Liverpool : Steven Gerrard, comme un goût d’inachevé… ou pas
Eurosport sur GoogleMoment suspendu. Après 17 ans de fidélité à toute épreuve, Steven Gerrard va disputer samedi à 34 ans son dernier match à Anfield contre Crystal Palace (18h30).
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Il y a des joueurs dont la dimension peut se définir à la manière d’un croquis d’architecte, en accumulant les chiffres, en récitant leur palmarès comme on trace une ligne de A à B, de B à C, de C à Z. Ces chiffres, ce palmarès leur confèrent un statut d’indiscutable. Toute expression d’une réserve se heurtera au rappel de statistiques qui ne souffrent aucune discussion ou, si discussion il y a, ce sera pour déterminer où ils se situent entre abscisse et ordonnée, en comparant les courbes de leur carrière avec celles d’autres indiscutables.
De nos jours, Cristiano Ronaldo et Lionel Messi sont de ceux-là, engagés qu’ils sont dans une course à des records qu’on imagine mal être battus. Steven Gerrard n’a quant à lui aucune chance de participer à ce concours. 114 sélections, zéro titre avec l’Angleterre. 706 matches avec les Reds, jamais sacré champion. L’inachèvement est l’un des fils qui composent la trame de son histoire. Comme si, au lieu des Parques, c’est Pénélope qui l’avait racontée, la défaisant chaque soir pendant que d’autres buvaient son vin.
Loin d'être un prodige
Ce qu’il a accompli, vous le connaissez tous, et ce n’est pas rien. Un seul joueur a marqué en finale de la FA Cup, de la Coupe de la League, de la Coupe de l’UEFA et de la Ligue des Champions, et son nom est Steven George Gerrard, né le 30 mai 1980 à Whiston, pas vraiment le quartier le plus glamour de Liverpool, s’il y en a, même si c’est là que la Spice Girl Mel C a vu le jour. Steven George Gerrard qui, avant qu’on l’oublie, était allé faire un test à Manchester United avant de signer son premier contrat pro avec les Reds à l’âge de 17 ans.
Steven George Gerrard, que les scouts de la FA ignorèrent jusqu’à ce Gérard Houllier l’extirpe des U19 de Liverpool pour lui donner sa première chance le 29 novembre 1998, remplaçant de la dernière heure – de la dernière minute – dans un match que tout le monde a oublié, contre Blackburn, dans lequel il remplaça un joueur que (presque) tout le monde a oublié, Vegard Heggem. Stevie G ne fut jamais le Yehudi Menuhin du ballon. Les prodiges, contre Olimpiacos, Milan, West Ham, il les accomplit plus tard. Il n’en était pas un.
"Gerrard, c’était Liverpool et Liverpool, c’était Gerrard"
Mais la profondeur de l’empreinte que laisse un joueur dans son club – et dans notre mémoire - n’est pas déterminée par le poids des médailles qu’on lui a passées au cou. Quand Brendan Rodgers dit que "Gerrard, c’était Liverpool et Liverpool, c’était Gerrard", pour une fois, on opine. D’autres ont utilisé la même tournure de phrase. Damien Comolli, dans un entretien qu’il vient d’accorder à Thierry Marchand de France Football. Neville Southall, le légendaire gardien d’Everton (privé de Coupe d’Europe par l’horreur du Heysel), lorsque je le vis sur les bords de la Mersey il y a trois semaines de cela.
Il est pourtant revêche, le Stevie, pas facile d’abord, un brin manipulateur aussi. Il détient un autre record – celui des cartons rouges reçus sous le maillot frappé du Liver Bird (sept) – tout comme il est le gardien de la flamme des 96 victimes de Hillsborough, dont la plus jeune était son cousin Jon-Paul Gilhooley, qui n’avait que dix ans, le plus jeune des assassinés de Sheffield. Allez rejoindre Chelsea après ça, courir après les titres. Courir après quoi? Il était chez lui, dès le début.
Un vide impossible à combler
Un souvenir personnel de Gerrard, mai 2009. Il vient d’être élu "Footballeur de l’année" par notre association d’”écrivains du football”, la FWA. Nous sommes réunis au Royal Lancaster Hotel, à deux pas de l’ancien siège de la FA. Il y a plus de cinq cents personnes dans la salle. Liverpool a dû s’avouer vaincu dans une magnifique course au titre. Ils ont battu Manchester United 4-1 à Old Trafford (Gerrard, stoppé par Patrice Evra dans la surface, a marqué, sur penalty). Stevie G, qui finira troisième meilleur buteur de cette saison de championnat, vient d’inscrire son premier hat-trick en Premier League, contre Aston Villa. Zinédine Zidane a dit de lui qu’il était "le meilleur joueur du monde".
Mais cela n’a pas suffi: United, qui a perdu deux matches de plus que les Reds de Benitez, est le champion. Le "meilleur joueur du monde" doit en avoir gros sur le coeur. Ce titre, voilà 19 ans que Liverpool lui court après. Son épouse Alex Curran est là, charmante au demeurant. Et Stevie G se lève de sa table, pour aller d’un groupe à l’autre, disant "merci". Combien de fois? Il est harcelé de demandes. On veut sa signature, sa photo, un mot. Jamais il ne dit "non". Voilà 19 ans qu’un joueur de Liverpool – c’était John Barnes - n’a été honoré de la sorte. Cela mérite bien quelques poignées de main dont il se passerait autrement.
J’appelle Gérard Houllier, qui ne peut être là ce soir. Je m’approche de Gerrard, et lui tend mon téléphone.
‘Hello, boss?’
On a tout dit, non?
Ce samedi soir, à Anfield, ce n’est pas un joueur qui va s’en aller. C’est un club, un peuple, qui vont perdre un homme qui, pour eux, était un lien tangible avec ce qui constitue leur identité. Il est difficile de voir qui pourrait combler cette béance. En fait, cela est impossible. Luis Suarez aurait pu le faire, mais il s’en est allé. Liverpool ne sera plus jamais Liverpool. C’est le plus grand compliment qu’on puisse adresser à Steven Gerrard. C’est aussi celui qui doit lui faire le plus mal.
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