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Les Grands Récits - Une gueule incroyable, un destin improbable : Angelo Argea, caddie devenu star

Une gueule incroyable, un destin improbable : Angelo Argea, caddie devenu star

Le 23/10/2018 à 10:00Mis à jour Le 26/10/2018 à 18:44

LES GRANDS RECITS - En golf, le caddie n'a pas vocation à prendre la lumière. Ce fut pourtant le cas d'Angelo Argea, qui n'était pas le caddie de n'importe qui puisqu'il fut celui de Jack Nicklaus. Mais ce personnage incroyable est devenu une star à part entière dans les années 60-70, au point de devenir presque aussi populaire que le recordman des titres en Grand Chelem.

C'est mardi, c'est Grands Récits . Notre série vous propose de vous plonger dans la folle histoire du sport, entre pages de légendes, souvenirs enfouis et histoires méconnues. Toujours à hauteur d'hommes. Après les héros improbables, les miraculés et les malédictions, nouvelle thématique en septembre-octobre consacrée, aux meilleurs seconds rôles du sport . Dans ce cinquième volet, place au golf, mais pas à un golfeur...


Angelo Argea pourrait se résumer en un oxymore : il était une star de l'ombre. Une vraie star, oui, à sa façon. Mais tapi dans l'ombre, et la plus imposante qui soit. Celle de Jack Nicklaus, le golfeur le plus titré de tous les temps. Qu'il ait pu avancer dans la lumière aux côtés d'un personnage si envahissant en dit long sur la personnalité du caddie le plus célèbre de l'histoire du golf.

Argea, de son vrai nom Argeropoulos, aurait pu s'approprier les paroles du "Métèque" de Georges Moustaki, dont on croirait qu'elles ont été écrites pour lui. Sa gueule de pâtre grec, et ses cheveux aux quatre vents, Angelo les a trimbalés pendant deux décennies sur les greens du monde entier. Il y avait du Moustaki en lui, oui. Du Michel Simon, aussi. Il était d'abord, comme on le dirait d'un acteur de cinéma, une vraie gueule. Unique, reconnaissable entre mille. Ce fut son meilleur atout. Sa moustache luxuriante, sa jungle capillaire, assez vite grisonnante, une silhouette interminable. Imposant serait sans doute le mot juste pour le définir.

"Il était presque aussi célèbre que moi", a dit un jour Nicklaus, plus amusé qu'agacé par cette contradictoire notoriété. Contradictoire, car le caddie n'a pas vocation à s'émanciper de la discrétion qui définit son rôle. Le sac rempli de clubs fixé sur le dos, il est toujours là. Tout proche. Mais derrière ou à côté. Jamais devant. Anti-star par nature, le caddie doit accepter de ne pas être exposé. Mieux vaut qu'il n'aime pas la lumière, sans quoi il pourrait se frustrer. La lumière, Angelo Argea l'adorait, lui. Et elle le lui rendait bien.

De taxi à caddie

Il a déjà 33 ans lorsque sa trajectoire croise de façon assez improbable celle de Jack Nicklaus, bouleversant pour de bon son existence. En février 1963, il est chauffeur de taxi à Las Vegas. Il écume les casinos, pour passer le temps et gagner (ou perdre, surtout) un peu d'argent. Le propriétaire du Desert Inn, un des hôtels-casinos célèbres de Vegas, lui demande de l'accompagner jusqu'à Palm Springs, à 400 km de là, pour être son caddie lors du Pro-Am du Palm Springs Classic. Angelo accepte. Il y a un peu de beurre à faire pour le week-end, alors, pourquoi pas.

