Suisse - Angleterre: Rooney, faux messie malgré lui

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Pour Philippe Auclair, Wayne Rooney ne sera jamais le génie qui, à lui seul, peut faire de l’Angleterre un champion d’Europe ou du monde.

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Crédit: Eurosport

C’est un thème qui a déjà été abordé dans cette chronique. Voir celle-ci, par exemple. L’un des magazines de bandes dessinées les plus populaires du Royaume-Uni de la fin des années 70 au début des nineties, Roy of the Rovers, avait pour héros Roy Race, footballeur du club fictif de Melchester Rovers, qui, chaque semaine ou presque, était amené à accomplir des efforts surhumains pour sauver son équipe; pas seulement sur le terrain, d’ailleurs. L’univers de Roy et de son équipe étaient de ceux dans lesquels gangsters, trafiquants, kidnappeurs, etc., etc., guettaient à chaque coin de rue. Les Rovers s’en sortaient chaque fois, comme ils finissaient toujours par éviter la relégation ou gagner la Cup, le championnat et tutti quanti en marquant un but à la Kun Agüero version 2012-13. Roy les tirait immanquablement d’affaire, d’un ciseau retourné ou d’un coup de poing dans la figure du méchant de service; voire les deux.
La plupart des journalistes anglais qui suivent la sélection d’un autre Roy, Hodgson celui-là, ont passé leur enfance à rêver des exploits de Race, et beaucoup des spectateurs qui l’encouragent aussi. Peut-être est-ce pour cela que, ici plus que nulle part ailleurs, le mythe du "sauveur" s’est imprimé dans la psyché collective au point de déformer la perception que des gens par ailleurs des plus raisonnables se font de leur sélection et de ce qui peut en façonner le destin. Le football anglais a toujours la tête dans une étoile gagnée à Wembley quand le Sunny Afternoon des Kinks était numéro 1 de Top of the Pops. Les coups francs de Beckham, les passes "Hollywood" de Steven Gerrard, les tacles de kamikaze de John Terry? Du pur Roy of the Rovers, distillé par des médias populaires qui ne sont pas moins crédules que les lecteurs du magazine aujourd’hui disparu, et ont pris soin d’entretenir cette crédulité, pas toujours innocemment.

Rooney n'est pas un magicien, mais un illusioniste

Ce monde rêvé est celui dans lequel Wayne Rooney est né et a grandi. Il a contribué – sans y pouvoir grand chose – à le faire tourner. Le but contre Arsenal. L’Euro 2004. La volée contre Boro. Le retourné contre City. Les courses de cent mètres pour récupérer un ballon perdu près de son poteau de corner. Wayne est une incarnation de Roy, un joueur de légende, dans un sens perverti de ce mot, footballeur des rues tombé de nulle part, prolo et magicien. Non, pas magicien : illusioniste. Il y en a eu d’autres, aux basques desquelles on s’est accroché pour "y croire", puisque c’est la foi qui fait le supporter. Et le voilà seul, désormais.
Oui, le seul. Le seul trait d’union entre la génération dorée (mais seulement huit carats) couvée par Sven-Göran Eriksson et la jeune classe sur laquelle veillent, en particulier, Brendan Rodgers à Liverpool et Arsène Wenger à Arsenal. Le seul survivant de ce qui, au bout du compte, fut un échec dont il n’est pas plus coupable qu’un autre. Il est trop aisé de faire la liste des tournois "ratés" de Rooney avec l’Angleterre en lui assignant une responsabilité qui n’était pas seulement la sienne. Il ne s’agit pas de l’absoudre. Il s’agit de se souvenir que, sans Rooney, l’Angleterre aurait peiné plus encore qu’elle ne le fit lors des dix dernières années. Ce n’est pas par hasard qu’il est devenu – la semaine passée, dans une victoire déprimante sur la Norvège – le quatrième meilleur buteur de l’histoire des Three Lions. Le meilleur goalscorer des groupes de qualification de l’Angleterre pour les Coupes du monde de 2010 et de 2014, toutes nations confondues, c’était lui, et de loin. Ce n’est pas un détail. Ses accusateurs, qui sont nombreux, y verraient presque une "preuve" de ce qu’il n’a pas tenu ses promesses (je l’ai entendu). Curieuse façon de retourner la peau du lapin pour "prouver" qu’il n’a pas de poils.

Médaille d'or du combiné

Ce qui est exact, c’est que les blessures du joueur, ses états d’âme, ses insuffisances (tactiques, notamment) aussi, ont fait qu’on attend toujours de Rooney qu’il "explose" pour de bon. Il aura 29 ans le 24 octobre prochain. Il est trop tard, sans doute, pour mettre le feu à la mèche. Mais Rooney ne fut jamais un extraterrestre à la Messi, un poète à la Zidane, un exécuteur à la van Basten. Il n’y a pas un seul domaine du jeu dans lequel on puisse dire: Rooney est le meilleur ceci, le meilleur cela (dribbleur, tireur de coups francs, passeur, et caetera). Il ne l’est pas. Si on lui donnait une médaille d’or, ce serait celle du combiné, car il sait tout faire, dribbler, tacler, tirer, marquer de la tête, se battre comme un chien; comme un idiot aussi, de temps en temps. Il a aussi envie de tout faire, parfois trop. Mais il n’est pas un messie, il n’est pas Roy of the Rovers, le génie qui, à lui seul, peut faire de l’Angleterre un champion d’Europe ou du monde.
Hodgson l’a défendu, avec raison, même s’il ne l’a pas toujours utilisé au mieux. Relisez si vous en avez le loisir ce qui était dit de Rooney dans la chronique mentionnée en haut de cette page. Je ne changerais pas une ligne de ce que j’avais écrit avant le doublé de Luis Suarez, le 19 juin dernier. Rooney portera le brassard contre la Suisse lundi soir, lors du match le plus difficile que les Anglais auront à disputer dans ce qui devrait être une procession vers l’Euro 2016. Il le portera aussi pour MU contre QPR dimanche prochain, et ce ne sera que justice. L’injustice est de faire de Rooney un fantasme, de projeter sur lui tous les manquements, carences et errements du football anglais. Ou de Manchester United. Wayne Rooney ne jouera jamais pour Melchester Rovers, personne d’autre non plus.
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