Jim Morrison est furax ! En ce mois d’octobre 1968, il vient d’apprendre que ses trois compères des Doors ont accepté, sans le prévenir, les 75 000 dollars que la société Buick leur a offerts pour utiliser leur hit Light My Fire dans une pub TV de leur dernier modèle automobile. Le jingle "Come on, Buick, light my fire" révulse le grand Jim, "poète politique" textuellement revendiqué, accablé par cette trahison de l'idéal émancipateur des valeurs artistiques non marchandes et cette soumission aux puissances d'argent…
Light My fire était sorti en 1967, année de la mort de Che Guevara, héros révolutionnaire dont l’effigie christique s’était par la suite étalée sur les T-shirts de tous les contestataires en peau de lapin. Dans la doxa marxiste, c’est ce qu’on appelle la plasticité du libéralisme qui parvient à s’hybrider avec chaque mouvement, expression ou idées qui lui résistent, qui s’opposent à lui. Bref, la bonne vieille récupération capitaliste qui transforme en vulgaire objet de consommation courante toutes sortes d’emblèmes, souvent universels, qui confinent parfois même au sacré.

La récupération de symboles, pas une première dans l'histoire

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Le 14 février dernier, Parions Sport, branche des paris sportifs de la FDJ, a dévoilé son nouveau spot de pub dont l’illustration sonore n’est autre que le You’ll Never Walk Alone. Un emprunt direct au chant des supporters des Reds de Liverpool. La sublime version de Gerry & The Pacemakers (N°1 des charts anglais en 1963) y est évidemment saucissonnée et le final mixe le son du groupe avec les chœurs d’Anfield en live. Le clip fédère dans la mixité fille-garçons des protagonistes jeunes, cools, métissés et unis par le slogan d’une ambivalence risible : "Le pari est plus fort quand on le vit ensemble." Ou comment rendre collective une occupation purement individualiste…

Anfield

Crédit: Getty Images

La récupération de certains moments ou symboles sportifs émotionnellement forts n’est pas nouvelle. C’est même par des spots de pub hautement tarifés que le footballeur rebelle Eric Cantona est parvenu à devenir un honnête comédien… Quant à la fantastique aventure humaine de France 98, elle avait elle aussi était vendue à l’encan avant même la finale contre le Brésil. De la gagne de DD, mangeur de Brésiliens (les biscuits LU) au bisou rituel de Lolo sur le crâne de Fabien (Mc Donald) en passant par les exploits de Zidane ("J’adore vous faire gagner", pour Leader Price) ! Même la sacro-sainte intimité du vestiaire est encore ressassée aujourd’hui jusqu’à la nausée dans des pubs très cheap ("Muscle ton jeu, Robert !").

LA chanson du peuple foot

D’une intégrité rare, Aimé Jacquet avait, lui, refusé les ponts d’or que les annonceurs innombrables lui avaient proposés en échange de sa figuration. Devenu DTN à la suite du 12 juillet glorieux, Aimé avait juste participé à des communications d'intérêt général et s’était autorisé deux exceptions promotionnelles : l’eau minérale de Sail-sous-Couzan (son village natal) et les cafétérias du groupe Casino dont la famille Guichard, propriétaire de la chaine, a été fondatrice de l’AS Saint-Etienne puis sponsor historique.
En tant qu’objet de consommation culturelle courante, le hit de Gerry & The Pacemakers était parfaitement disposé à servir pour n’importe quel support commercial. Sauf que... You’ll Never Walk Alone n’est pas n’importe quelle chanson. C’est LA chanson du peuple foot. Au départ hymne officiel du Liverpool Football Club, il est devenu le chant de ralliement de tous les amoureux du ballon.
Au point que ses initiales YNWA identifient immédiatement Liverpool, les Reds et Anfiel mais inspirent tout de même une ferveur quasi mystique qui dépasse le cercle des purs scousers. Car on fait chaque fois silence quand résonne à Anfield You’ll Never Walk Alone, repris par les chœurs de l’Armée rouge. « Walk on, walk on / With hope in your heart / And you'll never walk alone » : ce sont ces paroles de solidarité working class et d’espoir que des clubs comme le Celtic Glasgow, le Borussia Dortmund, le FC Tokyo et bien d’autres encore ont choisi pour communier ensemble en adoptant eux aussi le Y.N.W.A.

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Le FC Liverpool en a fait à la fois un chant galvanisant, de célébration de ses succès légendaires, tel le miracle d’Istanbul (2005), mais aussi de ses tragédies, telle Hillsborough (1989). En 1985, Gerry Marsden (lead-singer des Pacemakers) avait enregistré une reprise de son hit accompagné d'une quarantaine de chanteurs (The Crowd) afin de lever des fonds à la suite d’une autre catastrophe, celle de Valley Parade, où l’incendie du stade de Bradford avait fait 56 morts. YNWA, c’est une grande histoire, une élévation. Et pas du tout un chant guerrier ou un hymne de parieurs.

Ne pas monétiser le patrimoine universel du ballon rond

L’entendre de temps à autres fait vibrer intérieurement, en étant saisi quelques secondes, les yeux parfois embués, la gorge nouée. Alors qu’avec la pub TV les écoutes répétées et intempestives de You’ll Never… banalisent ces moments précieux, font assauts de vulgarité. Plus qu’une dépossession culturelle, on se retrouve comme dépossédé sentimentalement. Or, on ne touche pas aux sentiments. Qui voudrait entendre 50 fois par jour le vibrant chant des "Corons" de Bollaert vanter une marque commerciale quelconque ?
Parce que, oui : il existe un patrimoine universel, sensoriel et immatériel, de la grande fraternité du ballon. Et qu’il est préférable de ne pas monétiser. Et que, oui, le sacré existe aussi en foot, enrichi de repères, de codes qui nous rassemblent de par le monde. La tenue blanche du Real Madrid, par exemple. Que serait le Real en kit complet jaune ?
D’autres symboles nous raccrochent à un imaginaire commun : le noir absolu de Lev Yachine, les 5 étoiles brésiliennes de "notre" Séleçao adorée, les cendres d’un boquense dispersées sur la pelouse de la Bombonera, le Maracaña, Diego 1986 levant au ciel "sa" coupe du monde, le numéro 14 de Cruyff, l’étreinte fraternelle entre Pelé et Bobby Moore au Mexique 70, les magazines El Grafico, Kicker, As & Marca, A bola, Four-Four-Two, la Coupe aux grandes oreilles, le Ballon d’Or, l’hymne de la Champions League, la Hongrie 1954, le Cameroun 1990, le "fucking disgrace", les crashes aériens des Busby Babes, du Torino à Superga et de l’équipe de Chapecoense, les larmes de Gascoigne, la furtivité des sourires complices entre Messi et Ronaldo lors d’un Portugal-Argentine, etc, etc…

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Un patrimoine immense, authentique, mais pas forcément d’une pureté « inviolable », car après tout le foot n’est que du foot et qu’il appartient à tout le monde. Mais que les marchands du Temple devraient s‘abstenir de piller et d’avilir en s’astreignant tout simplement à plus d’originalité, à plus de créativité. Aux obsèques d’un quelconque supporter marseillais, on jouera certainement Jump ! de Van Halen à sa mémoire. Les crétins y verront de la beauferie de kakou de Belzunce. Les Purs se souviendront, eux, des plus beaux moments de leur vie passés ensemble au Vélodrome.
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