Quand il arrive, le tournoi manque de bras et de jambes. On lui demande s'il accepterait, en plus du Pro Am, de mettre son nom auprès d'un joueur pro en mal de caddie pour le tournoi. Il bougonne un peu, puis choisit de s'inscrire à côté de Jack Nicklaus. Non qu'il l'admire. Il sait à peine qui il est et l'Ours Blond, tout jeune, est encore à l'aube de sa légende, même s'il a remporté six mois plus tôt son premier titre du Grand Chelem lors de l'US Open. Non, si Angelo a choisi Nicklaus, c'est parce qu'on lui a soufflé que le blondinet, souffrant de la hanche, avait de très fortes chances de déclarer forfait. "Jack ne devait même pas être là, m'avait-on assuré...", rigolait souvent Argea. Si les histoires d'amour finissent mal en général, elles débutent aussi parfois sur de savoureux malentendus.

Non seulement Jack Nicklaus va jouer, mais il va remporter le tournoi, en laminant Gary Player en playoffs. Dans la foulée, Nicklaus doit disputer un tournoi à Las Vegas. Il demande du coup à Argea de rester avec lui. Vendu. Nicklaus gagne, encore. Les deux hommes prolongent l'expérience et Jack va s'adjuger cinq des six premiers tournois où son nouveau caddie va l'accompagner. A compter de 1964, Nicklaus l'emploie à plein temps. Dès lors, pendant près de vingt ans, le "Golden Bear" serait presque toujours flanqué de son "Silver Greek."

Le lien qui unit un champion à son caddie est à la fois protéiforme et insondable. Jason Day, l'ancien numéro un mondial, avait pour caddie son père spirituel, Colin Swatton, l'homme qui s'occupait de lui depuis son adolescence. JP Fitzgerald, le caddie de Rory McIlroy, n'hésite pas quant à lui à engueuler son champion quand il en éprouve le besoin. Selon la nature du lien, filial, intime, ou simple rapport employeur-employé, à chacun de trouver la bonne distance. Mentor, père spirituel, complice, compère, copilote psy ou souffre-douleur à l'occasion, il n'existe pas de relation-type caddie-golfeur. Mais ce qui est certain, c'est que celle entre Jack Nicklaus et Angelo Argea a eu quelque chose d'unique.

" Tous les trois trous, mon rôle consiste à rappeler à Jack qu'il est le plus grand "

D'abord parce que Argea a, d'une certaine manière, bouleversé à jamais le statut du caddie. Il fut le premier caddie-star. Le public le repérait instantanément. Même en restant en retrait, Angelo ne passait pas inaperçu. Très vite, au fil des Sixties, qui imposent Nicklaus comme le plus grand golfeur de sa génération (et même un peu plus), l'ultra-charismatique grec argenté devient presque aussi populaire que son ours de patron. Si sa gueule est son premier atout, celui qu'il abat sans rien avoir à faire, il en a d'autres dans sa manche. Intelligent, vif, drôle, charmeur, il aimante public et journalistes.

"Je ne dirai pas qu'il était devenu aussi célèbre que Nicklaus, car ce serait exagéré, mais il était en tout cas plus connu et plus aimé du public que beaucoup de golfeurs, y compris des très bons golfeurs", explique le célèbre journaliste et auteur américain James Dodson, qui a suivi le circuit pendant des décennies. A l'apogée de sa popularité, et de celle de Nicklaus, dans les années 70, "Argea signait une bonne cinquantaine d'autographes par jour sur les tournois, poursuit Dodson. Tout le monde voulait sa photo avec lui. Il était presque impossible d'avoir un moment seul avec Angelo. Il refusait même certaines sollicitations de peur que Nicklaus n'en prenne ombrage."

Jack Nicklaus et Angelo Argea lors de l'US Open 1978.

Superstar d'une confrérie vouée jusqu'alors, par nature et souvent par goût, à la discrétion, Angelo Argea a secoué le cocotier des caddies. Son statut, inédit, a d'autant plus surpris que sa science golfique se limitait, comme l'avait dit avec un zest de perfidie un commentateur américain, "à savoir qu'un parcours de golf compte 18 trous". Le caddie est souvent précieux par ses conseils. Argea n'en a jamais donné un à Nicklaus. Il n'en aurait pas été capable. A ceux qui s'étonnaient que l'Ours Blond puisse collaborer aussi longtemps avec un caddie incapable de lire les greens ou de sélectionner un club, Argea répondait : "A quoi je sers ? c'est très simple. Tous les trois trous, mon rôle consiste à rappeler à Jack qu'il est le plus grand joueur de tous les temps." Il ne plaisantait qu'à moitié.

