de la dernière journée de Premier League contre Manchester City, une rencontre sur laquelle le monde avait les yeux braqués alors que Liverpool avait encore une mince chance de supplanter les hommes de Guardiola. Mais Martinez avait une autre priorité : il ne voulait pas compromettre sa participation au trophée Artemio- Franchi, l’affrontement entre le vainqueur de la Copa América, l’Argentine, et le champion d’Europe en titre, l’Italie, programmé le 1er juin. De quoi agacer les fans des Reds, même si au moment d’expliquer l’absence de son portier, l’entraîneur des Villans, Steven Gerrard, a simplement parlé d’un entraînement pas terminé la veille, la faute à un genou trop douloureux.
Quelle que soit la raison de l’absence de Martinez, il reste une évidence : cette information telle que relayée par quelques collègues argentins n'aurait pas eu une once de crédibilité si elle avait concerné Gianluigi Donnarumma, son homologue italien. Avant d’expliquer pourquoi, rappelons que le Artemio-Franchi est un trophée qui s’est disputé deux fois, en 1985 (France-Uruguay) et en 1993 (Argentine-Danemark). Avant que la Coupe des Confédérations ne rende superflue ces rendez-vous, deux autres affrontements entre champions d’Europe et d’Amérique du Sud se sont aussi déroulés, en 1989 (Pays-Bas-Brésil) et en 1998 (Allemagne-Brésil), mais sans que ces rencontres ne soient considérées comme officielles. C’est donc près de trente ans après sa dernière édition que le trophée Artemio-Franchi revit. Un affrontement pour la suprématie entre les deux grands continents du football qui passionne bien plus en Argentine qu’en Italie.
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Lionel Messi avec l'Argentine
Crédit: Getty Images
"Boucherie", longs voyages : les duels entre clubs ont tourné court
Il faut dire que l’Amérique du sud chérit ces moments où elle peut se mesurer à la puissante Europe. Où elle peut prouver que, malgré une place de subalterne dans la chaîne de valeur du football mondial -de fournisseur de talents pour la riche Europe-, elle peut au moins faire jeu égal. Ce savoir-faire, le continent qui a enfanté Pelé, Maradona, Ronaldinho ou Messi, l’a souvent démontré via ses clubs, à l’occasion de la Coupe Intercontinentale. Bien avant qu’elle ne s’installe à Tokyo, à partir de 1980, puis qu’elle ne s’étoffe pour devenir la Coupe du monde des clubs que l’on connaît aujourd’hui, elle se disputait en aller-retour, souvent à couteaux tirés.
Le vainqueur de la Copa Libertadores prenait alors le plus souvent le dessus face au représentant européen, quitte à utiliser la manière forte. En 1969, le duel entre Estudiantes de la Plata et l'AC Milan est ainsi resté dans les mémoires comme un sommet d’anti-jeu, surtout le retour disputé en Argentine. Une photo de Nestor Combin, le maillot et le short maculés de sang, avait notamment marqué les esprits. Il avait été l’une des victimes d’un déchaînement de violence qui s’était abattu sur les Italiens. Une boucherie qui se terminera même en prison pour trois joueurs d’Estudiantes. Un an plus tôt, l’équipe de La Plata, vainqueur de trois Libertadores de rang (1968, 1969, 1970) avait aussi défrayé la chronique, au point d’entrer sur la pelouse d’Old Trafford sous les cris d’"Animals". Mais cette fois, ce sont les Argentins qui levaient la Coupe Intercontinentale, après avoir dominé Manchester United.
La violence, les longs voyages, parfois des publics un peu trop hostiles, cela a fini par lasser les clubs du Vieux Continent. A partir du début des années 70, trouver un accord pour organiser ces matches transcontinentaux est même devenu épineux. Deux éditions sont d’ailleurs annulées (1975 et 1978), et à quatre reprises, c’est le vice-champion d’Europe qui prend la place du vainqueur de la Coupe des clubs champions (ex-Ligue des champions). En 1971, le PAOK Salonique pallie ainsi le désistement de l’Ajax pour ferrailler face au redoutable Nacional Montevideo (victoire des Uruguayens). En 1977, c’est le Borussia Monchengladbach qui remplace Liverpool, qui a préféré ne pas défier Boca Juniors. Pourquoi les Reds se seraient gênés ? Après tout, quand on remporte la Coupe des champions ne se sent-on pas déjà sur le toit du monde, un peu comme les lauréats de la NBA se disent "world champions" ?
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Helmut Lausen du Borussia Monchengladbach contre Boca Juniors
Crédit: Imago
Mbappé en a rajouté une couche
Ethnocentriste, sûre de sa puissance, l’Europe se vit comme le phare du football mondial. Sans se rendre compte parfois de son arrogance, à l’instar de Kylian Mbappé, qui a fait bondir l’Amérique du sud la semaine dernière en assurant que le football n’y était pas "aussi avancé qu’en Europe". Parmi les réactions les plus outrées, il y a eu celle … d’Emiliano Martinez, encore lui. "Jouer en altitude, en Bolivie, dans la chaleur, en Colombie, où tu peux à peine respirer, alors qu’eux jouent toujours sur des terrains parfaits, bien arrosés, ils ne savent pas ce que sont les éliminatoires en Amérique du sud…" a rétorqué le gardien d’Aston Villa. A sa décharge, le Parisien appartient à une génération qui n’a jamais vu, en tant que spectateur conscient, un succès sud-américain en Coupe du Monde : Mbappé avait quatre ans lors de la victoire du Brésil en 2002. L’ex-buteur de l’Uruguay, sélection deux fois championne du monde (1930, 1950), Sebastian Abreu, lui a d’ailleurs conseillé d’aller consulter "des livres d’histoire".
L’orgueil sud-américain ne repose toutefois pas seulement sur la célébration d’un passé glorieux où il gagnait plus de Coupe du monde que les représentants européens (10 contre 8, en 2002), mais surtout sur cette conscience que ce continent continue d’occuper une place éminente sur la carte du football mondial alors que ses enfants doivent souvent gagner de rudes matches contre la misère, contre le manque d’infrastructures, puis contre les affres émotionnels de l’éloignement, avant de pouvoir briller sur les plus belles pelouses. Des obstacles que l’on surmonte et qui construisent. L’ex-sélectionneur argentin, César Luis Menotti, avait expliqué cela en ces termes à un de ses jeunes joueurs impressionné par le physique des Allemands : "Ils sont forts ? Mais c’est vous qui êtes fort. Si on amenait un de ces blonds vivre dans la maison où vous avez grandi, il en ressortirait trois jours plus tard sur un brancard". Alors, quand l’Amérique du sud, ce dominé économique, a l’occasion de montrer qu’elle n’a rien à envier à l’Europe balle aux pieds, il y a souvent un surplus de motivation, un supplément d’âme. Jusqu’au début des années 90 et avant que l’arrêt Bosman n’accélère la fuite (le pillage ?) des talents vers l’Europe, le palmarès de la Coupe Intercontinentale suggérait même qu’Uruguayens, Brésiliens et autres Argentins, avaient l’ascendant. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, mais ces finales inter-continentales restent des moments prisés de l’Amérique du sud pour revendiquer sa place dans un monde. Ce sera encore le cas, mercredi soir, à Londres.
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