Nicklaus et Palmer. Le "Golden Bear" et le "King". L'Ours blond et le Roi. Ou, simplement, Jack et Arnie. Les deux légendes du golf ont atteint ce degré de proximité avec une époque qu'ils ont épousée, où le seul prénom, voire le diminutif, suffit à vous identifier. Ils étaient donc Jack et Arnie, deux des trois personnages les plus importants de l'histoire du golf avec une autre figure dont l'évocation du nom de famille est devenue inutile : le Tigre.
Jack et Arnie. Si différents, tellement indissociables. Palmer a aimé le golf comme personne. Nicklaus, lui, nourrissait une passion dévorante pour la compétition. Cela ne signifie pas que Palmer n'était pas un compétiteur et que Nicklaus n'aimait pas sa discipline, mais, comme golfeurs, ils se définissaient d'abord par leur prisme respectif. Palmer jouissait de l'essence du jeu, Nicklaus de celle de la bagarre.
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24/10/2019 À 08:36
Gary Player, troisième larron de ce que l'on nomma le "Big Three" du golf, les résumait ainsi : "Arnie pouvait prendre du plaisir seul sur un parcours. Juste lui, ses clubs, sa balle. Jack avait besoin de la compétition. Ce qu'il aimait d'abord, c'était vous battre ou, au moins, tout faire pour y arriver, jusqu'à en crever si besoin."

Le Big Three du golf : Palmer, Player, Nicklaus.

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La saison des amitiés sincères sur plus d'un demi-siècle

Le premier a eu tout ce que le second ne possédait pas et l'un a convoité ce que l'autre n'était pas. Et vice-versa. Au fil des années et des titres, Jack Nicklaus a (largement) dépassé Arnold Palmer en termes d'accomplissements sportifs, mais peut-être pas en termes d'importance dans le paysage golfique. Ils le savaient tous les deux.
Nicklaus est devenu le plus grand joueur de tous les temps, même si Tiger Woods est un rival sérieux à l'échelle de l'Histoire. Mais personne, pas même le Tigre, n'a à ce jour égalé les 18 victoires en Grand Chelem de l'Ours blond. Palmer, lui, fut et demeure, peut-être pour toujours, le golfeur le plus populaire jamais vu.
Cette dualité aurait pu engendrer jalousie et rancœur, générer une méfiance, voire un antagonisme allant jusqu'à une forme de détestation ou de haine. L'histoire du sport regorge d'exemples de ce type. Y compris quand, à la base, la proximité entre deux rivaux flirte avec une prometteuse amitié. Celle-ci se fracasse le plus souvent sur la réalité de la rivalité. Mais Nicklaus - Palmer ne serait jamais Ali - Frazier ou Prost - Senna. Au contraire : c'est leur rivalité sur les greens qui a tissé, puis consolidé, un lien unique. Du temps de leurs carrières comme après.

Jack Niklaus et Arnie Palmer, la complicité derrière la rivalité.

