Chaque année, la réputation de la piste de Sotchi s'éloigne de la vision originale de Charlie Whiting. "C'est une piste de haute qualité, il est évident que tout a été bien réalisé. Je pense que ce sera une course très spectaculaire sur une piste très intéressante", s'était enthousiasmé le directeur de la course à la FIA, avant la première édition du Grand Prix de Russie, en 2014.
En fait, le tracé dessiné dans le parc olympique des Jeux Olympiques d'hiver à Adler, par Hermann Tilke, n'a jamais vraiment convaincu. Pire, il est devenu l'archétype du tracé moderne, sans réel défi pour les pilotes ni grand intérêt pour le spectacle.
A l'époque, l'architecte favori de l'ex-patron de la Formule 1, Bernie Ecclestone, s'était plié au cahier des charges contraignant de la Formule 1, sans autre marge de manœuvre que trouver de la place pour faufiler des bolides entre les divers bâtiments - stade, patinoire et autre esplanade - situés au bord de la mer Noire.
Grand Prix de Russie
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Hermann Tilke avait livré un ouvrage techniquement conforme aux meilleurs standards, autour d'un design assez dramatique. Il suffit de regarder le plan du tracé pour s'en convaincre : l'Allemand a segmenté les 5848 mètres en 18 virages dont 9 d'un angle de 90° et une parabolique de 750 mètres de long à rayon constant. Ce parti pris revendiqué par son auteur comme "éléments distinctifs" correspond au degré zéro du pilotage, digne des circuits urbains américains des années 80. Ou d'un vulgaire parking de centre commercial, ce à quoi l'autodrome russe est souvent comparé.
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"Ça n'a aucun intérêt, même pas télégénique"

Il manque de caractère, c'est manifeste. Il est d'une platitude totale - son altitude oscille entre 21,4 mètres et 23,3 mètres, sans parler de ses dégagements exclusivement bitumés, où l'erreur est permise un peu partout. C'est le grief qui revient souvent dans la bouche des pilotes : le circuit Sotchi n'est pas très sélectif et un mauvais pilote peut y tirer son épingle du jeu.
"Quand on roule sur des parkings de supermarchés juste délimités par des bandes bleues ou blanches, ça n'a aucun intérêt, même pas télégénique. Même pas pour les pilotes, ni les spectateurs, qui sont assez éloignés de la piste, confirme Serge Saulnier, le président du directoire du circuit de Magny-Cours, site du Grand Prix de France de 1991 à 2008 et toujours homologué Grade 1, le niveau exigé pour organiser une épreuve de Formule 1. "C'est une autre marque de fabrique des circuits modernes et en même temps un inconvénient : les larges dégagements éloignent les tribunes.
A propos du "tout bitume", "on est peut-être allé trop loin", confirme Serge Saulnier, qui est à la tête d'un circuit à l'ancienne, aux antipodes de Sotchi, avec ses bacs à graviers qui sont autant d'épée de Damoclès pour les pilotes aux trajectoires approximatives.
Etrangement, les tracés comme celui de Magny-Cours n'ont pas le vent en poupe. "Pourquoi Sotchi ou Sakhir et pas Magny-Cours ? C'est une question d'argent, tranche le responsable nivernais. La Formule 1 demande des droits de plateau conséquents. Depuis qu'un certain nombre de pays sont arrivés au calendrier, ils paient des droits très importants, beaucoup plus qu'à notre époque." Concrètement, Sotchi règle 48 millions d'euros au promoteur de la Formule 1 pour avoir son Grand Prix, deux fois plus que le Grand Prix de France.

Charles Leclerc (Ferrari) au Grand Prix de Russie 2019

Crédit: Getty Images

La controverse du virage n°2

Heureusement, les glorieux vestiges résistent. "Les circuits qui font le plus d'audience, qui plaisent le plus aux pilotes sont les circuits historiques : Monza, Monaco, Spa-Francorchamps, Zandvoort même réhabilité", rappelle Serge Saulnier. Magny-cours a perdu son label Championnat du monde de Formule 1 et ne peut donc prétendre à appartenir à cette caste, mais le tracé reste un exemple, et Lewis Hamilton n'est d'ailleurs pas le dernier à le regretter. "Ce qui est apprécié ici, c'est le rythme, quelle que soit la discipline, la vitesse à laquelle on roule, souligne le patron français. Il y a une cadence, une succession des virages, lents ou rapides, des changements de direction, des chicanes rapides ou lentes, qui font qu'on éprouve un certain plaisir."
Une variété, une diversité qui manquent effectivement à Sotchi, même si des pilotes comme Esteban Ocon (Alpine) loue son rythme sur l'ensemble du développement et sa longue ligne droite entre la grille de départ et le gros freinage du virage n°2, zone préférentielle de dépassement et objet de polémique depuis l'an dernier en raison d'un dessin raté.
Néanmoins, Daniel Ricciardo pointait l'an passé la géométrie "bizarre" du n°2, qui ouvre sur la parabolique. "La manière dont il est conçu laisse une chance de corriger mais au tout dernier moment", notait l'Australien. Et une fois le bolide happé par la partie intérieure, l'obligation de reprendre la piste par un chemin balisé, tout à gauche entre un plot et un rail de sécurité, est un vrai casse-tête. "C'est difficile de croiser la trajectoire. On peut y perdre plus de cinq secondes", ajoutait le pilote Renault. Carlos Sainz avait fait la démonstration de cet écueil en fracassant sa McLaren. "Ce virage ne devrait pas exister. Il n'est pas très agréable au niveau du pilotage", avait tranché l'Espagnol.

Limiter les abus

Pas plus convaincu, George Russell (Williams) avait pris moins de gants pour expliquer le problème de cette courbe. "Le virage n°2 est l'un des pires du calendrier et il possède un design horrible pour la compétition", avait déclaré le jeune Britannique.
D'un côté, la FIA avait promis un aménagement du virage pour l'édition 2021, et de l'autre Ross Brawn avait rappelé la difficulté pour le promoteur du Championnat du monde de résoudre une équation à deux inconnues, mêlant malice des pilotes et nécessité de préserver le spectacle. "Il y a une bataille constante pour empêcher les pilotes d'abuser des limites de la piste, avait tonné le directeur sportif de la Formule 1. On n'en abuse pas si on risque de se retrouver dans les graviers. S'ils entrent dans le virage en sachant que la pire chose qui peut arriver est de couper sur de l'asphalte, alors ils entrent encore plus fort dans le virage. Mais si on met des bac à graviers partout, on perdra des voitures (sur abandons), ce que nous ne voulons pas."
L'enchaînement de quatre virages à angle droit dans la partie terminale du tracé fait aussi débat, raccorder directement les virages 13 à 16 a été évoqué mais finalement abandonné. Une capitulation peut-être. A l'heure où chaque grand circuit possède sa signature - Eau rouge pour Spa, les Lesmo et la parabolique pour Monza, les esses pour Suzuka, Maggots-Becketts-Chapel pour Silverstone, Sotchi n'a rien à offrir de particulier. C'est peut-être pour ça que le Grand Prix de Russie migrera à Saint-Pétersbourg en 2023.
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