C'est quoi être joueur de foot en Ukraine ? Théo Ndicka raconte : "Et là, missile contre missile dans le ciel"

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Avant Ukraine-France vendredi (20h45), rencontre avec un joueur familiarisé avec le contexte brûlant au sein de l'adversaire des Bleus, Théo Ndicka (25 ans). Formé à l'Olympique Lyonnais, le défenseur évolue aujourd'hui à Oleksandriya, club situé à 300 km au sud-est de Kiev. Il raconte son quotidien de joueur de foot dans un pays en guerre.

Théo Ndicka avec la tunique jaune du FK Oleksandria

Crédit: Getty Images

Question : Comment votre signature en Ukraine s'est-elle faite ?
Théo Ndicka : Je suis arrivé au dernier mercato d'hiver. Le directeur sportif et le président sont entrés directement en contact avec mon agent. On a fait pas mal de vidéo-conférences durant la négociation. Ils m'ont bien expliqué la situation de la guerre, comment ça fonctionnait dans le pays...
Vous n'avez pas hésité face à la situation ?
T.N. : J'étais aux Grasshoppers, en Suisse. J'ai eu des problèmes avec la direction de Zurich. Pendant six mois, je n'ai pas joué. Il fallait que je trouve un point de chute. J'avais des options, même pour revenir en France, en Ligue 2. Je voulais retrouver le goût de jouer au foot. À Zurich, le projet de jeu ne me correspondait pas forcément, avec beaucoup de jeu direct, physique. Moi qui suis formé à Lyon, ce n'est pas le football qui me faisait plaisir. Le club d'Oleksandriya est venu. Ils m'ont envoyé plein de vidéos de leurs matchs. J'ai vu que c'était une équipe qui jouait au ballon, qui repartait de derrière, avec beaucoup de mouvements. Je voulais vraiment un projet sportif pour m'éclater et retrouver cette passion du foot. Car j'étais un peu dégoûté du football. Il fallait que je trouve une manière d'aimer de nouveau le foot.
Le contexte n'a pas du tout pesé ?
T.N. : Après, si, je me suis soucié du contexte. Au début, ma famille, ma copine avaient extrêmement peur que j'aille en Ukraine. Je connaissais des joueurs qui évoluaient là-bas. Ils m'ont décrit la situation, comment ça se passe avec la guerre, comment est le quotidien... Oleksandriya est vraiment une toute petite ville, il n'y a pas grand-chose. Et depuis le début de la guerre, il n'y a jamais rien eu. Pas un bombardement, pas un missile, pas un drone. La ville est vraiment safe. Donc je me suis dit pourquoi pas.
Dans les négociations, avez-vous demandé des garanties par rapport à ce qu'il peut se passer ?
T.N. : Oui, bien sûr, tu demandes des garanties. Tu t'engages en sachant que tu sais où tu mets les pieds. Mais si demain, il se passe quelque chose de très grave et que ta vie est en danger, tu peux quitter le pays. Mais le club n'est plus forcément obligé de te payer. Imaginons il y a un bombardement dans la ville, que je ne me sens plus en sécurité et qu'il faut rentrer en France pour mon bien, je peux. Je casse mon contrat, et ça se termine comme ça.
Vous souvenez-vous de votre premier jour en Ukraine ?
T.N. : On rentre de stage en Turquie. Mais tu ne peux pas voyager en avion en Ukraine. Donc soit tu passes par la Moldavie, soit par la Pologne. On a fini par atterrir en Pologne, à Cracovie. Tu prends le bus jusqu'à la frontière. Et là, tu dois passer la douane des deux pays. Cela prend énormément de temps pour pouvoir entrer en Ukraine. Tu y restes au minimum deux heures. On a mis un jour pour rejoindre Oleksandriya. On est arrivé le soir, donc je n'ai pas pu voir grand-chose.
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Théo Ndicka (FK Oleksandria)

