C'est du pur Molière. La malade, qui respire avec peine, est entouré d'une volée de sganarelles qui, parlant les uns par-dessus les autres, proposent chacun un remède différent, lequel, assurent-ils, aura vite fait de remettre la souffrante sur pied, même si la guérison doit amener la mort. Cette malade est la FA Cup, reine d'Angleterre de 1872 jusqu'au tout début des années 1990, quand s'entama alors le processus de sa déchéance.
Le mal a progressé lentement, sans qu'on y prenne garde de suite, parce que cette lenteur était celle d'un processus inéluctable, insensible, un peu comme la dérive des continents. Mais nous voilà arrivés au point où tout le monde sait de quoi l'avenir sera fait pour l'agonisante, mais n'ose pas encore le dire tout haut, ou fait semblant de ne pas le savoir.
Les affluences, qui s'étaient maintenues à un niveau des plus honorables pendant la plus grande partie des années 2000, baissent désormais de saison en saison ; l'hémorragie, paresseuse au début, s'est accélérée : 2,1 millions de spectateurs au total en 2015-16, 2 millions en 2016-17, 1,9 million en 2017-18 et, horreur, 1,2 million en 2018-19, une chute de 700 000 spectateurs en un an qui ne s'expliquait qu'en toute petite partie par le faible nombre de matches à rejouer cette saison-là. D'une moyenne de 12.500 spectateurs payants par rencontre il y a cinq ans seulement, nous voilà passés au-dessous du seuil des 10 000.
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Ces audiences de la BBC que Sky envie

Les chiffres de cette saison ne laissent pas présager un regain. Ce 25 janvier, ils n'étaient que 8 071 spectateurs à Burnley pour la réception d'un autre club de PL, Norwich (qui s'imposa 2-1), dans un stade qui peut en contenir pas loin du triple, et est rempli à 91% lorsque c'est une rencontre de Premier League qui s'y joue. L'Etihad, qui n'est que rarement la plus chaude des arènes, avait vu sa température chuter de quelques degrés de plus pour la venue de Fulham, au point que Pep Guardiola avait cru bon s'en prendre aux 15.000 fans de Manchester City qui avaient séché leur match de Cup (pour se faire reprendre de volée par ces supporters, et s'excuser ensuite de cet écart). Il y avait 10.000 places inoccupées à Old Trafford pour le replay du match vedette des 32es de finale, Manchester United-Wolves. Partout ailleurs, c'était le même scénario déprimant.
On dira que la BBC, qui diffuse une partie des matches de la Cup, écrase toujours les taux d'audience que Sky Sports enregistre pour les plus grands chocs de Premier League ; mais qu'est-ce que cela signifie, sinon que l'appétit pour le football existe toujours, mais qu'il coûte trop cher de le rassasier si c'est le championnat d'Angleterre, pas sa Coupe, qu'on veut regarder ?
Les signes du déclin de la compétition sont tout aussi sensibles dans la composition des équipes qui y participent, y compris celles de divisions inférieures. Brentford (Championship), par exemple, qui recevait Leicester, aligna une équipe A', voire B face au champion de 2016. West Brom fit de même pour aller affronter - avec succès, c'est vrai - West Ham au London Stadium. Et il y a le cas de Liverpool, évidemment, sur lequel je reviendrai dans une seconde.
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Une fois de plus, les riches se plaignent

