À Bermondsey, au sud-est de la Tamise, l’ambiance est encore calme à la tombée de la nuit. Millwall s’apprête à recevoir Sheffield Wednesday en Championship (D2 anglaise). Les premiers supporters locaux, en maillots bleus, affluent tranquillement de la station de métro de South Bermondsey. Malgré le calme apparent, l’atmosphère est pesante. Des policiers, à cheval, surveillent la foule d’un oeil méfiant. Une voiture de police fait barrage à l’entrée de Zampa road. Les fans de Millwall empruntent cette ruelle sombre qui mène vers leur antre du Den, surplombée par un pont de briques rouges noircies.

Devant l’entrée, la fumée d’un barbecue improvisé s’échappe du café qui jouxte le stade. Les supporters de Sheffield, s’ils sont présents, prennent bien soin de masquer leurs maillots. À quelques minutes du coup d’envoi, les chants ne résonnent pas encore. Et, malgré le silence, tout laisse penser que Millwall est encore l'un des clubs les plus craints d'Angleterre.

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Si les alentours du Den sont aujourd’hui apaisés, Millwall a longtemps fait partie du trio de clubs le plus redouté d’Angleterre pour ses attaches avec le hooliganisme. Chelsea, West Ham et les Lions ont été, en particulier dans les années 1980 et 1990, les plus grands agitateurs dans les stades et autour. Et la rivalité entre les Hammers et les pensionnaires du Den (construit en 1993), si elle n’est pas la plus célèbre du football anglais et londonien, est sans aucun doute la plus violente. A tel point qu’un film, Green Street, y fait référence. Cette opposition s'est construite sur un sentiment d’appartenance extrême, fondé sur la violence.

Zampa Rd, la ruelle qui mène au Den, stade de Millwall

Crédit: Eurosport

"We’ve got brains, we throw Millwall under trains"

Les fans de West Ham et de Millwall ont trouvé dans les combats un moyen démesuré de défendre leurs couleurs. Les deux clubs sont nés à l’est de Londres, avec pour seule frontière la Tamise. Tous travailleurs sur les chantiers navals, les ouvriers étaient employés par des entreprises concurrentes dans le même secteur. L’opposition économique est devenue sportive à travers le “Dockers derby”. La violence l’a accompagnée dès ses débuts, y compris après le déménagement de Millwall au sud de la Tamise en 1910, du côté de New Cross. “Le quartier de l’East End a été le terreau d’une forte sous-culture locale, explique Patrick Mignon, sociologue et chercheur à l’INSEP et auteur de La violence dans les stades : supporters, ultras et hooligans. Sur les chantiers navals dominait une morale de la dureté et de la force physique, qui a ancré la violence dans ce derby.

L’amour extrême de son club a créé une dérive, le hooliganisme. L’affrontement s’est ainsi structuré, avec l'apparition des “firms”, ces groupes de hooligans ayant connu leur âge d’or dans les années 1970 et 1980. Les plus connus, l’Inter City Firm de West Ham et les Millwall Bushwackers, se sont affrontés à maintes reprises. Le match pour la supériorité dans le derby ne s’est alors plus seulement déroulé sur le terrain, mais en dehors. Il a donné lieu à quelques unes des pages les plus tragiques du football anglais.

En 1976, un supporter de Millwall est notamment décédé avant un derby, poussé sous un train à la station de New Cross par des fans des Hammers. Et ceux-ci de chanter, quelques mois plus tard : “West Ham boys, we've got brains, we throw Millwall under trains” (“Les gars de West Ham, on en a dans le crâne, on envoie Millwall sous des trains”). Le premier derby au New Den en 1993 est également toujours connu aujourd’hui comme “Le massacre de la fête des mères” (“Mother’s day massacre”), du fait des violences ayant émaillé la rencontre.

Des fans de Millwall affrontent la police pendant la demi-finale de FA Cup face à Wigan en 2013

Crédit: Eurosport

Malgré tout, le hooliganisme ne s’est pas cantonné aux populations ouvrières et pauvres. “Au début, les hooligans étaient en grande partie des ouvriers en difficulté d’insertion, résume Patrick Mignon. Puis ils ont grimpé dans l’échelon social, en devenant même des chefs d’entreprise.” C’est le cas à Chelsea : le quartier, autrefois très pauvre, s’est gentrifié dans les années 1960. Mais les jeunes y habitant, marqués par leurs origines ouvrières, ont trouvé dans la violence une manière de rester attachés à leur ancien quartier, et de se démarquer en jurant toujours fidélité à leur club. Certains, au contraire, n’avaient aucune attache avec le football et ont trouvé dans la violence la seule justification de leur supporterisme.