Crédit: Getty Images

Mais je me souviens qu'il y a eu tout de suite une sirène. J'ai demandé ce que je devais faire dans ces cas-là. On m'a répondu de la manière la plus naturelle : "Tu n'as rien à faire. Tu écoutes les sirènes, et tu fais ta vie." Mais, sinon, ce qu'on m'avait dit est vrai : dans ma ville, il ne se passe vraiment rien. En général, les gens, en Ukraine, vivent normalement. Tout est ouvert. C'est comme si on vivait en France. Les gens travaillent, font leur vie. Nous, on va à l'entraînement tranquille. Je vis comme si j'étais en Suisse ou en France. Ce qui change, ce sont les sirènes, trois ou quatre tous les jours, pour prévenir la population. Des fois, ça peut aller jusqu'à huit. C'est pour t'alerter qu'il y a un missile ou un drone qui passe au-dessus de ta tête.
La première semaine où je suis arrivé, ça m'a fait un peu bizarre d'entendre ça. Surtout la nuit, quand tu entends, tu te dis : "Ah ! C'est mon tour..." Mais, limite, tu t'y habitues. J'ai eu l'occasion d'aller à Kiev où, là-bas, c'est plus compliqué. Il y a souvent des bombardements. Et tu vois les bâtiments détruits, les voitures explosées. J'ai vu la réalité des choses. Sur Telegram, ils nous informent de tout ce qui se passe en Ukraine, en direct. À longueur de journée, tu sais ce qu'il se passe. Ce que vous voyez en France, c'est un petit peu erroné, car il y a vraiment des morts tous les jours.
En neuf mois de présence, avez-vous eu peur une seule fois ?
T.N. : Oui, une seule fois. Quand on est parti jouer à Odessa, une ville bombardée, un point stratégique pour les deux côtés. On m'avait prévenu qu'il y avait des bombardements et, au début, je n'étais pas trop chaud pour y aller. J'y suis parti quand même. Dix heures de bus depuis Oleksandriya. On arrive devant l'hôtel, je descends du bus et j'entends un bruit que je n'avais jamais entendu de ma vie. En fait, un missile russe est lancé pour bombarder la ville, et l'Ukraine a riposté. Et, ça a fait missile contre missile dans le ciel. Donc ça a explosé. L'impact a été tellement fort que toutes les voitures au sol se sont mises à sonner, le sol a tremblé...
J'étais un peu sous le choc. J'ai mis 30 minutes pour réaliser ce qu'il s'était passé. Ensuite, on est allé dans le bunker de l'hôtel. Puis ça s'est calmé. En fait, je n'ai pas eu peur, mais j'ai été choqué par ce que j'ai vu et par le bruit. Je me rappelle également d'une fois où on s'arrête sur la route lors d'un déplacement. Et là, quatre chars d'attaque s'arrêtent au même moment sur l'aire d'autoroute. Des chars que tu ne vois que dans les jeux vidéos ! C'était dingue, avec les mitrailleuses. Le genre de choses qui te font rappeler que tu es dans un pays en guerre. Par exemple aussi, la première fois que j'ai pris le train, je voyais monter des soldats qui rentraient du front.
Avez-vous des coéquipiers qui ont quitté le club pour aller combattre ?
T.N. : Non, mais beaucoup de joueurs ukrainiens ont des gens de leur famille ou des amis très proches qui sont partis au front, et qu'ils n'ont pas vu depuis deux ou trois ans... Certains parents des gars de mon équipe sont morts, car ils sont partis à la guerre et ne sont plus jamais revenus parce qu'ils se sont fait tuer, qu'ils sont disparus, ou qu'ils ont été pris en otage... Plusieurs personnes du club ont perdu leur maison ou leur voiture car elles ont explosé...
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Les joueurs d'Oleksandriya tentent de jouer malgré le contexte de guerre, devant des tribunes clairsemées dans le championnat d'Ukraine

