"Ennuyeuse ?" "Relou" ? Non, la Premier League redevient simplement ce qu'elle a été

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Certains la surnomment désormais la "Corner League". Depuis plusieurs mois, observateurs et même joueurs et entraîneurs s'inquiètent de la tournure prise par le jeu développé en Premier League, où les coups de pied arrêtés sont redevenus une arme colossale. Mais Philippe Auclair interroge : est-ce le championnat anglais qui a changé… ou la vision de ceux qui le regardent ?

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Une zone de dépression s'est installée au-dessus de l'Angleterre, et, non, elle n'est pas venue d'Europe, quoi que les résultats catastrophiques des clubs de Premier League engagés en Ligue des Champions puissent suggérer, et quoi qu'ils ajoutent au blues ambiant.
Après avoir placé cinq de ses six représentants dans le Top 8 de la phase de ligue de la compétition et vu Newcastle se débarrasser avec aisance de Qarabag en barrages, le "meilleur championnat du monde" affiche un bilan de zéro victoire, deux nuls et quatre défaites, trois d'entre elles par trois buts d'écart, après les huitièmes de finale aller du tournoi. C'est pitoyable, aussi pitoyable que la qualité de ce que ces équipes ont offert sur le terrain. Nous n'en sommes qu'à la mi-mars et, déjà, leurs joueurs semblent à bout d'idées comme d'énergie, épuisés, mentalement comme physiquement.
Mais la déprime que j'évoque ici a d'autres causes, se manifeste autrement.
Voilà plusieurs semaines que, sans se donner le mot et sans qu'on sache vraiment pourquoi, commentateurs, analystes, chroniqueurs et, ce qui est plus surprenant, quelques joueurs et entraîneurs en exercice se succèdent au prétoire médiatique anglais pour y aller de leurs lamentations. Tous entonnent le même refrain. Things ain't what they used to be ("les choses ne sont plus ce qu'elles étaient"). Leurs voix sont cela dit moins plaisantes à écouter que celle d'Ella Fitzgerald.
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Arsenal, le futur "pire" champion de l'histoire ?

Leur message est facile à résumer. Pardon pour le mot, mais...on s'emmerde. Le spectacle proposé par la Premier League, disent-ils, est piteux. Ruud Gullit, l'apôtre du "football sexy", dit qu'il a cessé de la regarder. Arne Slot avoue ne plus prendre de plaisir à suivre les matches de son championnat. "Il y a dix ou quinze ans", dit-il, "beaucoup de gens voulaient jouer comme Barcelone". Et maintenant ? On marque de plus en plus sur coup-franc et sur corner, et de moins en moins dans le jeu.
Une touche dans les trente mètres adverses ? Stoke City avait Rory Delap autrefois ; mais Stoke était le vilain de mélodrame, un personnage essentiel dans le soap opera de la Premier League, que personne n'entendait imiter. En 2026, la moitié des clubs ont désormais leur joueur-catapulte attitré, chargé de balancer la balle dans le paquet, et advienne que pourra.
Chris Sutton et Paul Scholes annoncent qu'Arsenal, si les Gunners vont jusqu'au bout, sera le champion le plus ennuyeux de l'histoire. "Le plus laid", dit Sutton, sacré avec les Blackburn Rovers en 1995. "Le pire", dit Scholes, pilier du serial champion Manchester United, bien connu pour son jeu si romantique.
Il n'y a pas que les anciens qui râlent. Mathys Tel, 20 ans, 3 buts en 28 matches pour Tottenham, est d'accord avec eux. Invité du YouTubeur Zakaria Haddad dans le podcast Zack Nani Foot & Live, l'ancien du Bayern lâche : "Ce n'est pas du spectacle...À voir, c'est relou. Il y a moins de spectacle, il n'y a pas un Vinicius qui va te faire un centre, Mbappé qui va pousser la balle... C'est vraiment plus structuré, peut-être trop ? Moi j'ai dit à l'entraîneur des coups de pieds arrêtés 'ne me mets pas au marquage', parce que c'est le zoo !"
Puisqu'on vous le dit. The game is gone. Le football est mort.

