Il est beaucoup plus facile d’admirer Thierry Henry que de l’aimer. C’est qu’il y a tant à admirer en lui, au-delà d’un palmarès auquel ne manque que le Ballon d’Or, une distinction qu’il aurait d’ailleurs largement mérité de remporter. Son jeu, ses buts, son professionnalisme, son élégance, son intelligence, surtout. Car Thierry Henry, de l’aveu de ceux qui lui ont enseigné le football, n’était pas nécessairement le joueur le plus doué de sa génération. S’il avait pour lui la vélocité d’un sprinter – et le coffre d’un coureur de demi-fond -, il n’avait pas la même complicité pour le ballon qu’un Nicolas Anelka ou qu’un Louis Saha, par exemple. Même plus tard, bien plus tard dans sa carrière, il arrivait qu’un contrôle raté trahisse ce que sa technique devait à la répétition des gestes à l’entraînement plus qu’à un don naturel de dompter la balle. Henry n’en était que plus admirable pour cela. L’artiste était d’abord un artisan, le showman un bosseur.
L’aimer, c’était autre chose. L’aimer d’amour, s’entend, de cet amour si malaisé à cerner que les fans ont pour certains joueurs touchés par une certaine grâce – et qui n’étaient pas toujours si ‘aimables’ que cela. George Best, Florian Albert, Fernando Redondo, une liste toute personnelle. Nous avons tous la nôtre. Gianfranco Zola, Matthew Le Tissier, Francesco Totti. Le nom de Robert Pirès, coéquipier, complice de son Titi à Highbury et avec les Bleus, figurera dans beaucoup de celles-là. Parlez de Bobby – ou de Paddy - à un supporter des Gunners, et vous verrez son regard s’embuer d’une toute autre manière que lorsque ce sera le nom de Henry qui sera mentionné, même si c’est l’ancien de l’ASM, pas celui du FC Metz qui fut élu ‘joueur du siècle’ d’Arsenal et qui est coulé dans le bronze sur le parvis de l’Emirates.

Une image (trop) maîtrisée

Premier League
Henry "ne refuserait pas" d’entraîner Arsenal : les 5 enseignements d’une sortie intrigante
27/02/2015 À 13:35
Henry a toujours tenu les autres à distance, que ce soit Jamie Carragher s’effondrant sur son postérieur à la poursuite d’un courant d’air, ou ceux qui ont voulu comprendre qui (ou ce qui) se cachait derrière la multitude de masques qui sont devenus, à terme, "l’image" de Thierry Henry, une image trouble, ambigüe qu’il ne méritait pas toujours. Il a toujours désiré avoir le contrôle de sa destinée, être l’auteur de son histoire, de l’histoire tout court, jusqu’à l’obsession. Et c’est cette obsession, précisément, qui a fait de lui un grand joueur – tout en empêchant l’adhésion absolue qu’on peut appeler amour.
L’Angleterre, c’est vrai, avait un regard différent sur lui, malgré la double main du Stade de France, malgré Knysna (vu d’ici, une farce tragi-comique plus qu’une affaire d’Etat), malgré une dernière saison londonienne pendant laquelle le seigneur des lieux n’était plus que rarement descendu de son trône. Henry en rajoutait parfois trop sur l’amour qu’il portait à son club, mais ce n’était que l’aveu d’une profonde insécurité – ce qui n’est pas expressément dit ne semble pas exister à ses yeux.
L’homme était sincère, n’en doutez pas une seconde. Il avait bien trouvé sa ville, son pays, son équipe, son home. Les supporters des Gunners n’étaient pas les seuls à lui en être reconnaissants. Ceux de Portsmouth lui avaient réservé une ovation après l’avoir vu annihiler les leurs. Il avait résisté à l’appel du Real Madrid et de Barcelone. La Premier League avait un champion magnifique, exemplaire de sportivité, courtois, charmant quand il voulait l’être, beau gosse - ce qui ne gâte rien-, symbole d’une "francitude" moderne et cosmopolite peut-être fabriquée par les publicitaires, mais fort flatteuse pour notre pays.

