Premier League - Brighton, le pari perdant de Tony Bloom

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Tony Bloom, le propriétaire de Brighton, se retrouve au coeur d'une polémique liée à des paris sur des matches de football qu'il aurait pu passer ; avec l'aval discret de la Fédération anglaise. La question étant de savoir quelles rencontres seraient concernées. Une affaire qui pourrait faire boule de neige et coûter cher.

Tony Bloom lors de Wolverhampton - Brighton & Hove Albion en Premier League, le 10 mai 2025

Crédit: Getty Images

On appelle cela "l'effet Streisand", une expression que l'on doit au journaliste américain Mike Masnick. En 2003, la chanteuse avait poursuivi en justice le photographe Kenneth Adelman pour avoir publié une photo de sa résidence - construite au bord d'une falaise - qui illustrait les dangers de l'érosion du littoral californien. Il s'agissait selon elle d'une atteinte à sa vie privée, pour laquelle son avocat réclamait 50 millions de dollars US en dommages-intérêts. Streisand fut déboutée et dut régler les frais de justice du photographe.
Là n'était pas le problème pour Streisand, qui avait très largement les moyens d'encaisser le choc financier de sa défaite devant les tribunaux. Le problème est qu'avant qu'un avocat trop zélé n'engage les poursuites, cette photo n'avait été vue que six fois en ligne - dont deux par l'avocat en question.
Mais suite au procès et à l'attention médiatique qu'il avait reçu, 420.000 personnes se rendirent sur le site dans le mois qui suivit le verdict. En attirant l'attention sur ce qu'elle voulait cacher, Streisand avait précipité ce qu'elle redoutait. L'"effet Streisand", c'est cela.
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Tony Bloom lors de Brighton & Hove Albion - Nottingham Forest en Premier League, le 10 mars 2024

Crédit: Getty Images

Tony, George et Nigel...

Les firmes de relations publiques tirèrent la leçon de cette déconfiture. Dans la plupart des cas, la stratégie la plus sûre est de laisser le temps faire son oeuvre et d'éroder les mémoires aussi sûrement que le Pacifique les falaises de Malibu. "Don't explain, don't complain" est devenu l'un des adages les plus ressassés des "gestionnaires de risque". "N'expliquez pas, ne vous plaignez pas", car qui ne se plaint pas n'a rien à expliquer. Le cycle de l'information s'est accéléré au point que, comme l'a chanté Elvis Costello, "les nouvelles d'aujourd'hui sont l'emballage de fish'n'chip de demain".
Il y a quelques jours, seuls les lecteurs du Guardian étaient au fait des liens qui existaient entre le propriétaire de Brighton Tony Bloom et un certain George Cottrell, conseiller, leveur de fonds et "facilitateur" du politicien d'extrême-droite Nigel Farage, dont le parti Reform UK est en tête de la plupart des sondages au Royaume-Uni. Le Times s'en était aussi fait l'écho, mais de manière moins détaillée.

Ordre a aussitôt été donné que les journalistes et photographes du Guardian soient interdits de stade à Brighton, sans se soucier, semble-t-il, de l'implacable "effet Streisand". Résultat : ces médias anglais qui ne s'étaient pas encore fait l'écho des informations du quotidien les ont désormais tous reprises. La toile et les réseaux sociaux se sont chargés du reste. Je ne sais pas qui est le "conseiller en réputation" de Tony Bloom ; mais à la place du président de Brighton et actionnaire majoritaire de Heart of Midlothian, j'en changerai rapidement, encore que le mal soit fait, et qu'il sera maintenant quasi impossible d'arrêter la déferlante.