Les chiffres (récents) le démontrent

Cette auto-flagellation n'est pas basée que sur du vent. Davantage de buts sont marqués sur coups de pied arrêtés cette saison en Angleterre que la précédente : selon OPTA, la proportion était de 27,7% au 3 mars, dont 18% sur corner, contre 20% et 12% en 2024-25. Du coup, le nombre de buts marqués dans le jeu a décru : 1,8 par match à ce stade de la saison contre 2,15 l'an dernier et 2,38 il y a deux ans. La moyenne de buts par match est au diapason : 2,77 contre 2,93 en 2024-25 et 3,28 en 2023-24.
Arsenal, qui a déjà égalé le record de buts marqués sur corner en une saison (*) alors qu'il leur reste encore huit matches de championnat à disputer, serait donc la parfaite expression d'un football de plus en plus formatté, sans fantaisie et sans joie.
Sa compétitivité accrue ne suffit pas à sauver la PL aux yeux de ses détracteurs. "Ennuyeuse", cette course pour le titre ? "Ennuyeuses", ces bagarres pour les places européennes ou pour éviter la relégation ? Bien sûr que non. Cela fait des années que l'une et les autres n'ont été aussi indécises. Pour la première fois depuis des lustres, le vieil adage selon lequel "en PL, tout le monde peut battre tout le monde" a une part de vérité. Le mois passé a vu les Wolves, lanterne rouge, faire match nul contre Arsenal et battre Liverpool et Aston Villa, par exemple.
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C'est du jeu et de lui seul dont il est question, comme si quelque chose de précieux, quelque chose qui contribuait à définir l'unicité de la Premier League était en passe d'être perdu.
Et c'est là où l'on passe de la réalité dans le plus pur fantasme. Le football que ces néo-romantiques déçus disent en voie de disparition n'a jamais vraiment existé - tout du moins, certainement pas en Angleterre. Ceux qui pointent du doigt Mikel Arteta et ses automates sont les mêmes qui saluaient les Three Lions de Gareth Southgate quand ils accumulaient les places d'honneur dans les grands tournois, en pratiquant un football encore plus négatif que celui qu'on prête aux Gunners.

"C'était mieux avant"... vraiment ?

Il en va en football comme de tous les autres "c'était mieux avant". En y regardant d'un peu plus près, non, ce ne l'était pas tant que ça. On mourait plus jeune, beaucoup plus jeune, sur les routes comme dans les hôpitaux.
Ce à quoi on assiste en Angleterre n'est pas la naissance d'un implacable ordre nouveau, mais, à bien des égards, une régression à la moyenne, voire un retour aux sources. Ceci devrait combler les durs de durs de la nostalgie, pour qui le vrai football anglais se jouait sur des terrains emboués, quand on comptait dix brutes à la "Chopper" Harris pour un poète à la George Best ; non, plutôt cent, ou mille. Du temps que l'Angleterre gagnait sa Coupe du monde en poussant le "réalisme" (et le cynisme) plus loin qu'aucun autre de ses vainqueurs passés l'avait fait. Du temps pas si lointain où l'on marquait encore plus de buts sur coups de pied arrêtés que maintenant. En 2009-10, par exemple : plus de 28%, quand la moyenne de buts par match était de 2,77, exactement la même qu'aujourd'hui, à la décimale près.
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Leur mémoire est si courte qu'ils ont déjà oublié comment le Manchester United de Paul Scholes, version 2007-08, faisait le ménage dans les surfaces de réparation adverses pour laisser le champ libre aux cibles Rio Ferdinand et Nemanja Vidić sur les corners (*). Revient à la mémoire la phrase de Madame Bertin, que je ne m'excuse pas d'employer à nouveau : "il n'y a de nouveau que ce qui est oublié".
Voici ce que disait Pep Guardiola sur le sujet la semaine passée : "quand j'étais un jeune garçon, on disait que les gens en Angleterre célébraient un corner comme un but. Je m'en souviens parfaitement. Rien n'a changé de ce côté".
Ce qui a changé, c'est la relation que les Anglais eux-mêmes ont vis-à-vis de leur football, qui est le reflet de leur relation vis-à-vis de leur société. Ils se sentent impuissants face aux changements qu'on leur impose, la VAR comme l'intelligence artificielle (en attendant l'inéluctable rencontre des deux). Ils en viennent à regretter un temps qui n'a jamais existé, à idéaliser hier parce qu'ils se sentent perdus dans aujourd'hui.
La vraie déprime, c'est celle-là. 
(*) Seize, autant que Oldham Athletic en 1992-93, West Brom en 2016-17 et...Arsenal, déjà, en 2023-24.
(*) MU marqua 15 de ses buts sur corner cette saison-là.
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