Raphaël Varane, retraité à 31 ans : "Si ça continue, on va se diriger vers des carrières plus courtes"
Par Julien Pereira
Publié 25/09/2024 à 20:14 GMT+2
Raphaël Varane a raccroché. A seulement 31 ans, mais après une carrière riche durant laquelle il s'est construit un palmarès exceptionnel, celui qui fut le patron de la défense de l'équipe de France a dit stop, sans surprise, après avoir beaucoup souffert sur les plans physique et mental. Son cas est-il annonciateur d'une tendance nouvelle ? Possiblement, selon le préparateur mental Anthony Mette.
Raphael Varane of Manchester United reacts during the Emirates FA Cup Quarter Final between Manchester United and Liverpool FC at Old Trafford on March 17, 2024 in Manchester,
Crédit: Eurosport
C'est fini. Et c'est tout sauf une immense surprise. Raphaël Varane a annoncé prendre sa retraite, à 31 ans seulement. Une conséquence du surmenage qu'il a subi tout au long de sa carrière, débutée très jeune dans le plus grand club du monde ? Sans doute. L'ancien international tricolore fut l'un des premiers à exprimer ses difficultés sur le plan mental, qui ont également eu des répercussions physiques. Son cas doit entraîner une réflexion. Pour mieux comprendre la situation, nous avons interrogé Anthony Mette, préparateur mental auteur du livre "Les 10 secrets du mental des champions", préfacé par le défenseur.
Anthony Mette, Raphaël Varane, avec qui vous travaillez, a décidé de mettre un terme à sa carrière de footballeur à 31 ans, après avoir évoqué une vraie lassitude sur les plans mental et physique. A quel point c'est inquiétant ?
Anthony Mette : "Inquiétant, il faut peut-être relativiser. Ce sont quand même des joueurs qui ont gagné beaucoup d'argent, qui ont beaucoup de statut social, de reconnaissance, qui sont assez à l'aise financièrement. Mais si les clubs et les fédérations ne veillent plus à ce que les joueurs aient une qualité de vie, ou un bien-être un peu plus régulier dans leur quotidien et dans leur saison… Alors en effet on va se diriger vers des carrières beaucoup plus courtes et avec des fins compliquées. Si on parle de Raphaël Varane en particulier, je ne suis pas particulièrement inquiet parce qu'il est très sérieux et qu'il a des qualités extraordinaires.
On ne peut pas enchaîner une Coupe du monde en hiver avec un championnat au printemps
Avec la surcharge des calendriers, va-t-on arriver à un point où les joueurs n'auront plus assez d'outils pour supporter ces rythmes ?
A. M. : C'est déjà le cas. Les joueurs ne sont pas assez armés pour faire face à tout ça. Je pense que physiquement, ils le sont à peu près car il y a quand même plus de personnes qui interviennent sur ce plan-là dans leur entourage. Maintenant, la préparation physique est vraiment personnalisée. Et tant mieux. En revanche, sur le plan émotionnel, il n'y a rien. Il faut vraiment prendre en compte que le haut niveau sportif est extrêmement exigeant sur le plan physique, mais aussi et peut-être plus sur le plan émotionnel, et qu'on ne peut pas jouer autant de matches à fond tout le temps. On ne peut pas enchaîner une Coupe du monde en hiver et enchaîner avec un championnat au printemps. Le corps et le cerveau ont besoin de temps de repos qu'on ne leur accorde plus. Dont soit les joueurs se blessent et sont donc contraints de se reposer. Soit ils sont intelligents, réussissent à prendre du recul, et se mettent un petit peu en retrait. Mais le rythme est vraiment devenu effréné.
Avez-vous constaté la baisse de motivation, que certains joueurs ont évoqué récemment ?
A. M. : Oui, c'est fou en fait. Si on parle de Raphaël, c'est un cas un peu différent car il a fait partie de l'élite mondiale. Avec son club et l'équipe de France, il avait vraiment très, très peu de jours de repos par an. Ça a des conséquences familiales, parce qu'un joueur dans ce cas voit très peu ses enfants, il est toujours en déplacement, il prend l'avion tous les quatre jours… Donc c'est particulier. Mais c'est aussi compliqué pour des joueurs de milieu de tableau de Ligue 1 par exemple. Les matches se répètent, les saisons se répètent.
Une partie du grand public a peut-être un peu de mal à comprendre la lassitude des joueurs…
A.M. : Il faut comprendre que le sport, c'est bien, mais pas suffisant. Ce n'est pas assez nourrissant intellectuellement. A 28 ou 30 ans, un joueur en arrive à se poser des questions existentielles. Il a besoin de choses "plus intelligentes" que du foot ou du rugby. Donc ces joueurs ont un besoin de nourriture affective, intellectuelle, plus important que de simplement "taper dans un ballon", pour faire un raccourci. Les joueurs de l'élite s'en sortent parce qu'ils investissent beaucoup, ils ont des entreprises, ils font beaucoup de l'humanitaire.
Le lien entre la perte de la motivation ou le surmenage et la blessure est-il vraiment établi ?
A. M. : Ce que l'on sait scientifiquement, depuis déjà très longtemps - même si ça met du temps à être intégré dans les staffs - c'est que le facteur de blessure le plus important, c'est le stress. Les joueurs se blessent parce qu'ils ont subi un stress répétitif ou un stress aigu pendant quelques jours. Cela entraine par exemple une perte de leur attention sur un appui, et ça débouche sur des blessures que l'on pourrait qualifier de "bêtes".
Il y a tellement d'enjeux, tellement d'impact
Si on revient au cas de Raphaël Varane, que se passe-t-il lorsqu'un joueur de ce statut décide de tout arrêter ?
A.M. : On travaille sur un protocole de fin de carrière. Parce qu'il y a tellement d'enjeux, tellement d'impact sur lui, sur sa famille et sur sa vie en général… Avant, les joueurs s'arrêtaient tranquillement, c'était moins perturbant. Il y avait moins de conséquences. Maintenant, elles sont plus lourdes.
En quoi consiste ce protocole ?
A.M. : J'essaie de l'aider à être le plus lucide possible sur qui il est, quelles sont ses aspirations, sa personnalité, ses compétences, ses forces, tout ça.
Toutes ces questions qu'il n'a pas tellement eu le temps de se poser finalement…
A.M. : Exactement. J'essaie de lui faire accepter ce qu'il n'aura plus en tant que footballeur pro : la magie des grands événements, la liesse d'un public, l'euphorie, tout ça, il ne l'aura plus. On va se concentrer sur ce qu'il veut vraiment devenir, ce qu'il veut faire de la suite de sa vie et du temps qu'il a à utiliser pour sa famille, ses projets professionnels, l'entreprise, etc. Mais, en soit, le plus lourd, c'est la phase d'acceptation. Il n'y aura plus la Coupe du monde, il n'y aura plus les vestiaires, il n'y aura plus le stress de dingue avant un gros match, il n'y aura plus les managers pour qui tu veux te tuer sur un match.
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