Thierry Henry

Crédit: AFP

Des débuts décevants sur Sky

Or, ce regard est peut-être en passe de changer, maintenant qu’il est difficile d’échapper à son visage et à sa voix quand on allume son poste de télévision. Selon un dicton anglais, "la familiarité provoque le mépris". Remplacez "mépris" par "désenchantement", et vous aurez une idée de l’impression faite par Henry depuis qu’il a endossé le costume de pundit pour le réseau Sky. Il le fit le 18 janvier pour la première fois, à l’occasion de la victoire 2-0 d’Arsenal – pas comme par hasard – à Manchester City. De l’aveu général, un examen de passage réussi, en compagnie de deux poids lourds de la spécialité, Graeme Souness et Gary Neville.
Henry avait pour lui sa connaissance encyclopédique du football, l’attrait de la nouveauté, une apparente facilité d’expression dans sa seconde langue, ainsi qu’une garde-robe du plus grand chic. Mais ce galop d’essai prometteur ne l’a pas libéré comme on pouvait l’espérer. De fait, ce serait plutôt l’inverse qui se serait produit. La télévision exige de ses consultants qu’ils parlent bref, qu’ils expriment des opinions tranchées, un engagement émotionnel qui vient naturellement à un Jamie Carragher, par exemple, mais qui semble étranger à Henry. "La jouer cool", afficher un certain détachement ne suffisent pas, à moins qu’on soit un virtuose du mot d’esprit, ce qu’il n’est pas.
Il avait été parfois brillant pour la BBC lors du Mondial de 2014, dans un contexte plus lâche, plus détendu, où on lui demandait moins d’être un analyste que d’être Thierry Henry, tout simplement. Et une Coupe du Monde est un long one-shot, pas un marathon comme la Premier League. Le risque de la répétition y est moindre, le décor change sans cesse, les acteurs sont parfois inconnus du grand public. Pas ceux de la Premier League, dont les moindres faits et gestes sont disséqués à longueur de saison.

Un salaire qui pousse à la surexposition

Le salaire colossal que Sky versera à Henry sur les six saisons de son contrat n’est pas fait pour lui faciliter la tâche. 4m£ par an, soit 5,5m€ au cours actuel, c’est davantage que ce qui tombait dans son compte en banque lorsqu’il était aux Red Bulls de New York – ou à Arsenal avant son dernier contrat. C’est plus de trois fois ce que touche Gary Neville, un analyste hors pair qui a révolutionné le rôle de consultant en Grande-Bretagne. C’est presque quatre fois ce que le groupe TNT verse à Charles Barkley. C’est dix fois ce à quoi Zinédine Zidane émarge à Canal +, pour des apparitions beaucoup moins fréquentes il est vrai. De fait, un seul journaliste sportif gagne davantage que Henry: l’Américain Jim Rome de CBS, dont le show radiophonique est re-diffusé par une myriade de stations locales ou régionales aux USA. C’est insensé.
Et c’est pourquoi Sky a choisi de justifier son investissement en multipliant les apparitions de sa superstar à l’écran. Est-ce une surprise si un consultant aussi inexpérimenté qu’Henry en arrive à se réfugier parfois derrière quelques platitudes, et si, soyons francs, il déçoit, y compris ceux qui l’adulaient quand il était joueur [voir ce fil assez éloquent].
Il parait hésitant, on dirait presque intimidé, incertain de ce qui est attendu de lui. C’est que ce consultant en herbe est aussi un homme jaloux de ses secrets, bien différent en off que lorsque les micros sont branchés, et qui, d’un coup, après avoir fui les médias pendant toute la fin de sa carrière de joueur, se voit contraint de parler haut et fort, sans se soucier de froisser les susceptibilités d’untel ou d’un autre. C’est peu dire que la personnalité d’Henry ne le prédispose pas à cela. Il se soucie par trop de l’opinion que les autres ont de lui pour cela.
Il n’en est cela dit qu’au tout début de cette nouvelle vie. On se souvient de l’impression catastrophique faite par Gary Lineker lorsqu’il débarqua sur le plateau de Match of the Day. Or, depuis, même si Lineker peut irriter, force est de reconnaître qu’il maîtrise désormais complètement le langage télévisuel. Et cette nouvelle vie à d’autres tours à prendre, le plus probable étant celui de devenir entraîneur, sur le terrain, là où les caméras posent des questions auxquelles il savait répondre mieux que personne.

Thierry Henry et Jamie Carragher officient pour Sky Sports

Crédit: Panoramic

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