Arsenal n'a jamais eu la réputation d'avoir les supporters les plus bruyants du monde, même si le surnom de 'bibliothèque de Highbury' - The Highbury Library - était moins mérité qu'on le pense. Et ce n'est pas qu'à Highbury, et plus tard à l'Emirates, que la bande-son de chaque match était parsemée de plages de silence entre les explosions de chants, de huées ou d'applaudissements. Même les océans les plus fougueux ont leurs marées basses.
Mais ce n'est qu'à Arsenal que s'élevait alors une voix dans le murmure pianissimo de la foule; une voix de femme, sans laquelle un match d'Arsenal ne saurait être un match d'Arsenal, la voix de Maria Petri.
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Elle avait composé bien d'autres chants, mais ouvrait toujours son récital par les quatre mêmes mots : "Come...on..you...Gunners", séparés par trois pauses, rythmés de telle sorte - croche, croche, croche, deux demi-croches, avec saute d'une tierce sur l'avant-dernière note suivis de l'immuable coda, délivrée parlando : "Come on Arsenal !" - qu'elle aurait aussi bien pu exécuter une partition. C'est que la voix de Maria était plus celle d'une cantatrice que d'un brailleur des tribunes. C'est ainsi qu'on avait appris à l'aimer, qu'on la reconnaissait entre soixante mille. "Beaucoup de gens me connaissent grâce aux chansons, et avec elles, je traite chaque match comme s'il était un opéra,racontait-elle au magazine Mundial il y a peu. Dans un opéra, l'histoire est chantée, n'est-ce pas ? Et bien au football, mon histoire est chantée."
Mais on n'entendra plus ce chant. Maria Petri est décédée ce 22 juillet, à l'âge de 83 ans, dont plus de soixante-dix avaient été voués à une histoire d'amour absolu, celui qu'elle ressentait depuis qu'un jour de 1949, écoutant la retransmission d'un match des Gunners à la radio - la finale de la Cup, qu'ils remportèrent cette année-là, peut-être ? - la fillette de dix ans était tombée sous le charme de ce nom, Arsenal.

De tous les matches, sans exception

Comme ses parents, Michael le cordonnier et Eleni la couturière, tous deux des Grecs chypriotes venus s'installer à Londres en 1938, ne voyaient pas d'un bon oeil la curieuse passion de leur fillette, ce n'est qu'après avoir achevé ses études secondaires et acquis son indépendance que Maria put consacrer presque tout le temps libre que lui laissait son métier d'enseignante à la passion de sa vie.
On dit d'elle qu'elle ne manqua pas un seul match de son club - équipes féminine et U23 comprises -, que ce soit à domicile ou à l'extérieur, en plus d'un demi-siècle. C'est ainsi que Maria - nul besoin de citer son nom de famille - devint plus qu'une légende d'Arsenal. Elle devint Arsenal, comme Ian Wright, Alex Scott, Alan Smith, Mikel Arteta et tant d'autres figures du club le dirent à leurs façons, après sa disparition.
D'ordinaire, quand on songe à ces fans devenus bien plus que des symboles de leurs clubs, les dépositaires et garants de leur identité, les premières images qui viennent à l'esprit celles sont d'un homme armé d'un tambour, comme Manolo le Valencian, ou, torse nu, le mégaphone à la main, dirigeant le choeur des tribunes, comme Patrice le Marseillais. Arsenal avait Maria, la femme à qui les pseudo-durs des terraces avaient ordonné de 'retourner à la cuisine' quand ils eurent la surprise de la voir se joindre à eux. Ils apprirent à se taire avec le temps : Maria qui avait de la répartie pour dix, était aussi, surtout, désarmante de gentillesse et de courtoisie.

Maria Petri devant une banderole de félicitations aux joueuses néerlandaises d'Arsenal après leur sacre lors de l'Euro 2017

Crédit: Imago

C'est au blogueur Tim Stillman qu'on doit l'anecdote suivante, qui dit tout de ce que représentait Maria pour son club et sa famille de supporters. Tim avait alors dix ans. C'était en 1994. Arsenal venait de remporter la Coupe des Coupes à Copenhague en battant Parme 1-0. Trois jours plus tard, le 7 mai, les Gunners se rendaient à St James Park pour l'ultime match de la saison de Premier League, une rencontre sans enjeu, puisque Newcastle avait déjà assuré sa troisième place en championnat et sa participation à la Coupe de l'UEFA de 1994-95 et qu'Arsenal, quatrième, disputerait la Coupe des Coupes la saison à venir.
Maria était là, bien sûr, mais assise en compagnie des supporters de Newcastle, tout comme le garçonnet et beaucoup d'autres fans des Gunners venus soutenir les vainqueurs de Copenhague. Certes, ces supporters des Magpies avaient poliment applaudi les visiteurs à leur entrée sur la pelouse, lorsque l'annonceur du stade les avaient félicités pour leur nouveau titre européen. Mais Maria se trouvait néanmoins derrière les lignes ennemies. Cela ne l'empêcha pas de lancer son fameux chant juste avant le coup d'envoi; enfin, avec une petite modification.
"Come...on...you...winners!"
"Doucement, j'ai entendu des voix autour de moi qui disaient, 'ouais, Maria s'est trouvée un ticket !'", a raconté Stillman. "Et ce fut comme un moment d'union silencieuse pour ceux d'entre nous qui étions éparpillés incognito (parmi les supporters de Newcastle). Cela signifiait que tout le monde pouvait s'identifier et se saluer en silence, grâce à quelque chose dont nous seuls avions conscience".
"C'était un match sans signification, sans tension. Elle aurait pu crier 'Come on you Gunners !', mais elle voulait étre respectueuse des gens qui l'entouraient et soutenir son équipe en même temps. Elle va beaucoup nous manquer."
Le football cède aisément à la sentimentalité, et le football anglais, plus aisément que tous les autres. Mais cette fois, les hommages rendus, y compris par beaucoup de supporters d'autres clubs, n'avaient rien d'excessif ou de larmoyant. Que les joueurs d'Arsenal portent un brassard noir en son honneur lors de leur victoire sur Chelsea dans un tournoi amical de présaison était la moindre des choses, et un geste des plus naturels, pas un exercice de relations publiques imaginé par la famille Kroenke pour se concilier les bonnes grâces de leurs meilleurs clients. Maria était l'âme d'Arsenal, sa part d'immortalité. Aussi, pas besoin de lui dresser de statue.
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