Le phénomène s’est généralisé : dans les années 80, Scotland Yard établissait que 85 des 92 clubs professionnels d’Angleterre avaient un groupe de hooligans. Les hools ont laissé les clubs désemparés : à Chelsea, le propriétaire Ken Bates proposa même d’entourer la pelouse de Stamford Bridge d’une clôture... électrique. "Le hooliganisme est lié au style de vie des jeunes anglais des années 1980, résume Patrick Mignon. Ils étaient tous très attachés à leur clubs, et ont été attirés par une violence qui les a aliénés."

"Nous ne sommes plus assez"

Les hooligans se sont construit de réelles communautés autonomes. Qui, parfois, ont rendu obsolètes les plus grandes oppositions. Le documentaire MacIntyre Undercover, paru en 1999, démontre l’existence d’une alliance entre les groupes de hools du Chelsea et de Millwall pour affronter une autre “firm” du côté de Leicester. Ces communautés, extrêmement hermétiques et organisées, se sont construit des légendes : on a admiré les hooligans comme on avait admiré les joueurs. Andy Frain ou Jason Marriner, membres ultra-célèbres des Chelsea Headhunters, ont ainsi suscité de nombreuses vocations chez les jeunes fans de Chelsea. Et ce, malgré leurs liens établis avec le groupe néo-nazi Combat 18, entre autres.

Malgré tout, aujourd’hui, le mouvement s’est tassé. Les raisons ? Les mesures fortes de répression prises par le gouvernement de Thatcher après le drame du Heysel en 1985 (où, à l’occasion d’une finale de Coupe d’Europe entre Liverpool et la Juventus, des supporters anglais furent à l'origine d'une tragédie qui fit 39 morts), les nombreuses interdictions de stade prononcées dans les années qui ont suivi, mais aussi l’augmentation du prix des billets, attirant une population différente.

À quelques centaines de mètres du Den, le pub Blue Anchor accueille une poignée de fans de Millwall. Ses pensionnaires, pour la plupart jeunes, se disent éloignés du hooliganisme. “Aujourd’hui, notre club n’a pas une mauvaise réputation”, affirme Ricky. Greg, la quarantaine, parle lui de “salt of the earth” ("bon comme le pain") pour décrire les supporters des Lions, une expression biblique censée décrire des gens de valeur. “Les gens n’ont plus peur de venir. De toute façon, aujourd’hui, nous ne sommes plus assez pour nous battre”, ajoute-t-il, une pointe de regret dans sa voix.

The Blue Anchor, un pub proche du stade de Millwall

Crédit: Eurosport

S’il est devenu épisodique, le hooliganisme n’a pourtant pas été totalement éradiqué. Certes, les “firms” ont été dissoutes. Mais quelques accidents, ces dernières années, ont tout de même ravivé les vieux démons du foot anglais. Lors de la finale de FA Cup entre Wigan et Millwall en 2013, perdue par les Lions, des heurts autour de Wembley ont mené à 23 arrestations. Désormais, certains hooligans déracinés sont toujours présents lors des matches à l’extérieur, notamment à l’étranger où ils échappent bien souvent aux contrôles. Ils étaient sûrement nombreux parmi ceux de Chelsea qui, à Paris en février 2015, avaient empêché un homme noir de monter dans le métro. Les combats ont été repoussés en dehors des stades, et les hools des années 1980 ont vieilli aujourd’hui.

Malgré tout, ce passé violent est toujours un moyen de rassembler le public à Millwall. Les supporters des Lions chantent toujours “No one likes us, but we don’t care” (“Personne ne nous aime, mais on s’en fout”). Le rejet des autres semble même renforcer leur sentiment d'appartenance. Là où d'autres, aujourd'hui, semblent détachés de leur club par déception sportive où par désaccord avec sa politique, les Lions chantent toujours à l'unisson. Et peu importe si personne ne partage leur chanson.

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2e partie : La "Yid Army", toujours de bonne foi ?

Rendez-vous samedi pour la quatrième et dernière partie.

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