Premier League - Fines gâchettes et gros sous (Mbeumo, Wissa, Watkins, Benrahma...) : la méthode Brentford décryptée

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Depuis des années, Brentford se distingue avec ses buteurs, à l’image de Bryan Mbeumo, recruté 75M€ par Manchester United cet été. Pour Eurosport, son directeur technique, Lee Dykes détaille la stratégie de recrutement du club, basée sur sept étapes, 16 positions, beaucoup de data et un calcul des risques.

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Video credit: Eurosport

Par Jérémy Docteur
"Les attaquants ont eu du succès chez nous, alors que je comprends que vu l’extérieur, on s’attende à ce que ça fonctionne à chaque fois. Mais il n’y a aucune science exacte", sourit d’emblée Lee Dykes. Directeur technique depuis 2022, il a accepté de passer en revue le "process" de recrutement de Brentford. "Notre philosophie est construite pour que l’avant-centre réussisse. Mais si Igor Thiago marque autant cette saison, ce n’est pas uniquement grâce à lui, il y a l’équipe et le travail effectué autour."
Ces dernières années, peu de joueurs ont réussi à suivre le rythme effréné d’Erling Haaland ou de Mohamed Salah. S’en approcher est déjà un signe de bonne santé, en témoigne les 17 buts de l’attaquant brésilien des Bees. Le club de l’ouest de Londres place régulièrement ses fines gâchettes dans le haut du panier. Bryan Mbeumo (20 buts) et Yoane Wissa (19) la saison dernière ; les 20 pions d’Ivan Toney en 2022-23, qui faisait suite aux 31 en Championship l’année de la promotion en 2021 ou les 25 d’Ollie Watkins, aujourd’hui à Aston Villa, en 2019-20.

"Buy low, sell high"

Souvent, cette capacité à identifier des offensifs efficaces a attisé la curiosité. D’abord, il convient de dire que la data a un rôle central. Une des singularités vient du fait qu’elle appartient littéralement à Brentford, grâce SmartOdds, société du propriétaire Matthew Benham, spécialisée dans les modèles statistiques sportifs. Ces chiffres "maison" ont permis de garnir une base de données avec plus de 85 000 joueurs. "La data nous oriente beaucoup et aide à filtrer le processus. Même si, à la fin, ça revient au ressenti et à l’analyse subjective, on la réintroduit à différentes phases décisionnelles", décrypte le directeur technique de 41 ans. En clair, elle oriente et accompagne le "scouting humain" pour affiner la shortlist à une poignée de noms.
Il y a sept étapes dans le processus. "Elles couvrent tout. Il faut l’imaginer en trois parties : identification, évaluation, recrutement. Enormément de personnes doivent donner leur accord pour qu’un joueur signe. C’est un procédé rigoureux qui nous permet vraiment de réduire le risque quand on dépense beaucoup d’argent." Le mantra est simple : "buy low, sell high" (acheter à bas prix, vendre cher). "Notre propriétaire dirait qu’on paie toujours trop, s’amuse Lee Dykes. Quand je suis arrivé en 2019 (comme directeur du recrutement), c’était au maximum autour de deux millions. Depuis la montée, les prix ont beaucoup augmenté, même pour des investissements d’avenir. Ce qui fait notre force, c’est qu’on cherche constamment des opportunités de grande valeur. On se demande toujours où elle pourrait se situer à la revente."
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Igor Thiago of Brentford celebrates after scoring

Crédit: Getty Images

Analystes, recruteurs régionaux, staff technique, direction sportive… Le job de Lee Dykes est de superviser et chapeauter tout le recrutement. "Je suis en contact constant avec tout le monde. On communique verbalement, on a des systèmes de suivi. Quand ça avance, on me fait remonter les infos et je commence mes vérifications, éventuellement aller voir le joueur. J’ai besoin de mon propre ressenti en plus du leur. Et si j’en repère un de mon côté, je dois aussi faire confiance aux autres."

16 postes et deux "numéros 9"

Une fois les cases cochées, on passe à l’étape suivante. "Quand tu as un bon feeling, sur la base de nos critères, on le présente en interne à l’entraîneur, puis à Phil Giles, le directeur sportif. C’est lui qui oriente le type de profil recherché, par rapport à l’âge et le rôle dans l’effectif. Par exemple, acheter Igor Thiago qui marquait beaucoup à Bruges n’est pas pareil qu’un jeune à développer sur plusieurs années. Matthew Benham, le propriétaire, donne aussi son avis."
Qu’en est-il du coach ? En 2023, Thomas Frank, parti à Tottenham depuis, expliquait à The Athletic : "Si Matthew Benham sent que je n’aime pas un joueur, il le respecte. C’est crucial, parce que c’est moi qui le mets sur le terrain." Entre temps, Keith Andrews a repris le poste. Lee Dykes élabore sur ce point : "Le département recrutement travaille pour le club et au service de l’entraîneur. Pour autant, ce dernier peut avoir ses idées. C’est normal, tout le monde a un réseau. Mais qu’il vienne de la data, d’une recommandation, d’un entraîneur qui l’a affronté en match, on évalue toujours le joueur via notre processus, pour ensuite classer en comparaison avec les autres attaquants du monde et calculer nos choix."
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Video credit: Eurosport

Dans le détail, à Brentford il n’y a pas 11 positions, mais 16, dont huit postes offensifs. "On a deux ‘9’. En gros, l’un est attaquant mobile (striker) et l’autre avant-centre type point de fixation (centre-forward). Ils ont des similarités : si tu prends Igor Thiago, il a des attributs des deux types et c’est d’ailleurs ce qu’on recherche. Mais l’idée, quand tu recrutes, c’est d’avoir un langage commun au sein du département, de façon à pouvoir distinguer rapidement en fonction des évaluations qu’on nous transmet." Surtout si une occasion inattendue se présente. "On doit être proactifs, mais également réactifs. Un transfert peut en déclencher un autre. Pendant le mercato, parfois une belle opportunité arrive sans prévenir. Phil, Keith, Matt et moi-même sommes assez proches pour se décider vite si ça colle."