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Au-delà du respect, ces deux-là ont fait la saison des amitiés sincères sur plus d'un demi-siècle, conférant à leur tandem une position singulière dans l'histoire du sport. Presque une anomalie, pour tordre le cou à ce que beaucoup considèrent comme une inaliénable vérité : on ne peut être sincèrement amis et foncièrement rivaux dans le sport de très haut niveau. "Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas être l'un et l'autre", s'insurgeait pourtant Nicklaus en 1993 dans une interview croisée avec son alter ego dans le Reading News, un journal basé en Pennsylvanie, la terre natale de Palmer. "J'ai toujours considéré Arnold comme mon ami", insistait l'un. "Tu as carrément raison", répondit l'autre.
Quinze ans plus tard, témoignant dans le livre du journaliste et écrivain Ian O'Connor, Arnie & Jack, paru en 2008, l'Ours n'avait pas changé d'avis : "Est-ce que Arnold et moi sommes toujours d'accord ? Non. Nous avons des divergences, des différences. Mais je crois pouvoir dire qu'il a toujours été là pour moi quand j'ai eu besoin de lui et inversement."
Peut-être est-ce leurs personnalités, si complémentaires, ou la différence d'âge, ces dix années qui les séparent, qui ont placé d'emblée leur relation sur une orbite à part, inaccessible aux bassesses souvent inévitables des grandes rivalités qui façonnent le sport. Peut-être plus, même, qu'une amitié. Une sorte de fraternité.
Il ne m'a pas remarqué, mais j'étais fasciné par lui
Avant de rencontrer Palmer pour la première fois en 1958, Nicklaus l'a d'abord vu. Il avait 14 ans. Un jour du printemps 1954, en marge du Ohio Amateur, à Toledo, le jeune Jack joue sous la pluie. Dans son autobiographie, My Story, il raconte :
"Il tombait des trombes d'eau et j'étais seul sur le parcours. Personne d'autre n'était assez stupide pour sortir par ce temps. Après avoir fini, en rentrant au club house, j'ai vu un gars sur le tee du practice. Je me suis arrêté pour le regarder frapper, en me cachant derrière un arbre. Je pouvais entendre la balle craquer en sortant de son club. Comme des coups de tonnerre. Aucun de ses coups ne volait très haut, mais ils semblaient tous atteindre une distance incroyable. Je me suis dit, 'wow, ce type est fort'. Il avait des avant-bras comme ceux de Popeye. Il ne m'a pas remarqué, mais j'étais fasciné par lui."
Une fois rentré au chaud, l'adolescent demande : "'Qui est-ce qui s'entraîne par un temps pareil ? 'Oh, ça, c'est notre tenant du titre, Arnold Palmer', m'a-t-on répondu."
Si Nicklaus n'est encore qu'un gosse, Palmer n'est encore personne. A 25 ans, il sort tout juste de trois années passées au service de son pays. Il n'est pas parti en Corée et a passé l'essentiel de son temps dans une base du New Jersey mais cette expérience a retardé sa verte émergence. Consacré meilleur joueur amateur des Etats-Unis en 1954, il annonce le 17 novembre de cette même année son passage chez les professionnels, avec cette phrase : "Ce que certains trouvent dans la poésie, je le trouve dans le vol d'un bon drive".
Ce n'est que l'année suivante qu'il commence à se faire un nom auprès du grand public, en terminant 10e du Masters à Augusta avant de décrocher la première de ses 62 victoires sur le PGA Tour, lors de l'Open du Canada. Dès son année de "rookie", il semble donc donner raison à Gene Glitter. Né un an après Palmer, Glitter est passé pro un an avant. Lorsqu'on lui a demandé, fin 1954, quelle jeune pousse pourrait faire du grabuge sur le circuit dans les prochaines années, il n'a pas hésité une demi-seconde : "Arnold Palmer, le vainqueur de l'US Open amateurs. Quand il frappe son drive, la terre tremble."

Arnold Palmer (à droite) à l'âge de 19 ans.

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1958, naissance d'une rivalité

Né l'année du déclenchement de la pire crise économique du XXe siècle, en 1929, Palmer est le fils d'un "Greenkeeper" de Latrobe. Ce sera sa connexion initiale avec le golf, mais en dépit de ce lien paternel avec le sport qui le fera roi, sur le plan du jeu, il est très largement autodidacte. C'est une de ses nombreuses différences avec Jack Nicklaus, dont le père, membre d'un country club près de Columbus, dans l'Ohio, va lui payer très jeune des leçons particulières.
Leur vraie découverte mutuelle date donc de 1958. Palmer se rend à Athens, dans l'Ohio, où une exhibition est organisée en l'honneur de l'enfant du pays, son ami Dow Finsterwald, vainqueur de l'USPGA un an plus tôt. Palmer, lui, vient tout juste de remporter son premier Majeur, lors du Masters d'Augusta, et terminera en tête du classement des gains sur l'année 1958. Son ère glorieuse s'ouvre.
Ce jour-là, Finsterwald et Palmer s'affrontent amicalement sur 18 trous. Chacun fait équipe avec un joueur amateur. Finsterwald est flanqué d'un joueur du coin, Howard Baker Sanders. Palmer, lui, doit faire équipe avec un des plus prometteurs juniors du pays, nommé Jack Nicklaus. Il en a vaguement entendu parler, mais n'en sait pas plus sur ce blondinet qui le dépasse en taille.