Face à ces symptômes, les médecins évoqués plus haut ont émis toutes sortes d'hypothèses, de diagnostics et de suggestions de cure. La FA a essayé de "moderniser" sa compétition, avec des résultats catastrophiques. Ses partenariats commerciaux avec Budweiser, E.ON, et aujourd'hui l'incontournable Emirates, ont dévalué le prestige du tournoi. L'insupportable tapage sonore, visuel et pyrotechnique qui accompagne désormais demi-finales et finale à Wembley, adopté pour des raisons qui échappent à tout le monde, noie les chants des supporters et tue un peu plus ce qui faisait le charme de la FA Cup : qu'elle restât si jeune en demeurant fidèle à ses traditions, qu'elle restât jeune parce qu'elle demeurait fidèle à ses traditions. Les "novateurs" de la FA se sont révélés des vandales ; ne se rendant pas compte de la valeur du trésor qu'ils avaient entre les mains, ils ont contribué à le détruire. Des esprits plus fins auraient tout de suite compris que le plus grand argument de vente de la FA Cup était ce qu'elle avait d'unique. "More than a Cup", en quelque sorte. Pas ceux-là, qui l'ont dévoyée.
On propose maintenant d'abolir les matches à rejouer au stade des seizièmes de finale, comme on les avait abolis à celui des huitièmes en 2018, des quarts en 2017 et des demies en 2000, la dernière finale à rejouer remontant à 1993 ; comme si couper un lambeau de plus de la peau de chagrin allait miraculeusement lui permettre de mieux repousser. La raison en est que ces fameux "matches à rejouer" vont empêcher trois clubs de Premier League - et seulement de Premier League : Tottenham, Newcastle et Liverpool - de profiter de leur toute première trêve hivernale.
Ecrivant ceci, je ne me rends que trop bien compte de ce que cet épiphénomène qui va affecter - et encore...comment ? - trois des 123 clubs prenant part à la compétition a de profondément ridicule. Une fois de plus, les riches se plaignent, Liverpool en particulier. Leurs récriminations ne sont certainement pas sans fondement, loin de là ; mais pas sans arrogance non plus. Ces réglementations existaient avant le coup d'envoi du tournoi, et elles n'ont en rien changé ; peut-être convenait-il alors de se plaindre plus tôt ? Et peut-être que si Jürgen Klopp avait aligné une équipe plus compétitive à Shrewsbury Town, il n'en serait pas à annoncer aujourd'hui qu'il laisserait la charge de son équipe U23 à Neil Critchley, le coach habituel de celle-ci ?
Oubliant, au passage, qu'il était bien sur le banc lorsque ces mêmes U23 avaient fait tomber le XI-type d'Everton lors du tour précédent.
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Où est passée la D2 ?

Il y a énormément de choses qu'on doit admirer chez Klopp, dont la sportivité exemplaire de son équipe, que j'ai saluée ici même il y a une dizaine de jours. Mais pas dans ce cas précis. Son intention est claire : il entend frapper du poing sur la table, dénoncer la surcharge de matches à laquelle ses joueurs doivent prendre part. Une meilleure occasion de le faire ne se présentera pas souvent. On peut et doit être en plein accord avec Klopp sur ce que le calendrier actuel a d'insensé, et comment il risque de le devenir encore plus, entre l'élargissement à venir de la phase de poule de la Ligue des champions (sur le modèle prôné par la FFF, semble-t-il) et le projet infantinien d'une Coupe du monde des clubs de la FIFA, qui serait élargie à 24 clubs dès 2021. On peut et doit aussi se souvenir que lorsqu'il parle, ce n'est pas pour le football dans son ensemble qu'il le fait, mais pour ce qu'il est devenu au sein d'une super-élite qui truste la quasi-totalité des ressources financières qui circulent dans le sport ; des meilleurs joueurs ; et des titres, cela va sans dire.
Or comment lutter contre cela ? Le dernier club de D2 à disputer une finale de Cup est Cardiff City, en 2008. Avant cela, Millwall, en 2003. Avant cela, Sunderland, en 1992...et le dernier à la remporter : West Ham, il y aura bientôt quarante ans de cela. Depuis 2008, hormis le miracle de Wigan en 2012-13, quatre équipes seulement ont trusté le trophée qui est censé donner sa chance à tous : Chelsea (quatre fois), Arsenal (trois) Manchester City (deux) et Manchester United.
Ce n'est pas la preuve que les "gros" prennent la FA Cup au sérieux. C'est la preuve que les "moins gros", soit ne le font pas, soit n'ont pas les moyens de le faire. Dans ce contexte, abolir les matches à rejouer et habiller la vieille dame de fanfreluches, c'est mettre le fameux emplâtre sur la jambe de bois, lui faire avaler un comprimé d'aspirine pour stopper la gangrène.
C'est qu'on l'a tellement aimée, et qu'on l'aime tellement encore, qu'on ne peut s'en empêcher.
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