Anticiper au maximum les départs

Il y a "environ" six aspects clés pour chaque poste. Pour un attaquant, le critère absolu c’est : "Est-ce qu’on pense qu’il marquera beaucoup de buts ? Du droit, du gauche, de la tête. Il faut un instinct de buteur. Ensuite, être bon au pressing, parce que ça fait partie de notre style de jeu, on veut être haut et agressif." Aux aspects techniques, il y a aussi des prérequis difficilement quantifiables. "On cherche la faim de réussir. S’il y avait un indicateur, où se situerait-il ? Beaucoup d’attaquants réussissent chez nous, les clubs nous regardent aussi comme un gage de performance en PL." Lee Dykes insiste aussi sur une personnalité qui doit être compatible : "On l’observe, on regarde ses réactions en match, sa manière de se comporter, sa communication avec les médias, on le rencontre… Tout doit converger. On a une politique claire : des gars qui veulent progresser et s’intégrer dans notre culture collective."
En parallèle, l’objectif est d’anticiper au maximum pour préparer la suite. En 2020, après avoir pourtant perdu la finale de play-off contre Fulham, décision est prise de céder Ollie Watkins (acheté 7M€, parti pour 35M€ à Aston Villa) et Saïd Benrahma pour récupérer plus de 60 millions. L’ancien capitaine Christian Norgaard saluait cette planification dans The Athletic : "Quand je suis arrivé, j’espérais que Neal Maupay reste, mais ils l’ont vendu à Brighton. Ils savaient qu’Ollie Watkins pouvait jouer en pointe, que Saïd Benrahma revenait de blessure et ils ont recruté Bryan Mbeumo. C’était la même chose quand Saïd et Ollie sont partis : ils ont fait venir Ivan Toney. La décision était déjà prise six mois avant, comme s’ils avaient deux coups d’avance."
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Thomas Frank and Ivan Toney at Brentford

Crédit: Getty Images

Bis repetita quand Igor Thiago a été recruté (35M€) en prévision du départ d’Ivan Toney (acheté 5.5M€, vendu 45M€ à Al-Ahli) en 2024. Après les ventes faramineuses de Mbeumo (6.5M€, vendu 75M€) et Wissa (10M€, vendu 60M€ à Newcastle), le Brésilien, débarrassé de ses pépins physiques, a repris le flambeau, accompagné de Kevin Schade, arrivé en 2023, auteur déjà de 11 buts en 2024-25. Le recrutement de l’Allemand a d’ailleurs été le fruit d’un long suivi débuté dès l’équipe réserve de Fribourg.

La France, un marché prisé

Brentford ratisse large et s’intéresse aussi bien à son championnat qu’à des marchés "alternatifs". Le but est d’identifier des joueurs "sous-valorisés" pour les développer. Ollie Watkins avait été recruté à Exeter en League Two (D4) ; Ivan Toney en League One (D3) et Brian Mbeumo à Troyes en Ligue 2. "On ne se focalise pas trop sur la division. Même si c’est ‘plus loin’, on pondère les niveaux, de façon subjective et objective, pour intégrer l’écart avec la PL. On a des équipes partout et on fait confiance à nos opinions. On ne dévalorise aucun championnat."
Par le passé notamment, la France s’est avérée attractive. "Encore plus quand on était en Championship. Beaucoup d’attaquants, rapides et athlétiques, ont un style aligné à la Premier League. Mais dès que tu cherches en Ligue 1, les clubs sont réputés et demandent des prix élevés. Pour Brentford, c’est dur de trouver de la valeur, sauf sur des profils jeunes peu établis. S’ils veulent aller au PSG ou dans une équipe de haut de tableau, ça rend le transfert plus difficile. Mais ça ne veut pas dire qu’on n’y signera jamais personne. C’est une question de timing…" Y a-t-il une "taxe britannique ?" "On ne se laisse pas trop influencer par ça. On discute avec le joueur, l’agent, le club et on voit. Souvent, en France ou ailleurs, le transfert ne se concrétise pas, ça ne nous frustre pas. 95% du travail ne recrutement ne débouche pas sur une signature."
En tout cas, pour Lee Dykes, le cas de Bryan Mbeumo, sa première recrue à Brentford, alors en D2, peut en inspirer d’autres. "Je pense qu’il avait l’ambition d’atteindre la PL à son arrivée. Sa trajectoire prouve que ça peut être la voie. Beaucoup de gros clubs préfèrent recruter à Brentford, Crystal Palace, Bournemouth… Parce qu’ils voient des joueurs réussir dans un environnement de haut niveau." Alors pour conclure, le directeur technique résume ainsi la "méthode Brentford" : "Il faut une structure, des gens compétents, des données solides et un propriétaire qui accélère plutôt que ralentit la prise de décision." L’appel Zoom touche à sa fin et on se demande déjà ce que les Bees peuvent bien préparer pour l’avenir.
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