Jack Nicklaus et Arnold Palmer.

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Avant le "vrai" match, la nouvelle et la future star s'offrent un petit duel. Un "driving contest". Un classique, presque un peu puéril, pas loin du "à celui qui pissera le plus loin", mais toujours excitant. Curieusement, sur son issue, leurs versions divergent.
Arnold Palmer, dans son livre, Une vie de golfeur : "J'ai battu Jack d'un cheveu. Mais j'ai noté dans un coin de ma tête : 'Désormais, toujours se méfier de ce gamin'."
Celle de Nicklaus, maintenant : "On a fait ça sur le trou N°1, un par 4 de près de 300 mètres. Je suis le seul à avoir atteint le green, je l'ai même dépassé..."
Palmer ment gentiment. C'est bien Nicklaus qui a remporté ce duel-là. Il n'a jamais manqué une occasion de le lui rappeler : "Chaque fois que je le voyais, je lui disais 'Hey, AP', j'ai dépassé ta balle de 25 mètres !' Il me répondait 'Peut-être, mais ce jour-là, j'ai joué en 63, et toi en 67.' Pour moi, ça a été le début de notre histoire. On plaisanterait toute notre vie à propos de ce moment."
Même dans son aspect futile, ce fut donc le tout premier gage de rivalité entre eux. Un simple amuse-gueule avant le festin.

Quand Arnold Palmer taquine Jack Nicklaus.

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L'US Open 1962, le monument en forme de tournant

Avant que Nicklaus ne passe à son tour professionnel en 1961, Palmer va traverser une période faste, tout en donnant un grand coup de balai dans le monde du golf. Après le Masters 1958, il glane cinq autres titres du Grand Chelem en l'espace de deux ans : le Masters et l'US Open en 1960, le British Open en 1961, le Masters et le British Open en 1962. Son palmarès mange des vitamines mois après mois pour grandir à vitesse grand V.
Il a bien fait de prendre sa part du gâteau quand il en était encore temps. Personne ne le sait encore, mais Palmer ne remportera plus qu'un seul Majeur, un 4e Masters, en 1964. Comme tout le monde, il va être victime de la tornade blonde qui s'apprête à souffler sur le golf. Jack Nicklaus arrive, et il ne laissera que des miettes à la concurrence. Au mieux des croutons.

Jack Nicklaus à 20 ans, en 1960.

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La razzia de Nicklaus débute lors de l'US Open 1962. Une des pages les plus célèbres et, peut-être, une des plus importantes de l'histoire de ce sport. Un monument en forme de tournant définitif. Au 72e et dernier trou, Palmer manque à quatre mètres du drapeau le birdie du titre. Le voilà embarqué dans un playoff en tête-à-tête avec le jeune Nicklaus. La star du moment face à l'étoile montante. Le défi est immense pour Jack, d'autant que Palmer est chez lui. Cette année-là, l'US Open est organisé à Oakmont, en Pennsylvanie. L'Oakmont Country Club est surnommé "l'arrière-cour" d'Arnold Palmer.
Plus de 10 000 spectateurs se sont massés sur le parcours pour le playoff. Tous acquis à la cause du héros local et national. Le public est ignoble avec Nicklaus, applaudissant ses putts manqués, beuglant du "Fat Jack" à tout bout de champ. Palmer et son caddie, Johnny Garbo, confesseront avoir eu honte du comportement de ces fans.
Mais Nicklaus, hermétique à cet environnement hostile, va calmer la foule : quatre coups d'avance au trou N°6. Malgré la pression mise par son adversaire sur le retour, il tient bon et gagne avec une marge de trois longueurs. A 22 ans, Nicklaus devient le plus jeune vainqueur de l'US Open depuis Bobby Jones en 1923. "Maintenant que l'Ours est sorti de sa cage, on va pouvoir tous se mettre aux abris", prophétise Palmer.

