Tous, supporters, nous le savons : un club n'est pas plus réductible à ses propriétaires qu'un pays ne l'est au régime qui le dirige. Nous ne plaçons pas notre foi dans les gardiens du temple, mais dans ce que ce temple abrite d'intangible et dont nous faisons partie, et qui, en fait, ne peut exister sans nous.
Mais cela, dira-t-on, c'est le point de vue des romantiques, voire des fondamentalistes, particulièrement en Angleterre où, depuis que Swansea a quitté la Premier League, plus aucun club de l'élite ne compte de fans parmi ses actionnaires ou les membres de son directoire. La situation est certes bien différente dans le monde du football amateur et semi-professionnel, où le nombre de clubs dont les supporters sont aussi les propriétaires est en progression quasi-constante depuis les années 2000, un phénomène qui touche aussi des membres de la Football League, AFC Wimbledon en étant l'exemple le plus célèbre. On peut aussi imaginer que les ravages de la pandémie dans les degrés inférieurs de la pyramide du football anglais forceront les clubs les plus fragilisés à trouver leur salut dans un régime de propriété collective. Mais en Premier League? Jamais de la vie.

Liverpool, des valeurs à défendre

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Et pourtant. Pourtant, la dernière quinzaine aura prouvé qu'on ignore le fan power à ses périls. En particulier, le réveil des supporters que les Glazer et les Kroenke avaient forcé à vendre leurs actions de Manchester United FC et d'Arsenal FC, comme la loi britannique leur en donnait le droit, a été si brutal (sans être violent) qu'il a joué un rôle fondamental dans la prise de position sans équivoque du gouvernement de Boris Johnson (bien que Downing Street semblait avoir donné son aval au projet de Super Ligue dans un premier temps) et, au delà, dans le naufrage du projet de Florentino Perez et de ses complices.
Les supporters de Liverpool n'ont pas été en reste, ce qui ne surprendra personne, en ce sens que la "trahison" de J.W. Henry et de FSG leur paraissait encore plus impardonnable. Quel autre club anglais, en effet, se repose à ce point sur ses "valeurs" et son patrimoine culturel que Liverpool ? Et quel club anglais exploite sa "différence" comme les propriétaires actuels des Reds le font ?

Anfield Road banners against Super League

Crédit: Getty Images

Néanmoins, ces supporters ne semblaient pas devoir peser lourd dans le combat engagé entre les "douze salopards" et l'UEFA, d'autant plus que les circonstances leur interdisaient de faire de stades vides des chambres d'écho. Sky et BT n'allaient pas tout de même ajouter des chants de protestation aux effets sonores dont ils continuent d'habiller les matches de PL. Leurs voix ont pourtant été entendues, et ont porté loin.

Les fans ont fait la loi

Attention. Il ne faudrait pas exagérer non plus. Ce ne sont pas les supporters anglais qui ont remporté à eux seuls cette drôle de guerre qui, en fait, n'aura pas vraiment eu lieu, puisque l'assaut a été immédiatement suivi par la débandade et des désertions en série. Le long monologue de Gary Neville après la victoire 3-1 de son club Manchester United sur Burnley, le dimanche 18 avril, alors qu'on attendait encore que tombent (dans le plus grand désordre) les premiers communiqués des sécessionistes, aura eu un profond impact, en ce qu'il libéra la parole de ses pairs, lesquels ne demandaient pas mieux. A ce sujet, ne nous leurrons pas - si Sky avait été l'un des comploteurs, on aurait eu vite fait de couper le micro de l'ancien arrière droit de la sélection anglaise. Et Neville, présentateur-vedette d'une chaîne cryptée sans laquelle la sécession de la PL n'aurait jamais pu avoir lieu, nommé manager de Valence par un multimilliardaire des plus "controversés", Peter Lim, était tout de même un Robespierre inattendu.
Neville, cela dit, s'exprimait, non pas comme pundit ou représentant de son network, mais comme un ancien compétiteur et, surtout, comme un fan; et pour une fois, les fans ont fait la loi. Les fans anglais, doit-on préciser. Ceux des clubs italiens n'ont quasiment pas pipé mot. Les Français et les Allemands ont contemplé le désastre avec le mélange d'amusement et de satisfaction qu'on pouvait escompter de la part de fans de clubs 'vertueux' (ou plus habiles). Les socios du Real Madrid et du FC Barcelone, que leurs dirigeants n'avaient pas cru bon de prévenir de leurs intentions, auront été les vrais cocus de la farce, en ce qu'ils auront été cocufiés et par les responsables qu'ils ont élu, et par l'UEFA. Quelques dizaines d'irréductibles allèrent déployer une bannière hostile à la Super Ligue devant le Bernabeu, des supporters de Cadiz huèrent le bus transportant les joueurs du Real avant leur match de Liga...et c'est tout.

Les fans de Manchester United protestent contre le projet de Super League

Crédit: Imago

Mais pour ces fans des merengue et des blaugrana, faire autre chose, n'aurait-ce pas été admettre que le droit de vote que leur donne leur statut de socio ne valait tout compte fait...rien?
Là est le paradoxe. Au final, ces fans - anglais -, dont on n'a pas demandé l'avis depuis des lustres, auront eu plus d'influence sur le scénario tragi-comique de la Super Ligue que ces fans - espagnols - censés être les propriétaires de leurs clubs. Le vrai pouvoir ne serait donc pas celui de mettre un bulletin dans l'enveloppe le jour d'une élection dont - dans le cas du Real - le résultat est connu d'avance. Le vrai pouvoir est de peser sur le cours des événements, comme les supporters des clubs de PL l'ont fait. Même eux durent en être surpris. Une fois la dynamique engagée, le mouvement s'est nourri de la frustration que ces fans ressentent depuis si longtemps.

Les fans anglais ne protestaient pas que contre le projet de Super Ligue

Il est vrai que ces supporters anglais, transformés contre leur gré en consommateurs, contraints de s'abonner à trois chaînes à péage différentes (Sky, BT, Amazon Prime) s'ils veulent voir tous les matches de leurs clubs, ont un profond réservoir de griefs dans lequel puiser pour nourrir leur colère. L'annonce de la Super Ligue aura été le "fétu de paille qui a fait se briser le dos du chameau", pour reprendre l'expression britannique. Too much is too much. Ils ne protestaient pas que contre la Super Ligue, ces supporters. Ils exprimaient la frustration contenue tant bien que mal de voir leur football être approprié, détourné, trahi par des riches et des puissants qui en ignorent tout, hormis ce qu'il représente en termes de pouvoir et d'argent.
Or, de la même façon que les supporters des six "salopards" de la PL (encore que ceux de Chelsea et, en particulier, de Manchester City semblent avoir avalé le revirement tardif de leurs propriétaires) n'oublieront pas le rôle que leurs clubs ont joué dans la conspiration, ils n'oublieront pas non plus comment, au moins cette fois, ils auront contribué à changer le cours des choses. Cette part d'intangible et cette histoire partagée de génération qui font et sont l'identité de leur club et d'eux-mêmes ne peuvent être balayées du dos de la main par un complot de milliardaires craignant pour leurs milliards. L'Angleterre aura montré que, même dans le football du 21ème siècle, jouet des crésus, cible de spéculateurs et outil de propagande de dictatures, le fan power n'était pas un vain mot.
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