Mais si Jack Nicklaus l'a gardé auprès de lui pendant vingt ans, ce n'est pas seulement parce qu'il le considérait comme un porte-bonheur après les premiers succès de l'année 1963. Nicklaus n'éprouvait pas le besoin d'avoir à ses côtés un caddie omniscient. "The Bear" avait fait sien le précepte de Bobby Jones, la légende des années 20 et cofondateur du Masters d'Augusta : "si j'avais vraiment besoin que mon caddie me donne des conseils, il y aurait un problème. C'est lui qui frapperait la balle et je porterais son sac." Le fameux mais brutal "Show up, keep up, shut up" était sa règle. Pointe-toi, suis-moi et ferme-là.

S'il n'était pas un point d'appui technique pour Nicklaus, Argea a pourtant entretenu des rapports beaucoup plus chaleureux avec le champion que ce glacial triptyque. "Il est important, avait expliqué Nicklaus dans Golf Today en 1975, et c'est même la chose la plus importante, que le joueur et son caddie aient des personnalités compatibles. C'est notre cas. Angelo et moi avons toujours eu un excellent rapport. C'est un vrai personnage et c'est agréable de l'avoir avec soi." Trois ans plus tard, dans Sports Illustrated, il précisait sa pensée : "C'est un mec bien, il ne me raconte pas d'histoires, il est fiable. Surtout, je crois que c'est, après ma femme, la personne qui me cerne le mieux. Il a toujours le timing parfait. Il sait quand il peut plaisanter, sortir un truc qui va me faire rire, et quand il vaut mieux la fermer."

" Tu vas finir par être le deuxième mec le plus payé sur le PGA Tour après Jack"

Si leur relation a perduré, c'est aussi parce que le caddie n'a jamais trahi la confiance de Nicklaus. Souvent sollicité pour révéler les secrets du maître, Argea, si volubile, si prolixe, n'a jamais pipé mot. Devenu presque aussi "bankable" que Nicklaus, le caddie le plus célèbre de tous les temps a habilement monnayé sa notoriété. Au fil des années, on l'a vu dans une publicité pour une marque de bière ou multiplier les apparitions à la télé notamment dans Good Morning America, le célèbre show matinal d'ABC.

Il a aussi écrit un livre "L'ours et moi", sur leur parcours commun. Sans surprise, ce fut un best-seller. Cette union aura fait sa fortune. Payé environ 10000 dollars par mois à la fin de leur collaboration (une somme, au début des années 80), il récupérait surtout un juteux bonus à chaque titre du patron. Sachant que Nicklaus a beaucoup, beaucoup gagné... "Tu vas finir pas être le deuxième mec le plus payé sur le PGA Tour après Jack", lui a dit un jour Tom Watson pour plaisanter. "Non, mais je crois que j'étais sixième l'année dernière", avait répondu Argea en se frisant la moustache.

Argea - Nicklaus : la star des caddies et la star des greens

Argea - Nicklaus : la star des caddies et la star des greensImago

Il était si proche du couple Nicklaus que les plus folles rumeurs ont circulé. On a dit de lui qu'il avait aussi été son chauffeur, qu'il lui faisait ses courses et qu'il était même son... valet dans leur propriété. Rien de tout ça n'était vrai, mais la légende a toujours besoin d'être alimentée, fut-ce par des rumeurs. Angelo y a trouvé son compte. En revanche, il s'était bel et bien acheté une maison à moins de cinq kilomètres de chez Nicklaus, à North Palm Beach et, longtemps, il a joué les maîtres d'hôtel dans un de ses restaurants floridiens. Il avait fini par en parler comme de "son" restaurant. "Il avait raison, sourit Barbara, la femme de Jack. Il était chez lui. Il fallait le voir avec les clients, surtout les clientes. Beaucoup de dames un peu âgées venaient juste pour parler avec Angelo !"