Quand Nicklaus n'était pas (encore) prêt

La sérénité du grand blond sidère pour son âge. Sans doute parce qu'en dépit de sa jeunesse, il possède déjà une expérience solide dans les Majeurs. Il aurait même déjà pu, et dû en gagner un.
Deux ans plus tôt, à l'US Open déjà, Jack Nicklaus a été invité en tant que vainqueur du tournoi amateur. Lors du dernier tour, il mène le leaderboard à deux reprises avant d'échouer à la 2e place. Déchainé, avec notamment quatre birdies consécutifs pour démarrer du 1 au 4, Arnold Palmer a livré les 18 trous les plus fameux de sa carrière pour rendre une carte de 65 et devancer Nicklaus de deux longueurs.
Si Palmer s'est montré exceptionnel, Jack a laissé trainer quelques putts en route. Observateur privilégié et avisé, le légendaire Ben Hogan a partagé la partie de Nicklaus ce dernier jour : "Aujourd'hui, j'ai joué avec un jeune homme qui, s'il avait su ce qu'il faisait, aurait gagné avec cinq coups d'avance." "Il avait raison, dira Nicklaus. Je ne savais pas encore comment gagner."
Si le naissant Golden Bear, encore un peu tendre, a raté le Guinness Book en 1960, il est convaincu que de ne pas avoir triomphé dès cette édition fut un mal pour un bien, comme il l'a confié au magazine Kingdom l'an dernier pour ses 80 ans :
"C'est la meilleure chose qui me soit arrivée parce que, sinon, ma tête serait devenue tellement énorme que je n'aurais pas pu atteindre mes oreilles avec mes mains. Bien sûr, c'était malheureux dans un sens, car gagner l'US Open en tant qu'amateur aurait été très spécial pour moi. Mais pour ma carrière, c'est vraiment la meilleure chose qui pouvait m'arriver. J'ai beaucoup appris."

Arnold Palmer et Jack Nicklaus bien entourés à Palm Beach.

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Watson, la vraie menace pour Nicklaus ?

Deux ans plus tard, lorsqu'il se retrouve dans ce playoff face à Palmer à Oakmont, Nicklaus est fin prêt. Le jeu, la maîtrise, le vécu, il possède maintenant tous les atouts. Personne ne peut l'arrêter. Ni Palmer ni lui-même. C'est son premier titre du Grand Chelem. Le début d'une nouvelle ère. La plus grande success story de l'histoire du golf est en marche.
Le Golden Bear va remporter sept Majeurs de 1962 à 1967, huit de plus dans les années 70, deux supplémentaires en 1980, jusqu'à son 18e et dernier sacre, un des plus fameux, lors du Masters d'Augusta en 1986, où il est couronné à 46 ans.
Sur le strict plan des résultats, Nicklaus aura surclassé Palmer, lui-même dépassé par Gary Player. Sportivement, l'homme aux 18 Majeurs a toujours estimé que l'adversaire qu'il a le plus redouté sur un parcours n'était pas Palmer, mais Tom Watson, avec lequel il a livré quelques inoubliables batailles dans les 70's, dont le célébrissime "Duel au Soleil", à Turnberry, lors du British Open 1977. Le natif de Kansas City n'a jamais battu les records de Nicklaus, mais il lui a brisé le cœur quelques fois.
Personne n'a challengé Nicklaus comme Watson, de neuf ans son cadet. A quelques mois près, la même différence d'âge, à front renversé, que celle qui le séparait de Palmer. Pour l'Ours Blond, regarder Watson, c'était se contempler dans un miroir à travers le temps. Son portrait de Watson confine à l'autoportrait. En lui, il disait reconnaitre "la maîtrise de soi, la confiance en soi, la profondeur de l'engagement, la détermination visible à l'œil nu, la combinaison de la franchise et de la timidité, et cette façon de marcher droit vers l'objectif". Soit tout ce qui l'avait caractérisé dès son arrivée sur le circuit au début des années 60.
C'est simple, Arnold Palmer était le mec le plus cool de tous les temps
Alors, pourquoi la grande Histoire a-t-elle d'abord retenu la rivalité entre Nicklaus et Palmer, au point d'en éclipser tant d'autres ? Parce qu'elle a révolutionné cette discipline, comme aucune autre ne l'a fait et ne pourra jamais le faire. Chacun à leur manière, ils ont contribué à bouleverser leur sport, pour marquer un avant et un après.
En la matière, le plus révolutionnaire n'est pas forcément le plus titré des deux. Nicklaus a contribué à changer le golf, quand Palmer a façonné le sport moderne. Il fut le premier champion de l'ère télévisuelle. Le premier à faire la Une de Time Magazine en 1960. Le premier à recevoir la Médaille d'or du Congrès.
Si Tiger Woods est à juste titre crédité d'avoir, en 20 ans, permis l'universalisation de son sport, il ne faut jamais oublier que Palmer lui avait fait franchir un cap plus bien grand encore au carrefour des années 50 et 60. Ce qui, à sa mort en 2016 à l'âge de 87 ans, a fait dire à Derek Sprague, président de la PGA : "Nous avons eu de la chance qu'Arnold Palmer choisisse le golf comme sport."