"Baleines" en eaux troubles

Le nœud de l'histoire est que George Cottrell, gros parieur et très gros perdant (*), avait assigné ses comptes en ligne à un "syndicat" associé à Tony Bloom, lequel se servait de l'identité de Cottrell depuis 2022 pour placer ses propres paris sur le marché offshore - dans ce cas précis, sur le site du plus que sulfureux opérateur stake.com, actuel sponsor d'Everton, bien qu'ayant perdu sa licence britannique au printemps dernier.
On peut comprendre que Bloom, dont, d'ordinaire, les médias britanniques disent pudiquement qu'il a "fait fortune dans le poker", se soit ému de voir son nom mentionné dans l'affaire, au vu des inclinations politiques de Cottrell (*), mais aussi de son casier judiciaire : le proche de Farage avait passé huit mois dans une prison américaine en 2016 et 2017 après avoir plaidé coupable dans une affaire de fraude électronique.
Disons tout de suite que la "révélation" des activités de Bloom n'en est pas une pour quiconque connait le monde des "baleines", comme on surnomme ces parieurs accoutumés à placer des dizaines, voire des centaines de milliers d'euros sur le résultat d'un match, car c'est bien de paris sur le football qu'il s'agit. Bloom, un mathématicien qu'on dit "de génie", n'utiliserait pas seulement ses fameux algorithmes pour identifier les recrues de Brighton, mais aussi pour battre les bookmakers à leur propre jeu.
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Tony Bloom lors de Brentford - Brighton & Hove Albion en Premier League, le 19 avril 2025in Brentford

Crédit: Getty Images

Attaqué en justice par un rabatteur

Selon le dossier de la Haute Cour, long de 19 pages, il le fait avec tant de succès qu'il lui est désormais impossible de placer ses propres paris et doit donc se servir de prête-noms comme Cottrell qui, en échange, perçoivent une partie des gains du "syndicat" : un tiers, selon les documents auxquels le Guardian a eu accès. Gagnant-gagnant pour les deux parties.
Mais cette fois, Tony Bloom a beaucoup à perdre, au-delà de la réputation enviable dont Brighton et lui-même jouissent auprès des neutres, et qui est passablement écornée par l'affaire. Il est cité dans l'action en justice initiée à la Haute Cour par un ex-membre de son "syndicat", le Starlizard Betting Syndicate, dont les bénéfices seraient tout juste inférieurs à 700 millions d'euros par an. Cet ancien associé, Ryan Dudfield, aurait servi de rabatteur pour Cottrell, et réclame 7% de l'argent gagné sur les paris misés via les comptes dudit Cottrell, soit 15 millions d'euros environ.
Certains d'entre vous auront déjà tiqué. En Angleterre, joueurs, arbitres, coaches et administrateurs de clubs ne sont-ils pas tous astreints aux règles de la FA sur les paris sportifs ? Ces mêmes règles qui valurent, par exemple, à Ivan Toney, alors attaquant de Brentford, de recevoir une suspension de huit mois lorsqu'il s'avéra qu'il avait placé des centaines de paris sur des matches de football ?

Quels matches concerns par les paris ?

Oui - et non. La différence est que (dans le plus grand secret) la FA a accordé à Bloom, ainsi qu'à Matthew Benham, propriétaire de Brentford, et à la famille Coates, propriétaire de Stoke City, une dispense exceptionnelle qui leur permet de continuer de fixer des cotes ou de parier en leur nom propre sur des matches de football, à condition que ces matches n'impliquent pas leurs propres clubs ou d'autres clubs de Premier League, ou des clubs engagés dans des compétitions placées sous la tutelle de la FA comme la FA Cup et la Coupe de la League.
On peut être certain que Bloom n'avait pas enfreint ces règles "en son nom propre". Mais sur quels matches Cottrell et le "syndicat"avaient-ils parié ?
D'autre part, se servir de tiers pour placer des paris est illégal au Royaume-Uni, comme peut en témoigner un certain John Howard, lui aussi membre d'un "syndicat" bien plus modeste, et condamné à cinq ans de prison pour fraude en avril 2023.
Personne n'accuse aujourd'hui Bloom de crimes comparables, et rien que nous sachons ne donne le droit de le faire. Mais l'effet Streisand a joué. Les questions qui sont désormais posées, certaines valides, d'autres moins, ne se posaient pas hier, pas en dehors du microcosme en tout cas. Bloom pouvait demeurer silencieux, car personne, à commencer par la FA, ne lui demandait d'y répondre. Ce n'est plus le cas.
 
(*)  Cottrell aurait perdu pas loin de 20 millions de dollars lors d'une seule soirée de poker jouée dans un club privé au Monténégro en mai 2024.
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