Après deux Grands Prix avec Cooper fin 1967, vous être engagé pour 1968 par Ferrari. Comment ressent-on à 22 ans ?

Jacky Ickx : C'est d'une grande banalité aujourd'hui, il suffit de regarder le podium du Grand Prix d'Italie. Mais il y a cinquante ans, c'est vrai, la Formule 1 était surtout réservée à des gens d'expérience. Il fallait avoir fait ses classes, traversé tous les écueils que présentait cette discipline, passer les étapes chaque année comme à l'école avec une voiture plus puissante, en restant performant. Après, les circonstances décidaient. Elles étaient souvent dictées par les opportunités de conduire telle ou telle voiture. Dans certaines, on pouvait se sentir formidablement à l'aise, d'autres moins. En l'occurrence, pour moi, le détonateur fut une course au Nürburgring en Formule 2, où j'avais très bien roulé, et des négociations entre Jackie Stewart et Ferrari qui n'avaient pas abouti. Ce fut donc l'occasion de faire cinq belles saisons avec la Scuderia.

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Jack Ickx au Grand Prix de France 1968

Crédit: Getty Images

En quoi Ferrari était-elle une écurie différente ? Enzo Ferrari était un patron romanesque, les intrigues de palais étaient monnaie courante…

J.I. : Ferrari était une écurie de légende et c'est extraordinaire qu'elle perdure aujourd'hui. Arriver en Formule 1, c'était beaucoup d'émotions, et être chez Ferrari pour ma première saison était un grand bonheur. Mais personnellement, je peux dire qu'à aucun moment je n'ai été maltraité, qu'on m'a mis la pression ou que je n'ai pas eu la bonne voiture. Pour moi, ce sont les questions humaines qui restent les plus importantes dans la course automobile et la rencontre avec des gens formidables, dans une passion partagée.

Vous souvenez-vous d'un moment particulier avec Enzo Ferrari ?

J.I. : Il y a eu des moments intenses, des moments de rencontre, mais Enzo Ferrari était un homme réservé et il l'était d'autant plus qu'il n'avait pas vraiment envie d'avoir des liens extrêmement étroits avec ses pilotes pour une raison simple : le danger était réel dans les courses automobiles, il était un risque consenti pour les pilotes. C'est très humain d'éviter d'avoir des relations trop étroites avec des gens qu'on apprécie et qu'on aime.

Vous remportez votre première victoire en 1968 au Grand Prix de France, où Jo Schlesser se tue. Le Grand Prix n'avait pas été stoppé et ça paraît aberrant aujourd'hui. Deux ans plus tôt, Jackie Stewart avait lancé sa croisade pour la sécurité et il était même assez critiqué pour ça…

J.I. : C'est aberrant aujourd'hui comme vous dites, mais à l'époque c'était dans l'ordre des choses. Une épreuve n'était pas arrêtée lorsqu'il y avait un accident, et ça faisait partie de la tradition. Au même titre qu'une course commencée devait se finir, quelles que soient les circonstances météo : pluie, neige, verglas, brouillard, tout ce que vous pouvez imaginer. On roulait contre vents et marées. La fatalité faisait partie des risques consentis. Stewart, pour avoir été en grande difficulté à Spa en 1966, lors d'un accident à haute vitesse qui aurait pu être tragique, a indiscutablement été avec d'autres celui qui a pris conscience de la nécessité de faire évoluer ce sport. Il a été de ceux qui ont été des moteurs pour vivre ce qu'on vit aujourd'hui, c’est-à-dire sur des circuits et avec des voitures conformes aux attentes des pilotes et des organisateurs.

Jackie Stewart (Matra), Jacky Icky (Ferrari) au Grand Prix d'Italie 1968

Crédit: Getty Images

Une victoire ressort-elle de celles que vous avez remportées avec Ferrari ?

J.I. : Je parlerais du projet course par course, où ensemble on essaie d'approcher la victoire, avec en plus un Championnat du monde, qui est la récompense finale. C'est un partage de passions à tous les niveaux : mécaniciens, ingénieurs, chef d'écurie, pilotes. C'est un travail de groupe. Le souvenir, c'est les victoires, mais je reviendrai toujours sur le vécu ensemble d'une aventure, ou des aventures puisqu'il s'agit de cinq saisons. Au-delà de ça, dans une histoire automobile, une époque dangereuse, le miracle était de pouvoir survivre. Si on se base sur les faits, la moitié d'entre-nous de cette époque-là n'a pas survécu à leur passion, dans cette époque finalement simpliste faite de peu de rails, de quelques bottes de paille, avec la notion de courir jusqu'au bout.

"Le 12 cylindres Ferrari parlait à tous les amoureux de moteurs"

Ferrari, c'était aussi l'emblématique 12 cylindres.

J.I. : Je n'ai pas fait que de la Formule 1 avec Ferrari. J'ai fait une saison (1968) avec le V12. Quand j'y suis retourné (ndlr : en 1970 après un passage chez Brabham), il y avait ce nouveau boxer 12 cylindres, qui parlait à tous les amoureux de moteurs. Le bruit est une musique, comme l'ont été les Matra dans un autre registre. Le bruit d'un moteur de course fait partie de l'ambiance.

Quelle Ferrari avez-vous préféré ?

J.I. : La spécificité de l'époque était que tout le monde faisait de tout : de la Formule 2, de l'Endurance, du Tourisme, de la Formule 1… C'était dans la norme. La notion d'exclusivité totale n'existait pas. Ça permettait à tous les mercenaires ou gens libres de choisir d'autres disciplines. Ce n'était pas seulement l'apanage de Jacky Ickx mais de tous ces grands champions, de tous ces gens rapides qui faisaient de tout. Gagner en F1 était bien, en proto et en F2 aussi. On retrouvait tous ces gens dans ces courses et la valeur globale d'une victoire était différente.

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Qu'est-ce que vous inspire la situation actuelle de Ferrari ?

J.I. : Dans tous les projets, il y a des hauts et des bas. J'en ai connu aussi avec Ferrari, et je suis sûr qu'ils se remettront sur les rails. Je n'ai pas de jugement à porter pour une raison simple : je ne partage pas l'intimité de la Scuderia donc je ne suis pas au courant des vrais problèmes qui les animent aujourd'hui. Mais c'est sûr que les résultats nous rendent tristes.

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