Tiger Woods et Arnold Palmer.

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Sans lui, le sport tel que nous le connaissons aujourd'hui n'existerait peut-être pas. Véritable visionnaire, Arnold Palmer a été le premier sportif au monde à s'envisager comme une marque. Il a créé sa ligne de vêtements et même inventé une boisson qui porte son nom et fera sa fortune.
Palmer a surtout été le tout premier sportif professionnel à prendre un agent, en l'occurrence Mark McCormack, futur fondateur d'IMG, pour gérer ses intérêts et vendre son image à des médias qui ne demandaient que ça. Jusque-là, seuls les acteurs ou les stars du rock procédaient ainsi. Un sportif avec un agent, cela semblait alors totalement incongru, quand cela apparait naturel, voire indispensable, un demi-siècle plus tard.
Arnold Palmer avait tout compris avant tout le monde. Sa personnalité a fait le reste. S'il est devenu un des sportifs américains les plus populaires de tous les temps, c'est parce qu'il était Arnold Palmer. Le genre de type à qui vous auriez eu envie de dire "Allons boire une bière" et qui aurait répondu oui en vous tapant sur l'épaule. A sa disparition, Fred Couples aura cette formule pour le résumer : "C'est simple, Arnold Palmer était le mec le plus cool de tous les temps." Mieux, il a rendu le golf cool.
Palmer n'a jamais rechigné à signer un autographe. A échanger quelques paroles avec ceux qui l'approchaient. Jamais par calcul, par simple plaisir. Avec son sourire ravageur, son inégalable gentillesse, son charme irrésistible, son charisme et son aura, le beau gosse des greens a séduit tout un pays. Jusqu'à se balader sur les parcours flanqué de sa horde de supporters, The Arnie's Army, devenue presque aussi célèbre que lui. Ses adversaires n'ont eu d'autre choix que de faire avec. Parfois avec humour, comme Lee Trevino : "Comme tout le monde, j'entendais le public hurler et encourager Palmer. A chaque fois, je me demandais s'il venait de faire un birdie ou s'il avait simplement réajusté son pantalon."

USPGA 1965 : Arnold Palmer (tout en bas, en blanc, main gauche gantée) suivi par sa meute de supporters, la légendaire Arnie's Army.