La lassitude a pourtant fini par les gagner. En décembre 1981, Jack Nicklaus officialise la fin de leur union. Dans le monde du golf, ce fut presque comme si les Beatles se séparaient. "Angelo a perdu son enthousiasme, avait expliqué Nicklaus. Il y a eu plusieurs épisodes ces trois-quatre dernières années où j'ai remarqué ça. Je ne ressentais plus ces vibrations d'excitation qu'il pouvait y avoir chez lui au début." Comme dans un vieux couple qui ne se supporte plus, le champion avouera dans une jolie formule : "chaque petite chose qu'il faisait m'agaçait. Et chaque petite chose qu'il ne faisait pas m'exaspérait." Point de non-retour classique.

Au Hall of Fame

La petite histoire raconte que la première fissure remonte au British Open 1978, à Saint-Andrews. Lors du dernier tour, au trou numéro 4, Nicklaus, empêtré dans le rough, demande un fer 7 à Argea pour jouer son approche. Argea, à force de côtoyer son patron et d'écumer les greens, a acquis suffisamment de connaissances pour savoir que ce choix n'a, dans ces circonstances, pas grand sens. Il propose à Nicklaus un fer 3. Puis il insiste. Pour la première fois, il se place dans la peau du conseiller. Il va plus loin, en refusant de sortir le fer 7. "J'étais convaincu que c'était une grosse erreur, et, après coup, d'autres joueurs m'ont dit qu'ils avaient compris ma réaction. Je me suis dit : 'c'est foutu, Jack fait n'importe quoi et il va perdre le British Open'."

Surpris et furieux, Nicklaus décide d'empoigner lui-même son fer 7, ajustant son regard le plus sombre à son caddie. Il frappe et dépose la balle à un mètre du drapeau. Un coup magistral, lui ouvrant la porte du birdie. Deux heures plus tard, Nicklaus remportera son troisième (et dernier) British Open. Argea avait eu l'outrecuidance d'outrepasser son rôle. Sur les parcours, plus rien ne serait dès lors tout à fait comme avant entre ces deux-là.

Pour autant, la fin de son rôle de caddie n'a pas coïncidé avec la fin tout court de l'histoire entre Jack Nicklaus et Angelo Argea. "Avec moi, il aura toujours du boulot", promet Nicklaus à l'issue de leur collaboration sur le circuit. Il tiendra parole. Le désormais ex-caddie occupera plusieurs postes au sein de la "Golden Bear Inc.", société regroupant les diverses activités du champion. Le lien ne sera jamais coupé, même si Argea n'a plus goûté à la lumière qui fut son pain quotidien deux décennies durant.

En 1999, lorsque fut créé le Hall of Fame des caddies, Argea fut bien évidemment le premier intronisé. Et Jack Nicklaus était présent, comme il le fut le 11 octobre 2005, le jour de l'enterrement de son vieux complice. A 75 ans, après une improbable vie commencée en Grèce pour le mener sur les plus prestigieux parcours de golf du monde via la Guerre de Corée, Angelo avait succombé à un cancer. "Tout le monde se souvient d'Angelo pour sa coupe afro grise mais, moi, je me souviendrai de lui comme d'un excellent caddie, dont je ne pouvais pas me passer, dit alors Nicklaus à ses obsèques. Mais il a surtout été un compagnon. Pour Barbara et moi, à bien des égards, il était même un membre de notre famille."

Angelo Argea n'était pas un champion. Il était à peine un golfeur. Peut-être n'était-il même pas vraiment un caddie. Aucune importance, il était beaucoup plus que ça. Une tronche, une figure, un personnage. De ceux qu'on n'oublie pas.

Angelo Argea et Jack Nicklaus.

Angelo Argea et Jack Nicklaus.Getty Images

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