La Formule 1 au temps du plagiat éhonté, du mensonge perpétuel. Depuis février dernier, Racing Point ignorait de toute son arrogance l'agacement de ses concurrents dans le paddock devant sa "Mercedes rose", copie revendiquée de la Mercedes W10 de 2019. Son directeur d'équipe, Otmar Szafnauer, déjà capable de louer les qualités du besogneux Lance Stroll - le fils du patron - jusqu'à l'hagiographe, considérait de tout son mépris la colère rivale comme un réflexe de battu. Selon lui, l'intelligence dans la conception d'une monoplace Formule 1 consistait à des raccourcis faciles. Sur la piste comme dans des bureaux d'études, qui n'en étaient pas. L'hiver dernier, les techniciens de l'écurie de Lawrence Stroll, dernière dans la succession de Jordan, Midland, Spyker et Force India, avaient passé leur temps à traduire en formes des photos de la Mercedes W10 reine de la saison 2019.

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Vendredi, la Fédération internationale de l'automobile a arrêté cette mascarade. Encore que, elle a laissé pour un moment encore une zone d'ombre sur une législation qui a besoin de clarté, et des plaignants sur leur faim. Renault avait mis en cause l'origine de la propriété intellectuelle des écopes de la RP20 dès le deuxième Grand Prix de la saison, à Spielberg, et renouvelé ses doutes au Hungaroring et à Silverstone. Le Losange se sentait bafoué dans son statut de constructeur global - châssis et moteur - et injustement concurrencé par un assembleur.

Le jugement, rendu vendredi matin 48 heures après le début de l'audience, mercredi à Silverstone, n'a calmé aucun mécontent. Et pour cause, il était insuffisamment précis dans le constat d'une "violation du processus de design en infraction avec le règlement". Sans dire de suite à quel point les pièces de la Racing Point 2020 et la Mercedes de 2019 se ressemblaient. Plus surprenant, ledit "règlement" en question était le sportif... Avec des conséquences inattendues, faisant l'effet d'un écran de fumée, donnant l'impression qu'il ne fallait pas établir un lien direct entre Racing Point et Mercedes, sous peine d'ouvrir la boîte de Pandore. Un retrait de 15 points du Championnat du monde des constructeurs, une amende de 400.000 euros et de deux réprimandes seulement ? Et rien d'autre ? Non, visiblement. "Il n'est pas nécessaire de considérer une disqualification comme motif, ce qui serait normalement le cas pour une infraction technique", ont justifié les commissaires de la FIA…

20% du temps des aérodynamiciens !

Plus étonnant, ils sont allés jusqu'à partager les torts en trouvant des circonstances atténuantes à Racing Point, au premier rang desquelles le changement des "pièces listées", c’est-à-dire les pièces qu'une écurie doit fabriquer pour avoir le statut de constructeur. Si par exemple une équipe pouvait acheter des écopes de freins à un autre constructeur du paddock en 2019, elle devait les dessiner elle-même en 2020. Les experts de la FIA mettent ainsi en lumière "l'absence de guide ou de clarification" dans la transition (de 2019 à 2020) "de sorte de la gérer dans l'esprit et la lettre du règlement." Ils admettent aussi un "manque d'attention" de la part du personnel qui avait inspecté la RP20 en mars dernier à l'usine de Silverstone.

En outre, le rapport insiste sur le fait que "la méthode de création des écopes de la RP20 a augmenté l'avantage sportif potentiel de Racing Point en lui permettant d'allouer un large éventail de ressources à d'autres efforts de design, au contraire des efforts de détails qu'il aurait été nécessaire de faire pour reproduire les écopes de la Mercedes dans le design original de la W10." En clair, Racing Point a gagné un temps précieux en ne dessinant pas ses propres pièces, et a pu consacrer du temps - et de l'argent - pour faire autre chose. Et le gain n'est pas négligeable. Cyril Abiteboul a révélé que le dessin des écopes monopolisait 20% du temps des aérodynamiciens dans son équipe, Renault.

Sans surprise, Otmar Szafnauer s'est félicité que la RP20 soit "complètement légale d'un point de vue technique", rappelant même "pouvoir continuer à utiliser ses freins" parce que le règlement sportif l'autorise. Ce qui est vrai. "Nous sommes 100% à l'aise dans notre position, a assuré Toto Wolff, directeur d'équipe de Mercedes. Nous avons lu, relu maintes fois le règlement. Le verdict d'aujourd'hui est extrêmement compliqué. Il débouche sur une interprétation nouvelle. Nouvelle pour nous tous. Nous avons apporté certaines données en 2019 qui sont totalement dans les règles."

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"C'est de la foutaise !"