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Arnie avait les fans et voulait les trophées. Jack avait les trophées et aurait voulu les fans
Personne n'a eu à subir les vocalises, parfois excessives, de l'Arnie's Army autant que Jack Nicklaus. Son implacable émergence a contrarié la carrière de Palmer, parti pour franchir allègrement la barre des dix Grands Chelems jusqu'à ce qu'il tombe sur plus fort que lui avec Nicklaus et, à un degré moindre, Gary Player. Le playoff de l'US Open 1962 en fut l'exemple le plus criant, mais pas le seul. Nicklaus était vu comme le "vilain", l'empêcheur de gagner en rond.
Respecté de tous, craint de beaucoup, Nicklaus ne serait jamais vénéré comme Palmer. Jamais il n'accèderait aux sommets de popularité de son rival. Jamais il n'aurait l'allure ou le swag de Palmer. Ce n'est qu'au milieu des années 70, en se laissant pousser les cheveux, en perdant du poids et en soignant davantage son look que Nicklaus allait gagner en élégance et en prestance. Mais sans égaler Palmer dans ce domaine.

Masters 1965 : Comme le veut la tradition, le tenant du titre, Arnold Palmer, remet à son successeur, Jack Nicklaus, la célèbre Veste Verte. A eux deux, ils ont remporté sept éditions sur neuf entre 1958 et 1966.

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"Arnie avait les fans et voulait les trophées. Jack avait les trophées et aurait voulu les fans, laissant à chacun sa cicatrice", a écrit Ian O'Connor. En ont-ils souffert ? Peut-être. Dans le cas de Nicklaus, c'est même certain. Mais il ne s'est jamais trompé d'ennemi. "Oui, l'Arnie's Army a pu me faire du mal, avouait-il en 1993. Je l'ai accepté, parce que j'ai compris qu'au fond, il n'y avait rien de personnel. Je n'étais pas le problème. Cela n'avait rien à voir avec moi, mais avec Arnold. Il était différent, et personne, du point de vue du public, ne pouvait prendre sa place."
Paradoxalement, la grandeur sportive de Nicklaus a aussi servi les desseins de Palmer en renforçant sa popularité et, par ricochet, sa fortune. Il a continué à gagner beaucoup de tournois (sur l'ensemble de la décennie 60, Nicklaus totalise 30 victoires, Palmer 29) mais ses dix ans de différence avec le Bear l'ont, sur la durée, condamné à le voir s'éloigner de lui. Leurs palmarès respectifs en Grand Chelem en témoignent. Il y eut des déceptions, des désillusions même, mais Palmer n'en a gardé aucune amertume, comme il l'assurait dans son autobiographie :
"J'ai eu besoin de Jack pour me rappeler ce que mon père m'avait dit en guise d'avertissement à mes débuts : 'Il y aura toujours un gars talentueux et plus jeune capable de te battre, donc ne baisse jamais ta garde'. En cela, Jack m'a rendu meilleur et je pense qu'il a eu besoin de moi pour devenir le grand joueur qu'il était. S'il était capable de me battre, ce qu'il a fini par faire, il pouvait battre n'importe qui et devenir le plus grand joueur de l'histoire."

Quelques coups de griffe et une seule vraie brouille

Tout ne n'est pas fait sans anicroche dans leur relation. La "Bromance" à l'eau de rose a connu quelques nuages plus ou moins gros, plus ou moins gris, émanant souvent de Palmer, dont le sens de la formule s'est parfois exercé au détriment de Nicklaus. Surtout les premières années. Il rebaptisait le logo "Golden Bear" sur les T-shirts de Nicklaus "Golden Pig". Le cochon doré. Et Arnie avait pris l'habitude de dire "Je vais aux Nicklaus" lorsqu'il se rendait aux toilettes.
Nicklaus n'a pas toujours tout su, mais il a parfois pris ombrage de l'avarice de Palmer, à qui il reprochait souvent de ne pas le complimenter après une victoire. En revanche, il a toujours pu compter sur ses conseils, parfois même en plein tournoi, lorsque les deux étaient dans la même partie. Sa générosité se nichait là. Et si la rivalité a été exacerbée, elle n'a jamais effrité la qualité ou la nature de leur relation. D'autant que leurs épouses étaient, elles aussi, de très bonnes amies, toujours là pour veiller à ne laisser aucune tension excessive s'immiscer entre eux.