Crédit: Getty Images

Comment se passe un match de championnat ?
T.N. : Tu joues à 13 heures, 15 heures et 18 heures... (Il interrompt sa phrase) Tiens, je ne sais pas si tu vas entendre, mais là il y a une sirène ! (Il reprend la question) Donc pour les matchs, déjà, il faut savoir qu'il y a un couvre-feu, dont l'heure dépend des villes. Donc tu ne peux pas jouer le soir, par sécurité. Dans les stades, c'est 2000 spectateurs maximum. Mais sinon, c'est du classique. Avec un protocole particulier : on entre avec le drapeau de l'Ukraine sur le dos. Ensuite, il y a l'hymne ukrainien, puis une musique hommage à ceux qui sont à la guerre et ceux qui sont morts.
Et ensuite, il y a toujours un soldat qui a fait la guerre, qui en est revenu parce qu'il a perdu un bras, une jambe ou qu'il est en incapacité de pouvoir combattre, qui donne le coup d'envoi. Et le match démarre. Mais si une sirène sonne pendant, il est arrêté. Les spectateurs vont se cacher dans les bunkers et nous dans les vestiaires. Des fois, on peut rester une, deux, trois heures... Et il peut arriver qu'il y ait trois fois l'alarme dans un même match. Potentiellement, ça peut durer huit heures ! Le plus que j'ai fait, c'est entre quatre et cinq heures pour un seul match. Ensuite, la Fédération ukrainienne demande aux deux clubs s'ils veulent continuer à jouer.
Vous êtes en fin de contrat l'année prochaine, et vous savez que cette expérience était temporaire : qu'est-ce que cette période de votre carrière changera dans votre vie ?
T.N. : C'est un mélange de tout. Avant la guerre, beaucoup d'étrangers venaient jouer en Ukraine, car le championnat était quand même réputé, avec un niveau. Depuis la guerre, c'est sûr qu'il y a un peu moins de niveau, mais ça reste compétitif, avec moins d'étrangers. Mais au moment où tu acceptes de venir, les Ukrainiens prennent ça comme un acte de courage. Quand tu es un étranger, ils font tout pour te mettre dans les meilleures conditions possibles. Dès que tu as besoin de quelque chose, tu demandes, tu l'as directement. Ils te donnent vraiment énormément d'amour. Ils font toujours en sorte que tu te sentes le mieux possible.
Depuis que je suis en Ukraine, je n'ai jamais été considéré comme ça. Même de la part des supporters quand ils viennent te voir, pour te dire bonjour, te demander une photo... J'ai vu des supporters pleurer. Car quand on joue au foot, c'est juste du plaisir. C'est comme si la guerre s'arrêtait pendant 90 minutes pour eux. Ça, ça m'a fait bizarre. Mais, c'est sûr que j'ai fait un bond de maturité... Et ma manière de voir la vie... Je me rends compte encore plus de la chance d'être dans un pays comme la France, en sécurité, où on peut vraiment être tranquille au quotidien, sans vivre avec le stress, la peur de perdre un proche ou d'être bombardé.
Ta vision de voir la vie est complètement différente. Tu deviens plus simple. Tu sais que la vie, ce n'est pas qu'avoir de l'argent, des belles choses... Tu te rends compte que tu peux être heureux avec peu de choses. Juste le fait d'être accompagné, d'être avec des personnes, de manger ensemble, de jouer ensemble, d'être tranquille et en sécurité. Il y a beaucoup de choses qui m'ont changé. Et aussi me rendre compte de la chance d'avoir mes parents, mes frères, mes sœurs, mon enfant. Quand tu es assez pudique, où tu n'as pas l'habitude de dévoiler tes sentiments, tu donnes plus d'amour qu'avant parce que tu sais la chance que toutes les personnes que tu aimes soient encore là. Dans la vie, tu peux te fâcher, ça arrive à tout le monde. Mais, maintenant, tu réfléchis deux fois avant. Tu te poses un peu plus. Ce sont toutes ces petites choses... Tu gagnes aussi dans cet esprit de solidarité, de groupe, de s'entraider, de tirer les gens vers le haut. C'est vraiment ça qui a changé
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