Dans un descriptif détaillé de 14 pages, les commissaires ont en fait précisé leur point de vue. Ils stipulent que Racing Point a équipé courant 2019 sa monoplace des écopes de freins avant de la Mercedes W10 de 2019, en y apportant des modifications. De fait, elle s'est approprié le design de ces pièces de façon légale pour la version 2020. En revanche, elle n'avait pas greffé les écopes arrière de la W10 sur sa RP19 et s'est mise en défaut en les adoptant sur sa RP20. Même en possédant les dessins de celles-ci depuis l'an dernière.

Dans le processus de design, la RP20 devait se conformer au règlement technique au 1er janvier 2020, et à partir de cette date ne recevoir aucune aide de Mercedes. Ce qui a ouvert une question sur une coopération entre les deux équipes en date du 6 janvier, mentionnée dans le rapport de la FIA, sous la forme d'une transmission de fichiers de Mercedes à Racing et d'une livraison d'écopes de freins. La FIA a jugé qu'il n'y avait rien de très nouveau dans les fichiers, et que les écopes avaient un profil connu de Racing Point. Ce que Wolff a confirmé : "Le 6 janvier n'a aucun effet dans aucune action que ce soit car l'ensemble (données et écopes) a été transmis bien plus tôt. Racing Point et nous-mêmes partageons l'opinion d'être dans les règles."

Il ne fallait pas s'attendre à autre chose : la faiblesse des explications de la FIA et l'insuffisance des sanctions a fait vivement réagir. "Ils ont dit qu'ils avaient copié la voiture à partir de photos. Le document de la FIA montre que c'est de la foutaise, a pesté Zak Brown, le directeur général de McLaren racing, en conférence de presse. Il faut donc se demander quelles autres pièces de la voiture avec."

Sans s'embarrasser, Otmar Szafnauer avait prétendu que Racing Point avait produit 866 dessins d'écopes pour aboutir au modèle actuel. Vendredi après-midi, la FIA l'a désavoué dans des termes selon lesquels le dessin des écopes n'était pas le fait de Racing Point. "Nous devons étudier si la sanction est assez sévère, a déclaré Mattia Binotto, le directeur d'équipe de Ferrari, à Speedweek. Heureusement, nous avons du temps pour ça. Le document mentionne un nombre de points critiques, comme le design." Étant donné la complexité du cas, chaque équipe va avoir une journée complète pour faire appel.

Cascades d'appels et réclamations en vue

La dérive à laquelle Racing Point s'est prêté a au moins posé la question de la direction que la Formule 1 doit prendre dans les années à avenir en matière de mutualisation des pièces, car un équipe comme Haas a rejoint le peloton en 2016 sur la base d'une large collaboration avec Ferrari, le temps de prendre progressivement en charge le dessin et la fabrication de ses propres pièces. Ce qu'elle n'est pas parvenue à faire. Mais cette question paraît déjà tranchée. Nikolas Tombazis, ex-designer chez Ferrari et aujourd'hui délégué technique en charge des monoplaces à la FIA, a annoncé son intention d'interdire toute copie massive à compter de 2021. Si cette promesse devient effective, Racing Point va revoir l'aéro de sa monoplace dans un contexte de restrictions de développement sévères. Pour réduire à tout prix les budgets cette année, les équipes ont décidé de limiter les changements sur les voitures de 2020 à 2021, sur la base de jetons de développement. Et Racing Point n'en aura sûrement pas assez.

"Ce fameux point du meilleur tour ne produit ni spectacle ni dépassement"

"Content de la conclusion" des commissaires de la FIA, Cyril Abiteboul, directeur d'équipe de Renault, espère que les plagiats type Racing Point seront vite interdits, de sorte de pouvoir justifier la présence d'un constructeur en Formule 1 pour l'innovation propre. Cependant, le fait que le règlement sportif autorise Racing Point à continuer d'utiliser des pièces copiées ne le satisfait pas. "C'est un cas complexe et nous devons maintenir un équilibre entre les intérêts du sport et la sanction (retrait de 15 points), explique-t-il. Nous examinons si nous devons faire appel de la sanction et non, évidemment, de la décision." En plus de la possibilité d'interjeter appel à propos des sanctions infligées à l'écurie, le manager français envisage de poser une nouvelle réclamation sur la légalité des RP20 à l'arrivé du Grand Prix du 70e anniversaire, dimanche.

"Ils sont très énervés chez Racing Point", souffle Toto Wolff. Le retrait de 15 points passe mal, il a fait perdre encore une place Constructeurs à RP (5e derrière Renault), et sous son air impassible Otmar Szafnauer pense à contre-attaquer. Jusqu'à prétendre faire appel de la sanction.

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