Jack Nicklaus et Arnie Palmer en 1999.

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Ils ont vieilli ensemble, sur les terrains de golf comme en dehors, où ils sont devenus d'influents designers de parcours. Leur autre grande rivalité. Là encore, chacun dans son style. "Arnold était davantage impliqué dans les relations publiques, juge Nicklaus. Il ne s'intéressait pas au parcours proprement dit. Il a de très belles installations, mais je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de lui dans ses parcours. A l'inverse, m'asseoir et parler argent ou faire de la comm' ne m'amusait pas beaucoup. Nous avions une approche différente, mais nous avons tous les deux beaucoup apporté."
Chacun a aussi créé son propre tournoi, peut-être la source de la seule véritable mais courte brouille entre les deux. Nicklaus, critique vis-à-vis du parcours de Bay Hill, zappera une année le Bay Hill Classic. En guise de représailles, Palmer ne viendra pas au Memorial Tournament de Nicklaus. En 1992, les deux hommes auront une vive et franche discussion pour laisser ce différent de côté. Même les amis se brouillent parfois. Mais, pour Ian O'Connor, "ils étaient trop intelligents pour se fâcher durablement".
Une fois le temps des victoires passé, celui de la gloire ne s'est jamais altéré. Jack Nicklaus dispute son dernier Masters en 2005. En 1998, à 58 ans, il terminait encore à la 6e place, à seulement quatre coups du vainqueur. Arnold Palmer, lui, joue à Augusta jusqu'en 2004, l'année de ses 75 ans. Son 50e Masters. Son petit-fils de 16 ans, Sam, lui sert de caddie. L'ovation qu'il reçoit à l'issue du 36e trou, le tout dernier de sa vie de champion, appartient à la légende.

9 avril 2004 : Arnold Palmer salué par la foule lors du 2e round du Masters. Sa dernière apparition en tant que joueur à Augusta. Il a 75 ans.

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Ne soyez pas triste parce que c'est fini. Souriez parce que c'est arrivé
Ils ont beaucoup partagé, dans le golf comme dans la vie. Y compris jusqu'aux drames les plus intimes. Lorsque le cancer emporte Winnie Palmer, la femme d'Arnold, en 1999, Gary, le fils de Jack, joue un tournoi décisif pour l'obtention de sa carte sur le PGA Tour. Mais les Nicklaus partent illico pour la Floride. La veille des funérailles, Arnold et Jack regarderont ensemble le dernier tour de Gary à la télé. "Nous sommes plus proches que jamais, confiait Palmer quelques semaines plus tard. Nous avons des milliers de souvenirs en commun, de rires et de larmes. La vérité, c'est que j'aime et j'admire Jack probablement plus que je ne suis capable de l'exprimer."
Presque jusqu'au bout, on les reverra en public pour donner, d'un drive sur le tee du trou N°1 d'Augusta, le coup d'envoi symbolique du Masters. En avril 2016, ils sont encore là mais cette fois, Palmer, souffrant de problèmes cardiaques, ne peut frapper la balle. Il se contente de saluer la foule. Cinq mois plus tard, quinze jours après son 87e anniversaire, le Roi du golf s'éteint.
A ses funérailles, Jack Nicklaus n'est pas le moins ému ni le moins émouvant : "Il était le roi de notre sport et le restera toujours (…) Aujourd'hui, j'ai mal, comme vous tous. On ne perd pas un ami de 60 ans sans ressentir un vide immense. Mais ne soyez pas triste parce que c'est fini. Souriez parce que c'est arrivé."
Dans son discours, il fut question du golfeur d'exception, mais aussi et surtout de l'homme. Nicklaus parla plus d'Arnold que de Palmer. Comme une double évidence : il avait été bien davantage qu'un simple champion. Et Nicklaus, pour lui, tellement plus qu'un rival.

L'émotion de Jack Nicklaus, en 2016, lors des obsèques de son ami Arnold Palmer.

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